Lamia Oualalou
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Billet de blog 28 août 2010

Le “cannibalisme brésilien” souligne l’incompétence de la presse internationale

Lamia Oualalou
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La nouvelle, publiée par le quotidien sensationnaliste allemand Bild jeudi dernier (http://www.bild.de/BILD/ratgeber/ratgeber/2010/08/26/kannibalismus-als-pr-gag/widerlich-restaurant-in-berlin-wirbt-mit-menschenfresserei.html) avait tout pour exciter les lecteurs. Dans une interview, le conseiller municipal Michael Braun, vice-président de la direction municipale de la CDU (parti chrétien-démocrate) affirmant qu’il avait reçu plusieurs emails d’électeurs, dénonçant la tentative d’un restaurant, Flimé, connu pour proposer de la viande humaine au Brésil, d’ouvrir une succursale à Berlin. Dans l’entretien le politique espérait qu’il s’agissait «d’une blague de mauvais goût, d’autant plus que nous avons eu, il y a peu, un cas d’une personne dévorée par un cannibale ». Braun fait référence au meurtre commis pas Armin Meiwes, un informaticien surnommé par la presse le « maître-boucher », condamné en 2006 à la réclusion à perpétuité après avoir mangé un homme qu’il a étripé et découpé en morceaux. L’article met en ligne une vidéo de « youtube » des promoteurs du restaurant, vantant ses mérites.

Dans la foulée, plusieurs journaux, tel le britannique The Guardian, la revue allemande Der Spiegel, l’agence italienne Ansa et l’espagnole Efe reprennent la nouvelle de l’ouverture du restaurant, prévue pour le 8 septembre. Les articles renvoient au site internet du supposé restaurant (http://www.flime-restaurante.com/), qui offrirait des plats issu de la gastronomie wari – une tribu amazonienne de l’Etat de Rondônia qui, pratiquait en effet, dans le passé le cannibalisme. Le site met en ligne un formulaire pour les « donateurs » qui voudraient vendre des parties de leurs corps (le questionnaire demande notamment s’il s’agit d’une personne enceinte, ou à quel rythme elle fait du sport). Bien sûr, le texte spécifie que Filmé paierait les coûts hospitaliers de ce « découpage ». Il n’en fallait pas plus pour faire de l’histoire un des « hits » d’internet.

Un site brésilien, Operamundi, (www.Operamundi.com.br), a pourtant pris soin de faire le travail de base de journalisme pour démonter le « hoax », (fausse information, dans le jargon d’internet). Il suffit d’appeler au téléphone indiqué, dans la localité de Guajará-Mirim, pour percevoir que le restaurant n’existe pas. L’interlocuteur répond qu’il s’agit d’une agence bancaire de Bradesco, qui dispose de ce numéro de téléphone depuis vingt ans, et que la ville n’a aucun restaurant de ce nom, racontent les journalistes Pedro Aguiar et Laisa Beatris dans leur article (http://operamundi.uol.com.br/noticias/MIDIA+INTERNACIONAL+IGNORA+INDICIOS+DE+FRAUDE+E+PUBLICA+NOTICIA+SOBRE+RESTAURANTE+CANIBAL_5970.shtml). Ils ajoutent que les indices de fraude sont nombreux, et grossiers. Le film mis en ligne sur youtube (http://www.youtube.com/watch?v=g0eoyv27-wg&feature=player_embedded), qui prétend être l’extrait d’un journal télévisé brésilien, met en scène une manifestation d’un millier de personnes dans ce qui semble être le centre de la ville de Guajará-Mirim pour protester contre le cannibalisme, alors que le « chef » défend la gastronomie wari et dit se moquer de la polémique. « Tous ceux qui passent par notre restaurant y reviennent toujours, le sourire aux lèvres », assure-t-il.

Petit problème : la soi-disant place du centre de la ville amazonienne (au passage, mal orthographiée dans le sujet télévisée) est en fait le centre de Rio de Janeiro, plus exactement l’Assemblée municipale de la ville, qu’on peut reconnaître sur n’importe quelle carte postale. Le chef et la journaliste, théoriquement brésiliens, ont un accent portugais très prononcé. Un simple travail de recherche internet permet de voir que la vidéo a été postée par un utilisateur enregistré sur youtube quelques jours avant, sans aucune identification.

Apparemment, ces vérifications de base effectuées par Operamundi ont été jugées inutiles par les rédactions allemandes et britanniques : personne n’a appelé le restaurant ni vérifié son existence, personne n’a analysé avec un minimum d’attention la véracité du soi-disant sujet télévisé qui circulait sur youtube. Ce n’est bien sûr par une première, qui rappelle la paresse des journalistes, qui ont donné à cette information inventée des allures de vérité. Elle souligne à quel point le spectacle est aujourd’hui le centre de toute information. Sans parler de l’évidente arrogance coloniale de la presse européenne : Brésil, Amazonie, cannibales, indiens ? Pour les rédactions, l’histoire doit être vraie. En tous cas, elle est trop belle pour ne pas l’être.

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