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Billet de blog 28 juin 2010

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Un an après le coup d’Etat en Honduras, la situation est toujours bloquée

Le 28 juin 2009, un coup d'Etat contraignait le président du Honduras Mel Zelaya, démocratiquement élu, à quitter son pays. L'épisode est un sinistre retour en arrière dans une Amérique latine longtemps marquée par les dictatures militaires, et qui en semblait débarrassée depuis les années 1980. Un an après le coup d'Etat, le pays est toujours plongé dans la crise politique, économique et sociale.

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Le 28 juin 2009, un coup d'Etat contraignait le président du Honduras Mel Zelaya, démocratiquement élu, à quitter son pays. L'épisode est un sinistre retour en arrière dans une Amérique latine longtemps marquée par les dictatures militaires, et qui en semblait débarrassée depuis les années 1980. Un an après le coup d'Etat, le pays est toujours plongé dans la crise politique, économique et sociale. Des élections, organisées contre l'avis des voisins latino-américains car entérinant le renversement illégal de Zelaya, ont eu lieu. Mais le président élu, le conservateur Porfirio Lobo, n'est toujours pas reconnu par les principales capitales latino-américaines. Surtout, les Etats-Unis ont démontré par l'ambiguïté de leur position qu'ils continuaient à être adeptes de la force et de la violence quand ils ont la perception qu'elles servent leurs intérêts régionaux. C'est ce que souligne Mark Weisbrot, le directeur du Centre de recherches économiques et politiques installé à Washington (CEPR selon les initiales en anglais). Dans l'entretien qu'il m'a accordé, ce spécialiste de l'Amérique latine, une des rares voix progressistes aux Etats-Unis sur la région, rappelle que les Etats-Unis ont joué un jeu dangereux en refusant de dénoncer le coup d'Etat.

Un an après le coup d'Etat, quelle est la situation aujourd'hui en Honduras ?

Je pense qu'elle ne pourrait être pire. La répression contre l'opposition est très féroce. La torture est très présente, au moins 50 activistes politiques sont morts, les manifestations sont interdites, la presse censurée, et 9 journalistes ont été tués, dont 8 depuis l'accession au pouvoir du président Porfirio Lobo, élu dans un contexte très polémique. Le gouvernement a mis sur pied une soi-disant «commission de la vérité », dans laquelle la société civile n'a pas son mot à dire. Elle est en fait prévue pour acter l'impunité des responsables du coup d'Etat. D'ailleurs le général en charge du coup d'Etat vient d'être nommé à la tête de l'entreprise de télécommunication nationale. Il a déjà fait savoir qu'il allait en profiter pour mettre sur pied un système de renseignement.

Quel a été l'impact du coup d'Etat sur les relations entre les Etats-Unis et l'Amérique latine ?

Catastrophique. En particulier après les illusions qui avaient été suscitées par Barack Obama en avril 2009, lors du sommet des Amériques de Trinidad et Tobago. A l'époque, son discours donnait l'impression qu'il voulait tourner la page, véritablement écouter ses interlocuteurs latino-américains après l'élection de plusieurs présidents de gauche durant la dernière décennie. Mais il n'en a rien été, il n'y a eu ni petits, ni grands changements. Les Etats-Unis ont annoncé la mise en place de bases militaires en Colombie, provoquant la colère des pays latino-américains, et notamment du Brésil, qui se sentait directement visé. La décision a d'ailleurs été critiquée par des sénateurs démocrates comme John Kerry, qui ont contesté le fait que le sujet n'ait même pas été évoqué au Congrès. Le coup d'Etat en Honduras est apparu comme une confirmation que rien n'allait changer. Je crois que c'est le moment des illusions perdues.

La déception des pays latino-américains a été provoquée par le fait que les Etats-Unis n'ont pas condamné le coup d'Etat ?

Non seulement ils n'ont pas condamné le coup d'Etat, mais ils ont fait tout ce qui était possible pour qu'il aboutisse. Dès le premier jour, Washington s'est contenté de demander « à tous les acteurs politiques et sociaux » du Honduras de respecter la démocratie. Alors que l'Organisation des Etats américains (OEA) et l'Assemblée de l'Organisation des Nations unies (ONU) exigeaient le retour « immédiat et inconditionnel » de Zelaya à la présidence, aucun officiel ne s'est jamais manifesté dans ce sens aux Etats-Unis. Quand, le lendemain du coup d'Etat, des journalistes demandaient à la secrétaire d'Etat Hillary Clinton si pour elle la «restauration de l'ordre constitutionnel » signifiait le retour de Zelaya, elle a refusé de le confirmer. Pire, le 24 juillet, elle a critiqué les tentatives du président démocratiquement élu de rentrer dans son pays.

Par ailleurs, les Etats-Unis n'ont pas suspendu leur aide au Honduras, qui vient essentiellement du Millennium Challenge Corporation (MCC), une agence du gouvernement. Pourtant, ils étaient prompts à le faire dans d'autres cas : ils ont coupé cette aide à la Mauritanie le lendemain du coup d'Etat du 6 août 2008, et il ne leur a fallu que trois jours pour le faire à Madagascar, après le coup d'Etat du 17 mars 2009. Le gouvernement d'Obama a empêché l'OEA de voter une résolution qui s'opposerait à l'organisation d'élections par le gouvernement putchiste hondurien. Enfin, l'administration américaine fait preuve d'un silence assourdissant face aux violations des droits de l'homme, dénoncées et documentées par des ONG reconnues comme Human Right Watch, Amnesty International, et par la commission des droits de l'homme de l'OEA.

Quel est l'impact pour l'OEA de cet épisode ?

Je pense que l'organisation en sort fragilisée, dans la mesure où elle a été incapable de se faire entendre en dépit de la position de la grande majorité de ses membres. Cela pousse les Latino-Américains à accélérer leur intégration et à renforcer des institutions alternatives dans lesquelles les Etats-Unis n'ont pas leur mot à dire. On le voit avec les progrès de l'Unasur (communauté de 12 Etats d'Amérique du Sud), et les avancées sur la coopération en matière de défense. Hillary Clinton continue à faire campagne pour que les gouvernements de la région reconnaissent l'élection de Porfirio Lobo, sans grand succès : elle a convaincu le Panama, le Pérou, la Colombie et le Canada, en clair les alliés traditionnels, mais aucune des autres grandes capitales.

Le coup d'Etat en Honduras peut-il ouvrir la porte à d'autres dans la région ?

C'est justement cette peur qui explique la vigueur avec laquelle des chefs d'Etat comme le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva ou à l'époque la présidente chilienne Michelle Bachelet ont tenu tête aux Etats-Unis. Ils connaissent dans leur chair les dictatures militaires, et refusent de voir l'histoire se répéter. La position des Etats-Unis a donné l'impression à quelques militaires d'être revenus au bon vieux temps. Au Paraguay, certains officiers ont commencé à conspirer ouvertement contre le gouvernement de Fernando Lugo. Je pense que le précédent du Honduras est très grave en particulier dans l'Amérique centrale, plus proche et dépendante des Etats-Unis. En Amérique du Sud, je pense qu'une tentative de coup d'Etat rencontrerait une solide opposition des voisins, notamment du Brésil.

Comment expliquez-vous le décalage entre la politique du président d'Obama et son discours à Trinidad et Tobago ?

Tout d'abord, je voudrais souligner que nous n'avons assisté à aucun bouleversement de la politique étrangère américaine depuis son accession au pouvoir, contrairement à ce qu'on pouvait attendre et espérer. Par ailleurs, l'Amérique latine est un sujet très particulier aux Etats-Unis : alors qu'on débat de la situation au Proche-Orient, ou en Afghanistan, par exemple, il semble que sur l'Amérique latine, les principaux politiques soient d'accord pour continuer sur la même voix. En dehors d'une petite minorité, dont notre centre de recherche fait partie, on continue à faire comme si les Etats-Unis étaient l'empire d'hier, que le seul problème est comment rétablir son autorité sur son arrière-cour. Au cours de la dernière décennie, l'Amérique latine a énormément gagné en indépendance à l'égard des Etats-Unis. Mais à Washington, on nie les changements structurels, on fait comme si cela n'était que le résultat d'une vague rose temporaire et que tout rentrera dans l'ordre par la suite.

Dans ce contexte de changements structurels, que pensez-vous de la tentative du Brésil, aux côtés de la Turquie, d'aider à dénouer l'impasse avec l'Iran sur la question nucléaire ?

Il est maintenant clair qu'Obama a demandé à Lula de jouer les médiateurs, et il lui a écrit une lettre détaillant précisément les exigences américaines. Le Brésil et la Turquie ont arraché cet accord à l'Iran, et pourtant Obama a continué à demander de nouvelles sanctions. Cela démontre qu'il n'a jamais voulu d'accord et qu'il n'a demandé la médiation de Lula qu'en comptant sur un échec certain. Après une courte période de dialogue, Washington revient à la position de Bush sur l'Iran, c'est-à-dire un refus de négocier et des sanctions qui accroissent le risque de conflit militaire.

Quoi qu'il en soit, le Brésil et la Turquie ont emporté une belle victoire, en montrant qu'une solution par la négociation était possible, ce qui ne facilite par le discours des va-t-en-guerre. Surtout, c'est la première fois que des puissances régionales interviennent dans un sujet aussi brûlant à contre-courant des positions des Etats-Unis et du Conseil de Sécurité de l'ONU, qui comme vous le savez, représente la relation de forces au lendemain de la guerre. Les efforts du Brésil et de la Turquie sont donc un défi à l'ordre politique international établi.