Fou-rires

J'ai déjà dit que ma chienne Roxy (quel nom ridicule) aimait à me raconter des histoires, mais ce que je n'ai pas dit, c'est qu'en échange elle exige que je lui en raconte également.

Nous passons nos soirées de mauvais temps auprès de la cheminée. Quand je ne lis pas, elle me dit "Lâche ta pipe et raconte-moi quelque chose".

J'ai beaucoup moins d'imagination qu'elle, donc je raconte des événements de mon vécu. Hier, je lui ai raconté les fou-rires que j'avais eus dans ma jeunesse insouciante.  Quand ce fût fini, elle déclara, mi-sérieuse, mi-amusée " celle-là, tu dois la mettre sur Médiapart". Ce n'était pas un conseil, mais une injonction pressante, donc, je m'exécute.

En amateur et ex-professionnel du théâtre, je plante le décor avant de faire intervenir les personnages.

La cuisine/salle à manger d'une maison ouvrière dans un des corons de la vallée de la Sambre. Le père, la mère, les sept sœurs, les deux frères et moi. Décembre 1957.

Le père était rentré bourré comme presque tous les soirs. La mère n'avait pu servir comme repas qu'une purée de pommes de terre, du jardin, quand même, mais vingt pommes de terre Bintje pour douze personnes, c'est pas Ragueneau.

Le père, devant la chicheté du repas se met en colère, la mère réplique que s'il ne prenait pas autant de vin à la coopérative de l'usine, sa quinzaine serait plus conséquente (on retient ses achats de vin sur son salaire) et qu'elle pourrait faire des repas dignes de ce nom. Il réplique que ça lui donne l'énergie nécessaire pour supporter sa vie de merde, elle répond qu'elle aussi elle a une vie de merde mais qu'elle ne boit pas pour autant.

Je traduis en français, mais la scène est jouée, très vivement, en ch'timi avec l'accent maghrébin. Nos parents ne toléraient pas un mot kabyle, de façon à nous intégrer plus rapidement. Les pauvres, pff!

Après l'échange de gracieusetés, l'échange de coups. Le père ne faisait pas le poids, bourré contre une femme en furie. Tout le monde debout, le frère aîné sépare les adversaires, tout le monde s'assied. Trois cuillères de purée dans les assiettes, chacun touille, retardant le moment de la première bouchée. Une des sœurs, la plus malicieuse, se met à rigoler, un rire fou, un fou-rire. Son fou-rire gagne petit à petit toute la tablée, et ça dure, et ça dure. On se calme petit à petit, la mère demande ce qu'il y a de si drôle et la sœur repart dans un nouveau fou-rire, jusqu'aux larmes. Les joues ruisselantes, entre deux éclats de rire, elle crie "Joyeux Noël !". Tout le monde se regarde, c'est vrai, c'est Noël aujourd'hui. La mère s'écrie, entrecoupé de rire : "Larbi, t'as encore le temps pour courir à l'église servir la messe".

Ah ! On savait rigoler en ce temps là !

Un jour, je vous raconterai le fou-rire du cimetière. C'est la préférée de Roxy.

Larbi benBelkacem

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