69% des Brésiliens n'ont pas lu un livre en 2007

Rio de Janeiro est une ville merveilleuse. Le ciel bleu, l’accueil rieur, et la bière fraiche à nulle autre pareille. L’habitant friand de culture, et en particulier de lecture, a pourtant parfois du mal à y trouver son compte. Dans la zone sud, la plus riche de la ville, celle qui longe les plages de Copacabana, Leblon, et Ipanema, il faut souvent trotiner longtemps pour tomber sur une librairie.

Rio de Janeiro est une ville merveilleuse. Le ciel bleu, l’accueil rieur, et la bière fraiche à nulle autre pareille. L’habitant friand de culture, et en particulier de lecture, a pourtant parfois du mal à y trouver son compte. Dans la zone sud, la plus riche de la ville, celle qui longe les plages de Copacabana, Leblon, et Ipanema, il faut souvent trotiner longtemps pour tomber sur une librairie. Une fois sur place, on réfléchit à deux fois avant de céder au coup de coeur : chaque livre vaut une petite fortune. Cela manque-t-il aux Brésiliens ? Apparemment non : une enquête publiée ce week-end par le supplément hebdomadaire du quotidien carioca Globo révèle que 69% des Brésiliens n’ont pas lu un seul livre en 2007. Mais le livre n’est pas seul en cause : selon le sondage effectué auprès de 1000 familles par une branche de l’entreprise Ipsos, ils sont 55% à n’avoir effectué aucune activité culturelle au cours de l’année. Ni cinéma, ni théâtre, ni exposition, ni concert de musique ou spectacle de danse.

On convoque son bon sens : ces services coûtent les yeux de la tête (pour aller au cinéma, il faut débourser 10 dollars par tête !) et le Brésil reste un des pays les plus inégalitaires du monde. Mais une plongée dans l’enquête balaye ces considérations rassurantes sinon logiques. La proportion de Brésiliens à avoir boudé toute forme de politique culturelle est pratiquement identique entre les classes les plus favorisées (dites classes D et E) ou les plus riches (classes A et B) dont les moyens égalent voire dépassent largement les classes moyennes européennes. Pire, à la question pourquoi n’avez-vous pratiqué aucune activité culturelle, le critère financier n’arrive qu’en quatrième place. L’immense majorité répond qu’elle n’en a « pas l’habitude » (59% chez les richez, 58% chez les pauvres), ou qu’elle « n’aime pas ça » (respectivement 19 et 27%). Uen découverte préoccupante pour le gouvernement brésilien. Depuis quelques mois, l’équipe de Lula fait des efforts pour faire baisser le prix du livre, conscient que le Brésilien arrive loin derrière ses voisins Argentins, Mexicains, Péruviens ou Chiliens en terme de culture. Il ne suffit pas d´etre le champion des exportations de soja, de poulet et d´éthanol pour prétendre au rang de puissance régionale.

Mais travailler à une meilleure politique de prix ne suffira pas : les Brésiliens ont perdu l’habitude (quand ils l’ont eu !) de lire ou d’aller au spectacle, et en conséquence, n’éprouvent qu’un intérêt moindre pour ces activités. Le prix doit et peut baisser : un livre de poche coûte 10% du salaire minimum, dont vivent des dizaines de millions de Brésiliens. L’offre doit augmenter, en particulier dans les petites villes. Selon l’IBGE (l’Insee brésilien), seules 9% des municipalités ont un cinéma, 21% une salle de spectacle et 30% une librairie. Ce désert culturel a des implications politiques importantes : la télévision est le seul bien présent dans 98% des foyers brésiliens, quel que soit leur niveau de vie. Dans le fin fonds du Nordeste, les masures manquent de tout, mais la télévision trône, centrale dans l’unique pièce où s’entassent six ou sept personnes. Elle consacre le triomphe de GLOBO, dont les télénovelas réunissent tous les soirs au moins 50 millions de personnes. Techniquement bien faite, Globo perpétue avec soin les représentations d’un Brésil inégal où les puissants cèdent gentiment une partie de la richesse concentrée aux plus faibles, et où un noir arrive plus facilement à la reconnaissance sociale en étant chanteur de funk ou footballeur que comptable ou médecin. En 2002, le Brésil a épaté tout le monde, y compris sa propre société, en portant à la présidence un ancien ouvrier de la métallurgie, Lula, à sa tête. A l`heure ou le pays veut nouer avec une forte croissance pour en finir avec l´inégalité, il va falloir s’attaquer à la révolution des mentalités, et ne pas laisser à Globo et ses pairs le soin de s´en charger.

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