Géorgie: pour comprendre la mutinerie

 Mardi 5 mai, M. Saakachvili a accusé Moscou d'avoir tenté d'organiser une rébellion militaire «de grande ampleur» pour renverser le régime à la veille d'exercices de l'OTAN en Géorgie qui commencent jeudi.

 

Mardi 5 mai, M. Saakachvili a accusé Moscou d'avoir tenté d'organiser une rébellion militaire «de grande ampleur» pour renverser le régime à la veille d'exercices de l'OTAN en Géorgie qui commencent jeudi.

 

Avant d’essayer de comprendre ces événements, il faut se rappeler leur contexte extérieur et intérieur.

 

 

Contexte extérieur

 

Je ne serais pas étonné si les historiens retenaient le 8 août 2008 comme date du début de la seconde guerre froide. En tout cas, il parait évident que les intérêts stratégiques de la Russie et de l’Occident entrent désormais à ce point en conflit qu’on peut évoquer cette perspective. Bien que la ligne de front de cette nouvelle guerre froide soit restreinte, son intensité est la plus forte aujourd’hui dans le Caucase du sud en général et en Géorgie en particulier. Enumérons les bouleversements les plus importants qui découlent du changement de l'équilibre des forces provoqué par la guerre russo-géorgienne :

 

Le changement militaire :

 

1. En février 2009, la Russie a décidé de réorganiser les troupes de «maintien de la paix» de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) et leur mandat. L'OTSC est une organisation créé et chapoté par la Russie, qui regroupe l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Kirghizstan et l'Ouzbékistan. Le 4 février, Medvedev a annoncé qu’il envisageait de créer au sein de l'OTSC une force de réaction rapide comme en dispose l’OTAN (des manœuvres de l'OTSC sont annoncées au Kazakhstan en septembre). En quadruplant le nombre de soldats, la Russie veut pouvoir disposer, encore, d'un outil efficace pour contrôler l’ancien espace soviétique. En essayant d'utiliser pour cela les troupes de l'OTSC, la Russie espère de placer les autres pays devant leurs responsabilités en préparation de ses futures agressions militaires.

 

2. Les efforts de David Petraeus, le chef du commandement central des Etats-Unis, pour trouver en Asie centrale des voies alternatives pour approvisionner l’armée américaine en Afghanistan, se sont soldés par un échec: la Russie a montré que toute les négociations devaient passer par Moscou. Pour «convaincre» les Américains qu'ils avaient mal choisi leur interlocuteur, Moscou a contraint le Kirghizstan à fermer la base militaire de Masar, une des clés de la logistique et de l’approvisionnement des troupes de l’OTAN en Afghanistan. La signature du décret par le président kirghize, début avril, est un coup dur pour les alliés pour qui les voies d’approvisionnement par le Pakistan sont également très menacées.

 

3. La création d'une base militaire russe en Abkhazie, qui peut devenir une base navale très importante sur la mer Noire en cas de fermeture de Sébastopol pour les Russes.

 

Les changements énergétiques :

 

1. Un mois après la guerre, le Kazakhstan a suspendu définitivement l’approvisionnement de pétrole de la Caspienne à l’Occident via l’Azerbaïdjan. Cet approvisionnement irritait, en effet, beaucoup la Russie ces dernières années.

 

2. Le 20 avril, le président azerbaidjanais Aliyev s'est rendu à Moscou où il a rencontré Medvedev, Poutine et Igor Setchine, vice-premier ministre russe chargé des questions énergétiques. Socar, la compagnie énergétique d’Etat azerbaidjanais, a signé avec Gazprom un accord pour faire circuler du gaz (de deuxième phase), de Shah-Deniz vers l’Europe via la Russie, en contournant la Turquie (il est intéressent d’ajouter que le premier ministre turc voulait assister à cette rencontre à Moscou, mais que les Russes l’ont ignoré). Cette décision d’Aliyev est un coup dur pour l’Europe qui essaye de diversifier ses sources d'approvisionnement énergétique.

 

3. Au printemps 2009, le Turkménistan a décidé de défier la Russie, en signant un accord énergétique très important avec la compagnie allemande RWE. Mais menacé par les Russes, le président turkmène a cédé sur l'important gazoduc qui le lie, avec l’Iran, aux Russes.

Il faut savoir que les frontières entre les quatre ex-républiques soviétiques d’Asie ont été tracées de manière arbitraire, que le Turkménistan est dirigé par un régime paranoïaque, que l'Ouzbékistan et le Kazakhstan rivalisent pour la domination régionale et que tous les présidents de la région — et surtout le Kazakhe qui est malade — sont obsédés par leur succession dynastique. Dans ces conditions, la Russie, « garante » de la sécurité de ces quatre républiques dispose de tous les leviers pour manœuvrer dans cette région. C'est pourquoi les tentatives européennes pour renverser la situation — comme le sommet entre l'UE et les républiques d'Asie centrale les 6 et 7 mai à Prague, laissent peu d’espoir.

 

4. Au début mai, Igor Setchine a rencontré Andris Pielbags, le commissaire européen pour les questions énergétiques et l’a ouvertement menacé en annoncant que l’Europe pourrait subir des coupure d’approvisionnement en gaz et en pétrole si l'Union ne renonçait pas à ses projets énérgetique avec l’Ukraine sans participation russe.

 

 

La Russie déclare désormais ouvertement son intention que les ex-pays ex-soviétiques (sauf les républiques Baltes, espérons-le!) restent dans sa zone d'influence. Avec la guerre d’août 2008, la Russie a confirmé cette décision. D’ailleurs, cette agression militaire de la Russie a créé un précédent dans les relations internationales européennes, un précédent qui a ébranlé toute la construction en matière de sécurité de l’Europe établie par le processus d’Helsinki dans les années 1970. Elle a montré aussi la vulnérabilité de certains pays membres de l’OTAN, comme les pays Baltes, dont les flancs ne sont pas défendus par cette organisation. Après la guerre russo-géorgienne, l’opinion publique polonaise et tchèque se sont renversés en faveur de l'installation par les Américains de leur système de défense contre les missiles ballistiques (BMDS, Ballistic Missile Defensive System).

 

L’Union européenne, quant à elle, tente d'arracher certains pays de l’ex-URSS du giron russe. L’UE s’est mit d’accord sur le partenariat oriental (Eastern Partnership), qui vise les six ex-république soviétique : Arménie, Azerbaïdjan, Biélorussie, Géorgie, Moldova. Ce programme, initié par la Suède et la Pologne a déjà créé des dissensions au sein de l’Union européenne: la France et l’Allemagne ne veulent pas irriter la Russie et sont restés réticentes face à ce programme; certains pays comme les Pays-Bas n’acceptent pas de négocier avec le président biélorusse Loukachenko, qu'on nomme « le dernier dictateur d’Europe ». Mais à part cette dissonance au sein de l’Union européenne, il reste une difficulté majeure qui réside dans le financement de partenariat oriental. En période de crise économique, l’UE ne peut débourser pour ces 6 pays plus de 800 millions de dollars, une somme ridicule par rapport à ce que la Russie y consacre, puisque Moscou est en train de donner 4 milliards de dollars à la Biélorussie, un demi-milliard à l’Arménie, 45 millions à la Moldavie et envisage de donner 5 milliards à l’Ukraine, contre la volonté du président ukrainien Viktor Iouchtchenko, très déstabilisé par son premier ministre. Dans les pays comme l’Azerbaïdjan, la Moldavie, l’Ukraine et la Biélorussie, la Russie peut compter soit sur une partie de la population, soit sur les élites politiques. En Arménie, elle dispose des deux. D’ailleurs, le rôle croissant de la Turquie, encouragé par la nouvelle administration américaine à jouer un rôle plus importante dans le Caucase a rendu la Russie très nerveuse. S'il y avait un jour un rapprochement entre la Turquie et l’Arménie et si sous la tutelle de la Turquie, il y avait une normalisation des relations entre l'Arménie et l'Azebaïdjan, la Russie serait définitivement délogée du Caucase. Aujourd'hui, c'est donc la Turquie, plus que l'Europe, qui constitue une menace pour la Russie. L’alliance avec la Biélorussie et des pays d’Asie centrale dépend des élites politiques et peuvent être renversé si ces derniers verront la Russie affaiblie et l’Occident plus tolérante vis-à-vis leurs systèmes politiques.

 

Donc parmi ces anciennes républiques soviétique, et avec les pays baltes, la Géorgie reste le seul pays où les Russes ne peuvent compter sur aucun appui politique ou populaire. Moscou comprend que pour renverser de la situation, c'est-à-dire pour que Tbilissi renonce à intégrer les organisations euro-atlantique, les Russes ont besoin d’un régime fantôche. A partir de XVIe siècle, la politique de sécurité de la Russie a consisté à construire par des zones tampons. Le tampon géorgien assurait ainsi sa sécurité et lui a donné le contrôle sur le transport des hydrocarbures de l'Asie centrale vers l'Europe. Créer un gouvernement fantôche en Géorgie est donc l'un des objectifs principaux de la politique russe pour les mois et les années à venir.

 

 

C'est sur ce fond peu romantique qu'a commencé la préparation aux manœuvres de l'OTAN en Géorgie dans le cadre de son «partenariat pour la paix». Incapable d’empêcher ces manœuvres prévue de longue date, la Russie a encore une fois violé les accords de Medvedev-Sarkozy en augmentant encore une fois le nombre des soldats en Ossétie du sud et en Abkhazie et en signant avec ces deux territoires sécessionnistes des accords, qui cèdent aux Russes le contrôle des frontières. On peut citer également l’expulsion de diplomates russes par l’OTAN — dont l’un, Chizhov, est le fils de l’ambassadeur de la Russie près de l’UE — et, en retour, l’expulsion de deux diplomates canadiennes de Moscou.

 

La préparation des manœuvres de l’OTAN a connu des rebondissements: d’abord l'Arménie a consenti à participer à ces manœuvres, avant de changer d'avis après que, le 5 mai, à la veille des manœuvres, l’ancien premier ministre et le chef du service des renseignements extérieurs de Russie (SVR), Mikhaïl Fradkov, ont rencontré le président arménien. L’autre surprise consistait dans le refus de deux pays baltes, la Lettonie et l'Estonie de participer à ces manœuvres. L’absence de ces deux pays baltes est symboliquement importante, car au sein de l’Union européenne, les Baltes sont les plus méfiant vis-à-vis la Russie et le plus atlantistes. Des raisons économiques sont évoquées par ces pays pour justifier ce refus, mais comme leur sécurité politique s'appuie surtout sur l’OTAN, il laisse à supposer des raisons politiques…

 

 

 

Contexte intérieur :

 

Pour comprendre le contexte intérieur il faut évoquer les acteurs de derniers événements :

 

Saakashvili :

 

Après la guerre du mois d'août le président géorgien est très affaibli. Saakashvili sait bien qu’il sera encore plus déstabilisé après l’enquête de la commission de Tagliavini (sous la direction de la diplomate suisse, Heidi Tagliavini, la commission d'enquête européenne étudie les circonstances de la guerre russo-géorgienne. Composée de 7 personnes, elle doit rendre sa conclusion finale fin juillet 2009), qui apparemment va le rendre responsable des bombardements indiscriminés de la capitale d’Ossétie du Sud. Le gouvernement est également largement responsable de la crise politique, puisqu'après l'élection présidentielle contestée de janvier 2009, il n'a pas tenu ses engagements envers l'opposition et a réécrit la loi électorale pour

Bien que la construction et le financement de l’armée géorgienne soit la priorité du gouvernement géorgien, le résultat est un échec. Selon le rapport secret de Pentagone, révélé par New York Times en décembre 2008, l’armée géorgienne manque d'éléments de base d'une machine militaire moderne. Le rapport du Pentagone cite, parmi les raisons de l’échec, le favoritisme politique s'exerçant aux dépens du professionnalisme. Après la défaite lors de la guerre d'août 2008, la démoralisation de l’armée était encore aggravée par la nomination, au poste d'adjoint du ministre de la défense, du bras droit du ministre des affaires intérieures. Les organisations de protection des droit de l’homme disposent d'une longue liste d'exactions commises par cet homme, parmi lesquelles figure notamment le soupçon d’assassinat. Cette nomination a été perçue par l’armée comme une humiliation, comme une marque de défiance et comme un signe que le président géorgien avait peur de sa propre armée. Elle a aussi été considérée comme une prise du contrôle de l’armée par un ministère de l'intérieur déjà omnipotent avec ses services de renseignement intérieur et extérieur, ce qui a provoqué la démission de chef d’état major (le troisième depuis la guerre d'août 2008).

 

C'est dans ce contexte qu'intervient la Russie, qui selon tous les pays occidentaux, a énormément développé ses activités d’espionnage. Il est clair que la Russie verse des sommes très importantes pour déstabiliser la Géorgie. Il existe des indices non confirmés de liens entre des hommes politiques, dans le gouvernement comme dans l'opposition, avec les services russes. Après la guerre russo-géorgienne, dans un article écrit pour la revue Mouvement, je supposais que Saakashvili avait décider de déclencher le bombardement du 8 août sur la foi de faux renseignements manipulés part le service russe de renseignement. Il s'est revelé que la source de désinformation qui travaillait pour les Russes venait du cercle intime du président.

 

 

 

Rébellion militaire:

 

Le 5 mai, à la veille de manœuvres de l’OTAN, la télévision contrôlée par le gouvernement a annoncé le soulèvement de la base militaire où est installée une brigade équipée d'une quarantaine de chars. Le lecteur français pense aux tentatives de coup d'Etat des juntes latino-américaine dans les années 1970. En fait, l’URSS a connu une autre tradition: Staline a fait tous pour que l’armée soviétique soit entièrement contrôlée par la police politique (le NKVD, le MGB et plus tard le KGB). Cette tradition s'est maintenue et s’est montré très « efficace » tout au long de l'histoire soviétique et elle explique les nominations mentionnées plus haut, décidées par Saakashvili, qui ont placé l’armée sous le contrôle du ministère de l’interieur. Ce dernier a annoncé qu’il s’agissait d’une opération réalisée avec la complicité de la Russie. Pour confirmer cette hypothèse, il a montré à la télévision les enregistrements de ses agents. Si l’implication des services russes est réel, il faut noter que l’omnipotent ministre de l’intérieur produit une telle quantité de ces enregistrements secrets qu'il pourait monter une CNN locale entière consacrée aux complots en direct. L'élément le plus intéressant est tout de même que ces enregistrement montrent que le ministère de l'intérieur a connaissance de nombreuses activités criminelles auxquelles il ne donne pas suite et semble n'utiliser ces enregistrements que dans un but politique.


Dans ce contexte, il est difficile de savoir à quel point les Russes sont liés à cette mutinerie: si elle correspond effectivement à l'agenda politique de Moscou, la rébellion semble amateure et peu sérieuse. Ce que les Russes ont montré à l'OTAN avec cet acte de désobéissance, c'est à quel point toutes les institutions géorgiennes sont fragiles et peu crédible pour parvenir à un partenariat étroit.

 

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