Fou-rires saison 2

Ma chienne Roxy (quel nom ridicule) me rappelle la promesse que j'ai faite  de vous raconter le fou-rire du cimetière. Je lui rétorque du tac au tac que j'avais dit : "un jour, je vous raconterai le fou-rire du cimetière", mais sans rien préciser. Elle me prend mon  tac au tac pour me répondre qu'aujourd'hui est un jour qui en vaut bien un autre.

Que puis-je répondre devant tant de pertinence.  Rose promise, chômedu ! On y va.

 

Maouch est mort. Mort de chez mort cette fois. Le docteur Adam avait signé un second permis d'inhumer car Maouch s'était réveillé de son coma diabétique une dizaine de minutes après la signature du premier. Cette fois, le docteur avait attendu qu'il soit bien froid et bien raide avant de remplir un autre permis.

À partir de maintenant, et pendant plusieurs lignes, je vais dire "il" pour parler de Maouch : ça m'évite des frappes de touches (quand on est frappé, on est touché, non ?)".

Il avait bien vécu : berger en Kabylie, tirailleur et décoré au Chemin des Dames, manœuvre à Usinor, insuffisant respiratoire un an avant sa retraite et aimé de sa vieille Adjillah.

Son passage aux tranchées lui avait fait connaître le pinard. Il en buvait des litres mais avait le vin gai. Le porc faisait partie des ses habitudes alimentaires et Adjillah était la reine du tajine au petit salé dont il raffolait. Il en était un peu gêné, mais il n'était pas le seul à donner des coups de canif à sa religion.

Alité et sachant sa mort toute proche, il était tourmenté par le sort qui l'attendait au paradis d'Allah, (que son nom soit béni). Réfléchissant à une sortie de vie qui ne lui amènerait pas d'autres foudres que ceux qui contiennent le pinard,... il trouva !

Au lieu de crier "Eureka !", il cria "Adjillah ! Cours chercher l'abbé Meursault!". Quand l'abbé fût là : "Baptisez-moi, je veux mourir chrétien et aller au paradis de Dieu !".

"Alléluia" murmura l'ecclésiastique, "Une âme sauvée ! Grâces en soient rendues à Dieu !".

Baptême, confession, extrême-onction, tout alla rapidement. Premier permis d'inhumer, deuxième permis d'inhumer, formalités à la mairie, pompes funèbres : tout aussi rapide et se passant bien.

Tous ses amis assistèrent à la messe pendant laquelle l'abbé Meursault se surpassa dans son prône, parlant des âmes qui avaient trouvé le chemin de la vraie foi, espérant en convaincre quelques autres qui adoraient un faux dieu (On sentait qu'il mettait une minuscule).

Direction le cimetière, toutes bannières déployées avec le glas qui sonne plus fort que d'habitude. Autour de la fosse, que des visages fermés. Descente du cercueil, bénédiction à grand coups de goupillon. Jamais l'abbé Meursault n'avait mis autant de sainte énergie dans ses aspersions.

La boule du goupillon, renfermant l'éponge imbibée d'eau bénite, peu habituée à un pareil traitement, se dévissa, se détacha et alla (h ?) frapper la poitrine d'Adjillah avant de tomber dans la fosse, près de la tête du cercueil.

Mon cousin Rahem sauta sur le cercueil et tendit la boule à l'abbé qui restait bloqué dans son geste, tétanisé, le bras encore tendu.

Le reste de la cérémonie se passa sans incident et nous sortîmes tous du cimetière. Les hommes entrèrent dans l'estaminet en face du cimetière. Adjillah ne voulait pas partir sans embrasser tout le monde, avec un petit mot de gratitude. Elle embrassa Rahem, lui sourit, il sourit en retour, tout le monde se mit à sourire. Un rire vînt, puis un autre, puis d'autres, tout le monde rigolait, passait au fou-rire. Quand les regards se croisaient, ça repartait de plus belle. Les hommes sortirent de l'estaminet, mi-gais, mi-colère, mais le rire était communicatif et bientôt tous les amis de Maouch avaient mal à la mâchoire.

Le patron de l'estaminet dont le fils avait été "rappelé",  grommelait : "Des sauvages, ces gens-là. L'en faut pas !".

 

Ah ! On savait rigoler en ce temps là !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.