Gilets jaunes à Montpellier - Acte XV, montée en tension

A Montpellier, l'acte XV des Gilets Jaunes a montré le durcissement de la mobilisation et son extension à de nouvelles franges de la population, face à la logique répressive des forces de l'ordre et du gouvernement. Reportage écrit et vidéo.

Ce samedi 23 février 2019, personne ne revient de la chaleur insensée qui de sa chape sèche enserre la place de la Comédie lorsqu'à quatorze heures tout le monde se retrouve pour cet acte XV du mouvement des gilets jaunes. C'est un inquiétant temps presque d'été qui permet à un cortège hétéroclite de rapidement recouvrir la place, à la suite d'un appel régional à investir l'Ecusson. Il est de plus en plus difficile de décrire la foule. Il y a vraiment de tout, beaucoup de cheveux gris, de familles, de parents, plein de jeunes, des drapeaux CGT désormais acceptés. Les revendications se multiplient : contre le Plan Étudiants, la loi anti-casseurs, les violences policières, pour le RIC, la lutte contre l'évasion fiscale, la démocratie directe. On a un petit cortège d'étudiants bien bruyants, tout en chants et slogans, des originaux, des poètes, et plein de masques et lunettes, de capuches noires. Les désormais traditionnels Abraracourcix et Obélix héraultais. Mais vraiment, il y a du monde, beaucoup de monde. Les estimations convergeront entre 3500 et 5000 participants environ, excepté pour la Préfecture qui les chiffre sans peur du ridicule à 1500, bien que ses fenêtres donnent directement sur les lieux de la traditionnelle dispersion.

C'en est déjà impressionnant lorsque le cortège se met en route. Certains parlent d'aller à la mairie, mais d'autres avancent que les longues marches fatiguent les plus âgés. Finalement, on remonte tout de suite vers la préfecture faire un petit coucou aux forces de l'ordre qui se tiennent déjà prêtes pour la routinière dispersion. Mais le cortège, en un pied de nez bruyant, poursuit vite son chemin vers l'arc de triomphe et redescend en cacophonie le boulevard du Jeu de Paume, sans trop de casse à déplorer sinon beaucoup d'affichage sauvage. L'ambiance est heureuse, des percussions battent la cadence. Les slogans se répètent en écho le long des façades, demandant plus de justice sociale, la démission du président, dénonçant l'enfumage du grand débat. Après un rapide passage par la gare, la foule remonte sur la place de la Comédie et emprunte à nouveau la rue de la Loge jusqu'à la Préfecture où elle s'entasse sous le soleil plombant. Les ultras lancent quelques pétards et implorent les CRS de faire chanter les lances à incendie. Ceux-ci ne se font pas prier.

Gilets Jaunes Acte 15 - Montpellier s'enfièvre / Manifestation et affrontements © La mule du pape

Vers 15h30, après à peine plus d'une heure de manifestation, la foule pourtant très nombreuse rassemblée sur la place est dispersée par les jets d'eau. Dispersée, c'est cependant un peu vite parler. Une partie éclate de joie et se laisse arroser dans une bonne humeur toute ironique, tandis que les autres refluent lentement de la place. "Tout le monde déteste la police" est scandé en boucle pendant la riposte du black bloc. Des lacrymo sont lancées. Bientôt, les forces de l'ordre profitent de l'effet de panique sur le gros des manifestants pour couper en deux le cortège qui redescend vers la place de la Comédie par les petites rues d'un côté, et vers l'arc de triomphe de l'autre. Comme d'habitude la colère monte chez les gilets jaunes qui voient dans cette dispersion précoce une intolérable injustice. Les insultes fusent, les bouteilles aussi. Dans la rue Foch, deux manifestants sont interpelés sous les huées suite à des engagements tendus entre CRS et protestataires.

Après un court face à face avec une ligne de CRS devant le jardin du Peyrou, le demi-cortège dans une ambiance bon enfant redescend bientôt le Jeu de Paume à la recherche de sa moitié, qu'il retrouvera finalement sur la place de la Comédie. C'est alors que la tension monte un peu plus. Les vitrines du Macdo se font défoncer à coup de marteaux et de piolet par des ultras, bientôt stoppés par des gilets jaunes. Un escadron de la BAC envoie quelques lacrymo à main sur la foule massée en bas de la rue de la Loge. Une charge inattendue du black bloc met les policiers en fuite, mais conduira à plusieurs nouvelles interpellations. Les CRS descendent la rue et dispersent le gros de la foule sur la place de la Comédie avec une énorme rafale de lacrymogènes et plusieurs GLI-F4. La manifestation perd une partie de ses participants, et se recentre sur ses éléments les plus téméraires, mais se dirige tout de même en masse vers l'Esplanade pour une série de dégradations sous le regard des lignes bleues qui s'approchent, avant de s'enfuir vers le Corum où la station de tramway est explosée.

On n'est plus face à un simple groupe d'ultras fondus en black blocs. Des cheveux gris, des couples, de simples étudiants, après les dispersions, il en reste encore, et de nombreux. Aujourd'hui, beaucoup tiennent à participer à la fin de l'événement, à voir de leurs propres yeux l'augmentation progressive de la réponse policière, à humer de leurs narines l'odeur âcre de la lacrymo, à scander avec les autres leur colère, et pourquoi pas, à assister ou même participer aux dégradations. C'est ce qui se produit rue Proudhon, dans le quartier des Beaux Arts où les contestataires déboulent librement, sans aucune anticipation de la part des forces de l'ordre alors que des dégradations y ont déjà eu lieu lors des actes précédents. Les policiers arrivent donc trop tard pour empêcher le saccage du mobilier urbain et des vitrines de plusieurs banques sur la place Émile Combes. Des bennes Nicollin sont mises à feu sous les yeux écarquillés des riverains qui se demandent quel genre de guerre civile se déroule sous leurs balcons. La BAC arrive bientôt en renfort et les contestataires sont dispersés. Bilan de la journée : neuf blessés dont deux policiers, et sept interpellations.

Vraiment, c'est devenu comme un jeu. Comme une partie d'échecs entre un peuple en lutte et un pouvoir aux abois, qui se déroule in vivo, dans un environnement urbain connu et régulièrement pratiqué par les forces en présence. La masse pacifique, de son jaune fluo, qui au début rétive dans ces manifestations urbaines, a encaissé sans bruit le choc de la répression, a fini par grossir, grossir, semaine après semaine, suivant exponentiellement le fil des violences policières. Mais ce qui étonne, c'est aussi l'augmentation des acteurs contestataires du mouvement, qui soit intègrent désormais directement certaines techniques du black bloc, bien qu'ils puissent s'en distinguer, soit se joignent de près à celui-ci et l'appuient d'un soutien massif. Rien d'étonnant à y retrouver un nombre impressionnant de jeunes, qui réagissent ainsi aux dispersions honteuses vécues précédemment. Mais pas seulement, des plus vieux aussi, car malgré plusieurs dispersions successives, le cortège est resté finalement assez massif et soudé. Contrairement à l'acte XI, autre summum des débordements, les ultras étaient loin d'être isolés une fois leur poursuite engagée après les affrontements sur la place de la Comédie.

Même si on peut constater à Montpellier, depuis plusieurs actes, beaucoup plus de retenue de la part des forces de l'ordre, notamment dans l'usage plus modéré des LBD40 et des actions éclairs de la BAC, une gestion de la stratégie géographique menée avec plus de présence d'esprit que précédemment, on dirait bien que le mal est fait et qu'il est trop tard désormais. Ce n'est plus la violence policière en elle-même, c'est la totalité de la réponse sourde du gouvernement au mouvement qui motive ces manifestants à prendre le parti de la résistance active. Et à ce déni de réalité correspond sur le terrain le principe même de la dispersion, qui, dans la panique qu'elle engendre, profite bien sûr aux casseurs et ultras. Comment imaginer que des personnes engagées dans un mouvement que le gouvernement tente en vain de discréditer, après toutes les violences répressives et les images partialement mises en avant dans les médias relayées en masse sur les réseaux sociaux, puissent supporter de se voir semaine après semaine imposer le même scénario ? Comment imaginer, que ceux qui ont pris des projectiles de LBD40 dans les jambes, des coups de tonfa, des palets de lacrymo et des éclats de grenade, vont accepter de voir la dispersion engagée pour quelques pétards et bouteilles jetés sur une ligne de CRS bien armurés ? Comment imaginer qu'une foule de trois à cinq mille personnes massées narquoisement devant la Préfecture va bien vouloir se disperser et rentrer gentiment chez elle sans résister au déni de sa liberté d'expression ? On rêve un jour de voir enfin les lignes de CRS s'ouvrir et laisser les manifestants pénétrer sur la place du marché aux Fleurs.

Les chiffres de l'exécutif ne leurrent personne, en dépit des efforts incessants des médias pour donner une consistance grossièrement évaluée à ce mouvement inédit dans l'histoire récente. Il est impossible de dénombrer les acteurs de chacun de ces samedis, qui depuis le 17 novembre 2018 tissent une toile qui s'apparente de plus en plus à une dangereuse convergence des luttes pour le gouvernement. Celui-ci annonce 46000 manifestants en France, les compteurs gilets jaunes du Nombre Jaune en totalisent 125000 tandis que le syndicat France-Police - Policiers en colère, apparenté à droite plus ou moins extrême et qui réalise son propre comptage, en évoque plus de 200000, tout en mettant en avant l'absurdité de la communication officielle : "Dans quel pays y a-t-il eu besoin de mobiliser 80.000 forces de l’ordre pour 40.000 manifestants ?"

Des rond-points de campagne à ceux de Paris, des villes moyennes aux métropoles, tout échappe aux habituels carcans du mouvement social à l'ancienne. Est-ce cette insaisissabilité du mouvement qui précipite Emmanuel Macron et ses ministres dans des stratagèmes politiciens et médiatiques caduques ? Quoiqu'il en soit, lorsqu'on regarde dans son ensemble cette lutte inédite, il est difficile de ne pas voir dans l'agressivité maladroite de la réponse du gouvernement, dans son mépris de classe et dans la position de donneur de leçon qu'il s'est - en chœur avec les médias de masse - arrogé, la raison même de la radicalisation et de la perpétuation d'un mouvement qui n'est pourtant pas délégitimé aux yeux de la population. L'hiver n'est pas encore passé, mais il fait déjà trop beau et trop chaud pour que les braises s'éteignent. Le gouvernement, délégitimé aux yeux du mouvement, peut d'ores et déjà se préparer à un printemps difficile.

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