# 1 Campagnes contre le harcèlement sexuel : quand les victimes disent « stop ! »

Après #MeToo ou #BalanceTonPorc en France, les femmes se mobilisent pour dénoncer le harcèlement dans les transports en commun. Paris, Le Caire, Ciudad de México ou Barcelone : ce phénomène touche les villes du monde entier. J’entame une série d’articles sous forme d’épisodes construits à partir de scènes vécues dans les transports à Paris. Pour dénoncer et analyser ces situations.

Tout commence par un chiffre : 87 % des usagères des transports en commun déclarent avoir déjà été victimes de harcèlement sexiste, de harcèlement sexuel, d’agressions sexuelles ou de viols dans les transports en commun, selon une enquête réalisée en 2016 par la Fédération nationale des associations d’usagers des transports (FNAUT). Cet épisode #1 s’intéresse aux messages diffusés par les campagnes de communication des régies de transport en commun pour faire face à ce fléau, ainsi qu’à ceux postés par des usagères sur les réseaux sociaux. Quelles images des personnes usagères des transports victimes de harcèlement et d’agressions diffusent-elles et quels en sont les effets ?

En mars 2018, Île-de-France mobilités lance une importante campagne visant à dénoncer les situations de harcèlement et d’agressions dans les transports, à travers des affiches représentant des femmes effrayées, menacées par un potentiel agresseur représenté par un ours, un loup, ou un requin. Les affiches indiquent « Victimes ou témoins, donnez l’alerte », suivi d’une série de numéros de téléphone, applications ou bornes à contacter. Cette campagne de communication a été abondamment critiquée. D’abord, parce qu’elle altérise la figure de l’agresseur, représenté par un animal sauvage, et parce qu’elle se focalise sur les victimes, incitées à donner l’alerte. Les usagèr·e·s témoins de ces agressions sont par ailleurs implicitement invité·e·s à ne pas intervenir directement mais à utiliser un numéro de téléphone ou une application pour prendre contact avec un·e employé·e de la RATP ou de la SCNF. On imagine très bien la scène : une personne installée au fond du métro assistant à l’agression, appelant le 3117 alors même que l’agression est en train de se dérouler, le temps d’un ou deux arrêts de métro. La victime reste seule, isolée, et l’agression suit son court. Si cela peut être utile de faire appel aux agent·e·s pour qu’ils·elles interviennent, se connecter à l’application ou appeler le 3117 alors même qu’on est témoin d’une agression n’est pas suffisant, la scène que je décris dans l’épisode #2 en témoigne. D’abord parce que cela contribue à isoler la victime, mais également parce que ce mode d’intervention (« donner l’alerte » à un tiers, en l’occurence l’institution RATP ou SCNF) fait de l’intervention des passager·ère·s une responsabilité individuelle et non collective.

Images des de la campagne d’Île-de-France mobilités diffusée en 2018. © © Ile-de-France Mobilités Images des de la campagne d’Île-de-France mobilités diffusée en 2018. © © Ile-de-France Mobilités

Passons la frontière espagnole et allons voir la campagne lancée par Transport metropolità de Barcelona (TMB) en 2019. Cette dernière représente Karma, figure d’une femme âgée coiffée d’un chignon utilisée dans différentes campagnes menées depuis 2017 contre les incivilités dans les transports. Ici, Karma incarne la parole des femmes et s’exclame, au nom des personnes usagères des transports en commun, victimes de harcèlement ou d’agressions : « Nous voulons voyager tranquilles ! ». La scène est suivie du message « À TMB il n’y a pas de place pour le machisme », nommant ainsi les éléments structurels qui font que ce type de comportements persistent, à savoir le machisme entendu comme l’ensemble des attitudes, pratiques sociales et croyances basées sur la supériorité des hommes sur les femmes.

Images de la campagne de Transport Metropolità de Barcelona diffusée en 2019. © TMB Transports metropolitans de Barcelona Images de la campagne de Transport Metropolità de Barcelona diffusée en 2019. © TMB Transports metropolitans de Barcelona

Du côté des usagères des transports en commun, d’autres campagnes de dénonciation des agressions dans le métro ont été relayées sur les réseaux sociaux cette année, autour du hashtag #BalanceTonMetro, à l’initiative d’associations féministes comme Nous toutes (qui organise le 23 novembre prochain une grande marche contre les agressions sexistes et sexuelles). Dans ce cas, les scènes partagées insistent sur la description par les victimes des situations vécues, et ciblent le comportement des agresseurs. À titre d’exemple, une usagère témoigne : « J’avais 17 ans dans le métro. Jour de grève. Train bondé. Un homme se colle à moi. Et commence à se frotter. Ça a duré 10 min. J’ai mis du temps à comprendre. J’étais paralysée. Je suis sortie. J’ai vomi. #balancetonmetro ». Ce type de messages permet de prendre conscience et de collectiviser l’oppression : les femmes mettent en commun une expérience qu’elles croyaient isolée et rendent visible l’ampleur du phénomène. En détaillant, par la multiplicité des témoignages, les mécanismes récurrents de ces situations, elles mettent en évidence le caractère structurel du sexisme et des agressions dans les espaces publics urbains.

Il est essentiel d’analyser la manière dont les figures des femmes sont représentées ou incarnées dans ces différents discours, car cela détermine en partie la portée politique (ou non) de ces démarches. On pourrait identifier deux polarités, l’une victimisante et responsabilisante d’un côté, et l’autre portant à la mise en action. La première s’appuie sur l’image de personnes vulnérables, isolées et victimes, ne détenant pas les moyens individuels et collectifs de lutter pour leur droit de voyager librement et sans crainte dans les transports en commun. La seconde s’appuie sur une prise de conscience individuelle (le récit d’expériences vécues par les voyageuses dans le cas de #BalanceTonMetro) doublée d’un discours collectif où les femmes sont actives et disent « stop ! » (incarnée par exemple par le slogan à la première personne du pluriel « nous voulons voyager tranquilles ! »), et se mobilisent pour dénoncer et lutter contre les oppressions quelles vivent au quotidien dans les transports. À l’évidence, la seconde dimension contribue à la transformation sociale et à la mise en mouvement collective des femmes, mais également à la responsabilisation collective face au harcèlement et aux agressions récurrentes.

Enfin, avant d’achever ce premier épisode, soulignons que les personnes représentées ici ne semblent pas rendre compte de la diversité des formes d’agressions touchant des femmes, mais également des personnes LGBT, alors même que les agressions homophobes et transphobes, dont la grande majorité ont lieu dans les espaces publics et les transports en commun selon SOS-homophobie, sont en augmentation depuis plusieurs années. La scène détaillée dans l’épisode #2 rend compte de l’intersection des différentes oppressions qui structurent les rapports sociaux dans les espaces publics urbains.

 

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