Douceur, douceur.

Je hais les esthètes. Je les hais pour ce qu'ils sont. Je les hais surtout pour ce qu'ils font. Je les hais pour avoir kidnappé les mots pour dire. Pour avoir privatisé le chemin qui va de l'émotion aux mots, des mots à l'émotion. Je les hais pour avoir fait que nul, s'il n'est de la famille, n'osera pas dire simplement, sereinement, qu'il aime ou qu'il n'aime pas. Je les hais pour nous avoir enjôlés par leur grande âme, ouverte à la beauté, à la pure joie, au pur bonheur. Je les hais pour nous avoir engeôlés dans les chromos saint-sulpiciens, saint-sulmerdiens, dans la musique légère ou lourde, dans les guidécares. Je les hais pour nous avoir repoussés là où il n'y a rien à dire. Je les hais pour le rouge de la honte qui nous monte au front quand ils nous pressent de dire nos émotions devant la beauté. Je les hais de nous faire sentir ridicules avec nos petits mots, nos petites phrases. Je les hais pour leurs mots sensibles, pour leurs phrases bien scandées, polies. Je les hais pour avoir séduit et entravé les poètes afin qu'ils n'aient aucune longueur d'avance. Je les hais pour avoir fait une arme des mots. Je les hais pour avoir adopté le jugement de dieu, où le meilleur frappeur a raison, où le plus beau parleur a raison. Je les hais pour le mépris de nous-mêmes dans lequel ils nous ont enfermés. Je les hais pour nous avoir préparés à donner raison au meilleur parleur, au meilleur tribun, au meilleur démagogue. Je les hais parce qu'ils ont toujours balisé le chemin des gourmands de pouvoir, qui savent pouvoir compter sur eux. Je les hais, et ce n'est pas tout, pour avoir décanaillé l'art.

Malfaiteurs, va!

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