#2 Métro : un couple de lesbiennes, une bourgeoise française, et un homme algérien.

Nouvel épisode de la série d’articles sur le harcèlement et les agressions sexistes dans les transports en commun. Ici, je souhaite témoigner en relatant une agression dont j’ai été victime. Les savoirs féministes nous le rappellent, « le personnel est politique » : cette histoire individuelle fait écho aux milliers d’expériences similaires vécues par les femmes dans les transports.

Après avoir jeté, comme un exutoire, quelques mots, détails, émotions de la scène sur une note de portable le jour même, j’ai décidé de prendre le temps de l’écrire précisément, un an plus tard. Loin d’être exceptionnelle, cette scène de violence « ordinaire » me semble refléter un phénomène invisible et pourtant si présent dans les transports parisiens. Celui de l’entrecroisement d’oppressions diverses vécues par les citoyen·ne·s. Le format twitter ne permet évidemment pas de rendre compte des détails et de la complexité de ce type de situation. Il me semble important de prendre le temps de décrire et d’analyser, pour ne pas simplifier. La scène est écrite en deux temps : dans cet épisode #2, c’est l’agression qui est racontée. Dans le prochain épisode #3 je relaterai la plainte et la réception auprès des institutions (la RATP et la police municipale).

Station de métro Nation, ligne 9. Paris. © Mélodie Vidalain Station de métro Nation, ligne 9. Paris. © Mélodie Vidalain

Novembre 2018, 00h30. Entre la station Nation et Porte de Montreuil, ligne 9.
Samedi soir, il est minuit passé, je rentre seule à Montreuil où je suis hébergée chez une amie lors de mon passage à Paris. Je n’ai pas bu et je marche dans les couloirs, le regard attentif et curieux de la vie nocturne parisienne. Je m’arrête sur le quai de la ligne 9, à la station Nation. Les quais sont à moitié remplis ce jour-là. Le métro passe dans 6 minutes. Je choisis de m’arrêter en retrait du quai, non loin de deux femmes qui attendent elles aussi le métro, à une distance raisonnable des hommes qui sont installés contre le mur de la station. J’observe discrètement les comportements des gens attendant comme moi sur le quai. Je remarque un homme, vêtu d’un jean et d’un manteau noir, qui s’appuie contre le mur. Il est en train de se rembrailler, et remet, la ceinture détachée, son tee-shirt dans son pantalon. Je le remarque parce qu’il fixe les deux femmes situées devant lui, non loin de moi. Les deux jeunes femmes se prennent dans les bras et s’embrassent. Je vois le regard de dégoût de l’homme. Cette situation me rappelle la difficulté de certains groupes minoritaires à jouir de ce droit à l’indifférence1 auquel nous aspirons tou·te·s dans les espaces publics urbains.

Le métro entre dans la station. Nous nous dirigeons tou·te·s les quatre vers la même porte. Au moment de monter, et alors que je me dis qu’il faut être attentive car cet homme n’a pas l’air bienveillant, je le vois glisser sa main dans la poche de la veste d’une des deux femmes. De manière spontanée, je décide d’intervenir et m’adresse directement à la femme concernée, ignorant l’homme. « On ne t’a rien volé ? Vérifie ta poche, cet homme vient d’y mettre sa main » lui dis-je. Tout se passe rapidement, la femme ayant la poche vide ne s’est rien fait voler. Elle me remercie et entre dans la rame. J’entre à mon tour et m’installe sur un strapontin individuel proche de la porte. Le métro démarre. Ayant saisi l’objet de mon intervention, l'homme s'énerve, et commence à m’interpeler. Le couple de lesbiennes s’est installé à distance. Je me retrouve seule, face à l’homme qui se plante debout, devant moi. Il me regarde d'en haut, et commence à m’insulter. Son corps se tend, il a les yeux gonflés et le buste incliné vers moi. Il s’exclame « fille de pute! » « Menteuse ! » puis recommence « fille de pute ! Moi je suis algérien. Espèce de raciste, sale raciste ! Salle pute ! ». Je suis bloquée, ne peux me relever, il répète en boucle, avec une énergie destructrice, ses insultes « Salle pute ! Salope ! ». Puis il sort une bouteille de bière qu’il avait dans la poche et la brandit de sa main droite, en me menaçant. J’ai peur qu’il la fasse éclater sur moi. La scène dure le temps d’un arrêt de métro, seulement trois minutes de face à face interminables. « Salle pute ! ». Et personne n'intervient. Devant tant de violence sexiste, et accusée à tort de racisme, j'éclate en sanglot. Sentant que j’ai craqué, il finit par s’assoir un peu plus loin, et continue à m'interpeler en m’insultant à distance. C’est à ce moment-là qu’un couple d’une trentaine d’années s'approche. La femme s'adresse à moi et se met entre l’agresseur et moi pour couper la communication visuelle. Elle me dit « Ne lui réponds pas. On est avec toi ». Je me sens rassurée et accompagnée. Une des deux femmes du couple de lesbiennes se relève et vient me dire : « Tu as fait ce qu'il fallait. Cet homme est fou et il a bu ». Ce à quoi je lui réponds qu’il ne s’agit pas de folie ou d’une question d’alcool, mais de comprendre quels sont les éléments structurels qui font qu’il s’octroie le droit de m’insulter avec une telle violence. On entend au fond deux hommes qui parlent en arabe puis s’écrient : « l'Algérie n'a rien à voir avec ça ! ». L’entrecroisement des oppressions est à son comble. L’agresseur ayant été isolé par l’intervention de la trentenaire, il descend à l’arrêt suivant. Quand à moi, je descends au terminus, quelques arrêts plus tard, et demande à trois femmes dans l’escalator si elles peuvent m'accompagner chez moi. Je me sens fébrile après l’agression. Elles acceptent. Deux d’entre elles se tiennent la main, et nous marchons ensemble dans les rues sombres. En chemin, on discute, et je leur raconte ce qui vient de se passer. Elles me disent « on déjà vécu ça, nous aussi ».

De cet épisode, j’aimerais en retirer deux éléments qui me semblent significatifs. D’abord, on ne le rappellera sans doute jamais assez : l’intervention en soutien de la victime, s’adressant à elle pour couper la relation avec l’agresseur est essentielle. Elle permet d’isoler l’agresseur, et d’accompagner la victime dans les choix qu'elle souhaite faire pour se réapproprier la situation. La responsabilité collective des usagèr·e·s des transports en commun joue ici un rôle fondamental, d’autant plus dans des situations (qui constituent la grande majorité) qui se jouent l’espace d’un ou deux arrêts de métro. Ici, l’application mobile ou la borne d’alerte mise en place par Ile-de-France mobilités (voir épisode #1) est peu utile.

Le deuxième point soulevé porte sur la complexité des rapports de domination dans ce type de situation. Quelles formes d’oppression se jouent dans cette scène ? Qui est la victime de quoi ? Évitons d’abord tout amalgame, ou analyse généralisante voire raciste consistant à dire que « les hommes arabes sont machistes ». Cette analyse serait dangereuse à bien des titres, d’autant plus dans un contexte préoccupant de montée du racisme et de l’islamophobie en France et en Europe. Cette scène reflète d’abord une tentative de vol qui pourrait s’assimiler à une agression lesbophobe au vue des regards malveillants portés par l’homme en question, doublée d’une agression à caractère sexiste du fait des injures répétées à mon encontre. Mais elle ne peut se comprendre sans mentionner la violence systémique qui touche les hommes arabes de classes populaires dans notre société. Je ressens donc le besoin de condamner cette agression sexiste et lesbophobe, tout en reconnaissant la situation de privilège à partir de laquelle je suis intervenue et je m’exprime aujourd’hui, à savoir celle une femme bourgeoise, française. On ne prend malheureusement pas assez souvent en compte notre privilège blanc en France, pourtant omniprésent dans les intéractions dans les espaces urbains.

1 Notion utilisée par l’anthropologue Manuel Delgado pour qualifier l’anonymat dans les lieux publics comme condition du fonctionnement de nos sociétés démocratiques. Dans cet article il défend le droit à l'indifférence pour les minorités racisées notamment http://manueldelgadoruiz.blogspot.com/2011/02/el-derecho-la-indiferencia-articulo.html

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