Acte 20 des gilets jaunes - Montpellier résiste

À Montpellier, l'acte 20 des Gilets Jaunes a montré un revirement stratégique des forces de l'ordre face à un mouvement qui ne s'essouffle pas. Vidéo, photos et analyse.

Gilets Jaunes Acte 20 - Résistance à Montpellier © La mule du pape

30 mars 2019, 14h - Comme d'habitude, le ciel est bleu au dessus de la place de la Comédie. Il fait bon, un petit air doux se promène parmi les gilets jaunes qui étincellent sous le généreux soleil. Ça sent déjà l'été à Montpellier, qui se couvre des fleurs de ses amandiers, bougainvilliers et autres glycines... C'est dans une ambiance quasi festive que les participants à ce vingtième acte s'agglutinent : les chants et tambours ne s'arrêtent pas, les slogans sont criés de manière ininterrompue et un peu désordonnée. Il y a du monde, beaucoup de drapeaux français, de pancartes. Un groupe débarqué du grand nord se signale par une bannière "Groupe de Leers, Wattrelos, Roubaix et environs".

 © La mule du pape - Andrea Saulle © La mule du pape - Andrea Saulle

Cette semaine, on peut à nouveau constater l'évolution et l'élargissement permanents de ce mouvement social original et complexe. Un jeune homme s'empare d'un micro et se lance dans un discours appelant à la mobilisation générale le 4 mai, pour profiter de l'effet de souffle d'une fête du travail qui s'annonce déjà intense tant les mouvements sociaux sont nombreux et traversent toutes les strates de la société. Les gilets jaunes intègrent de plus en plus le sens de la convergence des luttes, et le double cortège du 16 mars avec la marche pour le Climat ne devait être qu'un premier pas. On retrouve aussi, au pied de la fontaine des Trois Grâces, une "agora" des gilets jaunes, organisée par un petit groupe qui explique vouloir proposer une alternative à ceux qui ne se sentent pas assez à l'aise en manifestation ou souhaitent simplement débattre de multiples sujets. Une initiative qui aura un certain succès et s'étendra sur une grosse partie de l'après midi.

Gilets Jaunes Acte 20 - Appel à la mobilisation le 4 mai (Montpellier) © La mule du pape

Les revendications sur les gilets et les panneaux se multiplient et abordent un large spectre du champ politique : impôts, démocratie, libéralisme, éducation, écologie, réformes, valeurs... C'est un mouvement social pas encore tout à fait structuré auquel on assiste, mais qui dispose de toute la richesse et la diversité d'idées et d'expériences de vie nécessaire à sa pérennisation. Chaque samedi est un combat, une lutte contre le bâillonnement de la liberté de manifestation et d'expression, contre la répression et la stratégie de maintien de l'ordre du gouvernement. Et à ce combat participent des profils toujours plus divers: des personnes âgées, des familles, de jeunes travailleurs sans perspectives, des militants, des profs, des employés et patrons de PME, d'anciens militaires ou pompiers, des fonctionnaires territoriaux, ou des syndicalistes dont la présence est désormais plutôt acceptée... On a l'impression que (presque) toutes les tranches de la société sont représentées. Si la plupart des manifestants demeure pacifique, la frange qui se couvre de masques, lunettes, et verse dans la manifestation sauvage ne cesse d'augmenter et de se diversifier. C'est peut être ce qu'a compris la Préfecture, qui face à un mouvement qui ne s'essouffle pas a cette semaine adopté une stratégie relativement permissive, mais tout de même empreinte de fermeté.

Vers 14h30, le cortège formé d'environ 3000 personnes s'élance, et entame le tour du centre-ville. Passant devant la Préfecture, flanquée de ses deux lignes de CRS, à l'unisson les manifestants chantent "La police déteste tout le monde". Tout le monde a en tête le samedi précédent où la répression a été intensément violente. On fait ensuite un petit tour de l'Écusson, en passant devant le Tribunal de Grande Instance où les huées de la foule dénoncent la justice expéditive et peu clémente qui a précipité des pères de famille aux casiers vierges derrière les barreaux de la prison de Villeneuve-lès-Maguelone. Les observateurs de la Ligue des Droits de l'Homme sont présents en nombre dans le cortège. Ces militants bénévoles filment le déroulement des manifestations et s'approchent parfois au plus près des affrontements ou des charges lancées par les forces de l'ordre, afin de documenter le maintien de l'ordre appliqué à Montpellier. Ils subissent cependant souvent au cours de cette activité des manœuvres d'obstruction, d'intimidation, voire de violence, de la part des forces de l'ordre, ce qui est globalement le cas de tous ceux qui prennent des images au plus près de l'action policière.

Gilets Jaunes Acte 20 - Rappel des droits en garde à vue par la LDH (Montpellier) © La mule du pape

On retourne, par le boulevard Gambetta, vers la Comédie où se déroule toujours l'Agora citoyenne dans une ambiance bon enfant. Deuxième passage devant la Préfecture. Tout le monde s'attend à la dispersion... Une observatrice de la LDH donne au mégaphone des conseils et recommandations en cas de garde à vue, avant d'être applaudie par la foule. Des gradés CRS entament un dialogue avec certains manifestants désireux d'avoir des explications sur leur maintien de l'ordre.

"Nous, on a trois mille personnes qui ne veulent pas se disperser, et on reçoit des projectiles, des pierres, des bouteilles, qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse ?
- Ben pourquoi au lieu de gazer tous les gens qui sont là, plein de mémés, de pépés, vous n'attrapez pas juste ceux qui lancent des projectiles ?
- Ah ça! C'est pas moi qui décide..."

Tout le monde se demande déjà quand les forces de l'ordre vont faire leurs sommations. Mais contre toute attente, celles-ci ne demandent pas sa dispersion à la foule qui repart en direction du Peyrou. On redescend le boulevard du Jeu de Paume dans une véritable ambiance de liesse, avant de se masser devant la Gare dont le parvis est couvert de gendarmes mobiles. Impassibles, ceux-ci écoutent de nombreuses personnes les invectiver, parfois avec agressivité, parfois en les implorant de cesser d'exercer leur violence sur les manifestants, en invoquant le pacifisme de leur démarche, en déployant leurs revendications ou relatant des expériences de leur vie. On sent un certain malaise chez la plupart des gendarmes.

Le cortège remonte ensuite vers la Comédie et se masse une nouvelle fois sur la place de la Préfecture. Assez vite, les CRS enfilent leur casque. Le "black bloc", peu massif cette semaine, se réunit sur le terre plein. Un pétard et quelques pavés s'éclatent contre la barrière anti-émeute. Les sommations sont données et la dispersion engagée par une salve en cloche de gaz lacrymogène et l'usage de la lance à eau. Mais on en restera là pour cette fois. La foule n'est pas agressivement poursuivie comme la semaine dernière. Séparée en deux cortèges, une partie file sur l'avenue Foch et l'autre redescend lentement vers la place de la Comédie, encouragée par quelques palets de gaz. Les forces de l'ordre restent en retrait.

 © La mule du pape - Andrea Saulle © La mule du pape - Andrea Saulle

Cependant, une ligne de gendarmes mobiles se déploie dans la rue de la Loge pour tenter de segmenter la manifestation qui se regroupe autour des Trois Grâces. Les manifestants lèvent les bras et somment les gendarmes de les laisser passer. Une requête à laquelle ils finissent par accéder en se retirant sous les applaudissements de la foule nombreuse, mais aussi quelques projectiles qui précipitent leur retrait non sans une réplique retenue. Ils viennent ensuite se masser en une gigantesque ligne à l'orée de l'Esplanade. C'est alors que se déroule une curieuse fête. Une immense chenille musicale se forme et sillonne la place dans la joie. Un groupe entame une petite partie de foot. De curieuses danses s'improvisent dans une atmosphère de fête médiévale. Il n'y a que chez les gilets jaunes qu'on aura pu voir ça. Et c'est ô combien plus énergisant que les charrettes son et merguez des manifestations syndicales...

 © La mule du pape - Andrea Saulle © La mule du pape - Andrea Saulle

 © La mule du pape - Andrea Saulle © La mule du pape - Andrea Saulle

 © La mule du pape - Andrea Saulle © La mule du pape - Andrea Saulle

Finalement, le cortège, qui n'est plus ni une manifestation "officielle" ni vraiment une manif sauvage, retourne se masser à la Gare, où les gendarmes mobiles n'ont pas bougé. Les dialogues à sens unique reprennent. Un jeune homme improvise des chansons à l'adresse des forces de l'ordre ou du gouvernement, sous les applaudissements et les vivats. Un autre s'interroge publiquement sur ce qu'ont pensé les policiers du récent séjour au ski d'Emmanuel Macron. Puis on file à nouveau sur le Jeu de Paume qu'on remonte cette fois, avant de s'engager dans l'étroite rue Saint-Guilhem. La manifestation est alors toujours formée de plusieurs milliers de personnes, mais on peut constater qu'une partie a fini par quitter les rangs. Il est près de 17h30.

 © La mule du pape - Andrea Saulle © La mule du pape - Andrea Saulle

Une ligne d'agents de la CDI 34 (Compagnie départementale d'intervention) vient couper l'élan de bonne humeur des manifestants. Ceux-là n'ont pas l'air décidés à bouger, alors plusieurs gilets jaunes s'activent à aider les commerçants à ranger leurs terrasses et leurs étals, car tout le monde sent bien que "ça va péter". Alors que la tête de cortège s'approche, avec les bras levés, la charge est immédiatement donnée, sans sommations. Un homme qui tentait d'y résister en retenant le bouclier d'un policier est brutalement interpellé et mis au sol au cours même de l'attaque. La foule redescend la rue mais résiste, les black blocs renvoient les palets de lacrymo, lancent des pavés, des bouteilles. Un autre groupe de la CDI, suppléé de la BAC arrive par surprise d'une rue perpendiculaire tandis qu'une deuxième charge est déclenchée. Le cortège est pressé dans les petites rues. De nombreuses personnes y sont prises en charge par les street médics pour des malaises liés aux gaz. En effet, celui-ci, utilisé massivement lors de ces charges, en l'absence de vent et surtout par l'étroitesse et la hauteur de ces rues du centre-ville, est resté très proche du bitume. Toutes celles et ceux qui n'avaient pas de masque ni de lunettes en ont eu pour leurs frais, la plupart s'étouffe et pleure, d'autres vomissent. Un photographe, pourtant protégé et habitué des scènes de manif, fait lui aussi un malaise.

 © La mule du pape - Andrea Saulle © La mule du pape - Andrea Saulle

 © La mule du pape - Andrea Saulle © La mule du pape - Andrea Saulle

 © La mule du pape - Andrea Saulle © La mule du pape - Andrea Saulle

 © La mule du pape - Andrea Saulle © La mule du pape - Andrea Saulle

Certains tentent de rejoindre à nouveau la Comédie ou la Préfecture, mais sont pris en chasse par des escadrons de la BAC. On court à perdre haleine dans les ruelles. Des interpellations ont lieu, parfois on y échappe de peu. La manifestation parvient cependant à se réunir à nouveau sur la Comédie où elle est étroitement encadrée par les forces de l'ordre. Il n'y a plus que quelques centaines de personnes. Il est 18h10. Tout le monde va bientôt rentrer chez soi, une petite trentaine continuera de faire courir les policiers encore quelques dizaines de minutes.

On observe donc un changement de stratégie sur cet acte 20 à Montpellier. Les forces de l'ordre ont mieux pris en compte la dimension de la foule, et ont joué la carte de l'apaisement pendant plusieurs heures. Ainsi, la manifestation, un peu prise de court, a fait trois fois le tour du centre-ville, sans trop s'en éloigner. L'usage des gaz lacrymogène, et surtout, des grenades assourdissantes et de désencerclement, a été assez limité au cours de la première dispersion. Le fait que les gendarmes se retirent de la rue de la Loge pour laisser les manifestants se réunir sur la Comédie témoigne aussi d'une volonté d'éviter les confrontations et la colère de la foule. L'usage plus important des gendarmes mobiles, en général plus souples et respectant mieux les conditions de dispersion ou de charge, est significatif, notamment sur des points géographiques qui peuvent être cruciaux (gare, place de la Comédie) alors que les CRS ont été globalement utilisés comme moyens de force et de dissuasion.

En résultat, beaucoup moins d'affrontements et de dégradations que d'habitude. Même après un acte aussi tendu que le précédent, c'est donc bel et bien l'action policière qui détermine le degré d'intensité de la manifestation. Et ce par une logique tout à fait rationnelle: il y a moins de monde dans la manifestation à 17h30 qu'à 15h30. Si la dispersion intervient tôt, il est évident que plus de personnes entreront en contestation et permettront par leur présence massive dans les cortèges sauvages, de couvrir, parfois malgré eux, parfois en toute conscience, les dégradations et les affrontements. Si le cortège est de plus poursuivi sans ménagement, la hâte, la frénésie de la fuite, la peur, ne permettent plus à personne de contenir quoi que ce soit. Il suffit donc de laisser les manifestants exprimer leurs revendications suffisamment longtemps pour que ceux-ci soient satisfaits de leur présence et ne réagissent pas dans la colère à l'action des forces de l'ordre.

Cependant, l'objectif du maintien de l'ordre demeure le délitement du mouvement. L'épisode dans la rue Saint-Guilhem a été assez violent. Les charges ont été très agressives en elles-mêmes, et l'usage d'autant de gaz CS sur des manifestants pacifiques, dans une rue aussi petite, est assez irresponsable. D'autant que des gens commencent à se plaindre et faire constater des pathologies chroniques sans doute liées à une exposition répétée chaque semaine. En ce sens, le message du pouvoir est clair : restez chez vous. Cette stratégie a cependant des effets contrastés. Il est évident que la majorité des personnes qui demeurent victimes d'une gestion de foule brutale, bien que moins nombreuses cette fois-ci, revient en général plus déterminée la semaine suivante et plus prompte à partager son expérience auprès d'autres personnes. On ne constate d'ailleurs pas vraiment d'affaiblissement du mouvement à Montpellier, malgré l'intensité de la stratégie déployée plusieurs actes d'affilée.

Il est certain que parmi les plus fragiles ou les moins téméraires, nombreux sont ceux qui ne participent plus aux manifestations ou rentrent chez eux avant même la dispersion sommée. Mais le gouvernement aurait tort de penser que cela représente un abandon du mouvement et de ne considérer les "gilets jaunes" que par la lorgnette des manifestations, encouragée par des médias sensationnalistes et moralisateurs. Car c'est un mouvement pluriforme auquel se sont maintenant agrégés de nombreux acteurs de la lutte, et cette mise en commun des expériences et des idées entraîne de fait un renouveau de l'action de la société civile contre le libéralisme autoritariste. La lutte renait de ses cendres et rien n'en arrêtera la contagion, qui est un phénomène politique et économique naturel dans une société inégalitaire et gangrénée par le pouvoir de l'argent, si ce n'est une action politique et sociale majeure allant dans le sens de l'intérêt général et de la protection des plus fragiles. Ce à quoi ne semble pouvoir se résoudre ce gouvernement, qui n'utilise que force et mépris contre les trop nombreuses strates de la société qui se dressent, vent debout, contre son dangereux réformisme et le délitement des services publics et de l'État. Retrouver un équilibre dans la répression ne suffira pas.

 Cartographie de la manifestation après dispersion : (voir en grand)

 © La mule du pape © La mule du pape

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.