Alain Rouquié: «La démocratie a envahi l’imaginaire latino-américain»

L’année 2010 commémore en Amérique latine le bicentenaire de plusieurs indépendances, les autres ayant été fêtées, pour la plupart en 2009 ou le seront en 2011 – sauf le Brésil, qui attendra 2022.

L’année 2010 commémore en Amérique latine le bicentenaire de plusieurs indépendances, les autres ayant été fêtées, pour la plupart en 2009 ou le seront en 2011 – sauf le Brésil, qui attendra 2022. Pour les démocraties latino-américaines, c’est l’heure des bilans. Les retards sont encore considérables, et le poids des dictatures, encore récentes, pèse, tant sur le cadre politique que social. Les dettes, à vrai dire, sont plus anciennes encore, comme le souligne remarquablement Alain Rouquié, grand spécialiste de la région et actuel président de la Maison de l’Amérique latine à Paris. Son dernier ouvrage, A l’ombre des dictatures – La démocratie en Amérique latine (Albin Michel, 2010), revient sur cet héritage et sur les perspectives de ces démocraties encore récentes, mais pleines d’espérances, et qui font aujourd’hui de la région une des seules où la peur ne se soit pas installée comme boussole politique.

Je l’ai interviewé, voici l’essentiel de notre entretien :

 

Les indépendances latino-américaines découlent du soulèvement d’une partie de la population, au nom de l’égalité, et de la souveraineté populaire. Ces nouvelles entités sont-elles pensées pour toute la population, ou pour une simple élite ? Y a-t-il des citoyens plus « égaux » que d’autres ?

Alain Rouquié : En fait ce ne sont pas les colonisés, Indiens et métis, qui se sont soulevés dans les colonies espagnoles, mais une élite blanche de possédants qui aspirent à se gouverner eux-mêmes en s’émancipant de la métropole. S’ils proclament l’égalité ,c’est le plus souvent pour des raisons tactiques afin de rallier le plus grand nombre à la cause de l’Indépendance. La seule exception a été le Mexique où les soulèvements populaires du père Miguel Hidalgo, en 1810, et celui de José Maria de Morelos ont été rapidement écrasés.

 

L’urgence que vous soulignez dans votre ouvrage de mettre en place des constitutions pour sauver l’indépendance est-elle une spécificité latino-américaine ?

Les Indépendances hispano-américaines représentent une rupture de la légitimité de nature dynastique qui avait prévalu pendant trois siècles depuis la Conquête. Il était indispensable de trouver une autre source de légitimité. Celle-ci ne pouvait être pour des républiques que la souveraineté populaire. D’où l’importance des institutions dans la construction et la pérennité des nouveaux Etats-nations. L’Angleterre monarchique et libérale n’a pas besoin de constitution, les nouvelles républiques n’existent que par les constitutions.

 

Les différents régimes adoptent rapidement des systèmes électoraux qui permettent de consulter le peuple à maintes reprises, et se moquer de lui à chaque fois, à travers des scrutins fictifs. Pourquoi ce souci des apparences ?

La souveraineté populaire, unique source de légitimité, n’a jamais été discutée. Elle s’exprime par la voie du suffrage, l’élection étant aussi la modernité en politique. Mais eu égard à l’état de la société, les élites libérales considèrent que la démocratie est impossible à mettre en œuvre mais qu’on doit s’en réclamer. Il leur faut donc trouver les voies et les moyens d’exclure le peuple « incapable » du choix des gouvernants sans remettre en question le principe représentatif. De là découlent deux siècles de pratiques politiques restrictives, légalement ou non.

 

Quelle est la spécificité du Brésil, une monarchie, dans une terre de républiques ?

Au Brésil, dans un autre contexte historique, la monarchie constitutionnelle des Bragance a assuré l’indépendance en douceur de l’Amérique portugaise et soixante ans de « concorde et de paix ». Cette exception brésilienne n’est pas simplement une « démocratie couronnée ». Le « pouvoir modérateur » de l’Empereur est l’axe central de la vie politique et la clé de voûte de la société. Il a assuré l’unité d’un pays continent et a garanti le maintien de l’économie esclavagiste. A preuve, l’abolition de l’esclavage entraîne immédiatement la chute de l’Empire.

 

Comment le caciquisme parvient-il à contrôler et dompter le suffrage universel ?

Dans des situations de précarité sociale, d’isolement, de rareté de biens essentiels, le clientélisme et différents types de patronage forment la base d’un système de réciprocité et d’obligation très efficace. Le cacique assoit son pouvoir par la « distribution » de faveurs et de services. Il est un intermédiaire indispensable pour les plus défavorisés. Par suite le vote devient un bien échangeable parmi d’autres, ce qui assure au cacique de véritables « blocs de suffrage » qu’il peut à son tour échanger.

 

Vous distinguez dans votre ouvrage deux types de légitimité, l’une dépendant des règles constitutionnelles, l’autre, élitiste, de nature socio-économique. Qu’est-ce qui fait qu’un régime se prévaut de l’une ou de l’autre ? Cette duplicité reste-t-elle sensible aujourd’hui ?

Lorsque la légitimité légale et donc majoritaire coïncide avec celle de l’élite socio-économique ,le système est stable. Mais lorsqu’un gouvernement constitutionnel semble par ses réformes, ou son orientation, remettre en question le statu quo, il est condamné au nom d’une légitimité supérieure qui, bien sûr, fait appel à l’histoire et à la tradition pour justifier les coups de force. Ainsi les partisans du pouvoir aux plus capables dénoncent ceux du pouvoir aux plus nombreux. Dans ces conditions, seule la violence peut rétablir l’ordre naturel. Les exemples abondent dans l’histoire contemporaine d’Hipólito Yrigoyen et Juan Perón en Argentine, João Goulart au Brésil, Jacobo ArbenzGuzmán au Guatemala ou Salvador Allende au Chili. Cette dualité n’a évidemment pas disparu mais, en raison des changements intervenus dans le système international, elle aboutit aujourd’hui le plus souvent à de fortes polarisations socio-politiques qui n’aboutissent pas à des interruptions de la légalité constitutionnelle.

 

Peut-on dire que les régimes latino-américains font aujourd’hui place aux citoyens, ou existe-t-il toujours une hiérarchie au sein de la population, et de quoi relève-t-elle ?

L’Amérique latine reste le continent le plus inégalitaire du monde (plus que l’Afrique) même si ses dernières années la pauvreté a reculé presque partout. Mais parallèlement la citoyenneté a avancé à grands pas, parce que les sociétés se sont transformées. Plus urbanisées et sécularisées, elles ont gagné en fluidité. La mobilité géographique (y compris l’émigration), l’éducation et l’information ont fait reculer l’exclusion. La demande de participation s’est renforcée. La démocratie a envahi l’imaginaire. Sans cette expansion de la citoyenneté on n’aurait pas assisté au XXIe siècle en Amérique du Sud à l’élection à la tête de l’Etat d’un ouvrier métallurgiste ou d’un fermier indigène.

 

 

Au lendemain des coups d’Etat, certaines constitutions, comme la chilienne, ont maintenu un cadre autoritaire et peu représentatif. Est-ce compatible avec la démocratie ?

Pinochet avait imposé une constitution pour une « démocratie protégée », c'est-à-dire limitée et sous la surveillance des armées. Ce n’est finalement qu’en 2005 que certaines de ces « enclaves autoritaires » les plus criantes ont été supprimées. Mais la loi électorale qui favorise la droite et écarte les forces politiques contestataires reste intouchable. La législation sociale et le modèle économique de la dictature ont également été préservés pour l’essentiel afin d’assurer la stabilité de la démocratie restaurée.

 

Quel est le rôle des armées dans cette Amérique latine post-dictatoriale, qui renoue les liens avec la démocratie ?

Leur rôle politique est faible. Parce qu’avec la fin de la guerre froide, la démocratie représentative est devenue une valeur partagée et que des politiques volontaristes de démilitarisation (baisse des budgets et des effectifs, privatisation des industries militaires) et de redéfinition de leurs fonctions dans certains pays (défense extérieure et exclusion de la sécurité interne) les ont ramenées à leur rôle constitutionnel stricto sensu.

 

Vous rappelez dans votre ouvrage à quel point la culture de la peur mise en place par les dictatures a dépolitisé les citoyens. Pensez-vous qu’un processus de repolitisation soit en cours ?

Cette culture de la peur, que le nécessaire devoir de mémoire n’a pas peu contribué à entretenir, a renforcé la tendance contemporaine à l’individualisme consumériste et au refus des solidarités collectives dans les pays où les dictatures ont été les plus férocement répressives. Le repli sur la sphère privée et la défense de celle-ci se substituent à l’engagement d’hier et aux ambitions idéologiques. On peut considérer que la crise des partis politiques que connaissent de nombreux pays du continent tire son origine de cette collusion. Il y a parallèlement des remobilisations fortes, ciblées, plus sociales que politiques. La demande de participation est « désidéologisée ». Elle n’en a pas moins des retombées politiques indéniables. Peut-être une nouvelle manière de faire de la politique est-elle en train de naître ?

 

Qu’est-ce que vous qualifiez de « dérive majoritaire », et quel est le risque, aujourd’hui, en Amérique latine ?

Certains régimes de nature plébiscitaires ont tendance à considérer qu’un appui majoritaire leur donne tous les droits afin de mettre en œuvre leurs objectifs « réparateurs ». Au nom de la « cause » poursuivie, ils prennent des libertés avec la constitution et le respect des lois, donc avec la démocratie. Ces régimes se sont donné de nouvelles constitutions pour afficher leur volonté d’un nouveau départ mais aussi parce qu’ils sont nés de l’effondrement des partis traditionnels et des institutions.

 

Que change le retrait de fait des Etats-Unis, en particulier depuis l’enterrement, en 2005, du projet de l’Alca ? Quel impact cela a-t-il sur les démocraties latino-américaines ?

Le retrait de fait des Etats-Unis est bien antérieur à 2005. Après le 11-Septembre, l’Amérique latine, pacifique, démocratique et dénucléarisée est devenue un angle mort de la politique extérieure nord-américaine, obsédée par le Moyen-Orient et l’Asie. C’est sans doute une chance pour le continent.

 

Pensez-vous que l’action des organismes multilatéraux, comme le FMI et la Banque mondiale, pilotée depuis Washington, ont pu constituer un danger pour la démocratie ?

Oui et non. Oui parce que de nombreux gouvernements ont succombé aux politiques d’ajustements et aux mouvements sociaux provoqués par l’application mécanique du « consensus de Washington ». Non aussi parce que le rejet du modèle ultralibéral a contribué à l’élargissement de la démocratie et au « tournant à gauche » du début des années 2000.

 

En Bolivie, Evo Morales prétend mettre en place une refondation de la république, pour révolutionner son pays culturellement et sociologiquement. Y parvient-il ?

Il est certain qu’il y a aujourd’hui une révolution et une seule en Amérique latine et qu’elle a lieu en Bolivie. L’intégration des secteurs sociaux séculairement marginalisés, le renouvellement de la classe dirigeante et la prise en compte de la diversité culturelle représentent une véritable refondation nationale. Le problème est que la Bolivie est multiethnique, fragmentée, hétérogène, que la « réparation » ne doit pas se transformer en revanche ethnique, qu’il faut rendre compatible les avancées « décolonisatrices » avec l’Etat de droit et la stabilité économique.

 

Pensez-vous que la presse, aujourd’hui aux mains d’une poignée d’entreprises dans certains pays, ou de caciques locaux, puisse constituer une menace pour la démocratie au lieu d’être un remède ?

Cette description correspond parfaitement à l’état de la presse en Europe et aux Etats-Unis où il ne semble pas que la démocratie soit menacée. Elle est en tout cas préférable au monopole d’Etat de l’information.

 

Quelle comparaison faites-vous entre les « populistes » historiques (Peron, Vargas, Velasco Ibarra) et ces nouvelles figures anti-systèmes qui sont apparues à la fin du XXe siècle ?

Les régimes « refondateurs » et « réparateurs » d’aujourd’hui sont très différents les uns des autres mais il en allait de même au XXe siècle avec ceux que vous citez. La grande différence par-delà les similitudes est que les premiers s’appuyaient sur une classe ouvrière urbaine négligée par leurs prédécesseurs qu’ils ont organisée comme base de leur pouvoir. Les régimes actuels mobilisent les paysans ou le secteur informel, les syndicats ouvriers constitués leur sont plutôt hostiles. Tout changement dans la distribution du pouvoir ou de la rente nationale entraîne une montée aux extrêmes des oppositions sociales. Cela dit, certains de ces régimes, loin de rechercher le consensus et le dialogue, sont éminemment conflictuels et assurent leur légitimité populaire en fomentant la polarisation à l’intérieur comme à l’extérieur.

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