L'Argentine, comme dans les années 1950

A l’origine, l’idée était de venir me détendre en Argentine. Quelques jours pour profiter d’une ville merveilleuse qui a en apparence tiré un trait sur la crise de 2001, peut être la pire de son histoire. Les jacarandas sont en fleurs et le taux de change des plus favorables. A la nuit tombée, j’ai retrouvé pourtant le vacarme coutumier des mois de crise : des casseroles tambourinées par des cuillères. C’est le fameux «cazerolazo», principal mode d’expression de la classe moyenne.

A l’origine, l’idée était de venir me détendre en Argentine. Quelques jours pour profiter d’une ville merveilleuse qui a en apparence tiré un trait sur la crise de 2001, peut être la pire de son histoire. Les jacarandas sont en fleurs et le taux de change des plus favorables. A la nuit tombée, j’ai retrouvé pourtant le vacarme coutumier des mois de crise : des casseroles tambourinées par des cuillères. C’est le fameux «cazerolazo», principal mode d’expression de la classe moyenne. Les « portenos » aisés sortent dans la rue pour protester contre la dernière décision de la présidente, Cristina Kirchner, de surtaxer les exportations de soja, au nom de la solidarité entre classe sociale. Désormais, sur chaque tonne de soja exportée, 44% de la valeur irait à l’Etat, officiellement pour financer les programmes sociaux. Une extorsion selon les patrons de la terre. Une mesure justifiée, selon le gouvernement, qui rappelle que le cours du soja a gagné 70% l’année dernière.

 

Passons sur le débat technique. Le plus intéressant est de voir Buenos Aires une nouvelle fois divisée de manière caricaturale, comme si rien ou presque n’avait changé depuis les années 1950. D’un côté, des jeunes étudiants des classes moyennes qui sortent dans la rue avec des pancartes « l’agriculture est notre patrie », un slogan curieux quand on a 18 ans, et sur le fonds inquiétant. Il souligne que du moins du point de vue symbolique, le tracteur reste le visage du capitalisme argentin, avec toutes ses limitates : peu d’emplois, faible redistribution, absence totale de réformes agraires, et modèle périlleux de développement, dépendant des aléas climatiques et des cours en bourse.

 

De l’autre, des camionneurs et des chômeurs qui débarquent en bus, le visage en sueur, prêts à faire le coup de poing. Dans les années 40 et 50, on les appelait les « descamisados », les « sans-chemise ». Au milieu, une femme, Cristina Kirchner, qui se prévaut de l’appui des masses populaires pour affronter les possédants. Ses discours, sa virulence rappellent étrangement ceux d’Eva Peron, il y a un demi-siècle. Et comme à l’époque, Cristina est adulée d’un côté et haïe de l’autre. Dans les rues de la Recoleta, le quartier chic de Buenos Aires, on a repris pour la qualifier, sans s’en rendre compte, l’expression « esa mujer », « cette femme », qui désignait à l’époque une Eva Peron que personne ne voulait nommer.

 

En cinquante ans, l’Argentine a connu une des plus sanglantes dictatures du continent (30 000 morts ou disparus), la violente mise en place du néolibéralisme et la désindustrialisation conséquente,une crise économique inédite, et une reprise impressionnante. Malgré tout, ce qui sépare les deux Argentine n’a pas changé d’un pouce, et inquiète.

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