La barbarie s’installe au Brésil. Le Président Michel Temer a convoqué ce 24 mai 2017 l’armée contre les manifestants qui exigent sa démission, suite aux révélations de la semaine dernière sur l’achat du silence de députés et juges de la Cour Suprême. Alors que la foule revendiquait l’organisation immédiate de nouvelles élections, la violence des forces de l’ordre – armée et police – renvoyaient les Brésiliens aux pages les plus sombres de leur histoire, celles de la dictature (1964-1985).

A la campagne, la prétendue démocratisation n’a jamais vu le jour. Ce même 24 mai, neuf hommes et une femme liés à la Ligue des Paysans pauvres ont été exécutés par la police dans le sud du Pará, un Etat amazonien. Quelques 14 autres sont blessées par balles. C’est un conflit agraire qui est à l’origine de cette violence : les militants demandaient que la fazenda soit soumise à la réforme agraire. Son propriétaire a cherché à faire monter les enchères, en demandant à l’Etat une compensation supérieure à celle établie par les experts. Devant le blocage, on a envoyé les policiers déloger les paysans. Dans un bain de sang.

 C’est le pire massacre lié à un conflit agraire depuis celui de 19 militants du Mouvement des Sans Terre en 1996, à Eldorardo do Carajas, dans ce même Etat du Pará. L’impunité sera probablement la même : 21 ans plus tard, aucun responsable n’a été puni. Surtout, ces exécutions soulignent un emballement de la violence : la Commission Pastorale de la Terre (CPT), liée à l’Eglise catholique, décompte déjà 36 assassinats de travailleurs ruraux depuis le début de l’année. L’année 2016 battait déjà tous les records de violence comme le revélait la CPT dans son dernier rapport (consultable ici, en portugais) : 61 exécutions, soit une hausse de 22% par rapport à 2015, le plus souvent commises par les forces de l’ordre ou avec leur complicité. L’entité dénonce également une augmentation de 86% des menaces de morts, de 68% des tentatives d’assassinats, et surtout une explosion de 185% des incarcérations, signe de la criminalisation croissance des mouvements de lutte pour la terre, la majorité en Amazonie. Quelques 1834 personnes ont été tuées entre 1985, date du rétablissement de la démocratie et 2016. A peine 31 de ces crimes ont donné lieu à la condamnation de leurs responsables.

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L'armée dans les rues de Brasilia et l’intensification des massacres en Amazonie sont intimement liées. Acculé, lâché par une partie des siens, et alors que 85% des Brésiliens, de droite comme de gauche, veulent son départ et voter pour un Chef d’Etat légitime, Michel Temer est prêt à tout pour garder quelques soutiens au Congrès. Pour se maintenir, ou, au moins, influencer d’une façon ou d’une autre le choix de son remplaçant au Palais présidentiel du Planalto, il vient d’enterrer toutes les réserves du ministère de l’environnement sur les textes liés à la terre, livrant le pays au lobby des députés de l’agrobusiness, l’un des plus puissants du Parlement et du Sénat. C’est la fameuse « bancada ruralista ».  Le Sénat vient ainsi d’approuver la réduction de protection environnementale dans la forêt nationale de Jamanxim, dans le Pará. Elle vient ainsi de perdre 480 000 de ses 1,3 millions d’hectares, ce qui concrètement, ouvre la porte à la légalisation de propriétés agricoles illégales et permet de nouvelles occupations sur ces terres aujourd’hui préservées. La mesure est d’autant plus scandaleuse que cette région compte parmi les plus dévastées par la déforestation. Or cette dernière a déjà augmenté de 30% en 2016 au Brésil, selon l’Institut d’enquête environnement d’Amazonie. Alors même que le pays est en récession.Le 23 mai, à la veille du dernier massacre de militants ruraux et de la manifestation réprimée à Brasilia, Eliseu Padilha, le chef de la Maison civile, l’équivalent local de premier ministre, a reçu certains ministres, sauf celui de l’environnement. La réunion, révélée par l’Institut socioenvironnemental (ISA), avait pour objectif d’assurer à la bancada ruralista qu’elle aura les mains libres pour modifier la législation liée aux autorisations environnementales, s’attaquer aux restrictions liées aux droits des indigènes et à la réforme agraire. Une monnaie d’échange dévastatrice pour le Brésil. 

 

 

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