Du savoir à la croyance.

Nous sommes tous coupables.  Oui, nous sommes tous coupables. Nous avons souvent laissé faire, croyant que la raison allait l’emporter, que cette montée du religieux, voire du fanatisme, s’éteindrait naturellement par le savoir, l’école, l’enseignement. Et la République, en charge de dispenser cet enseignement par ses écoles, de mettre à la portée de tous les savoirs et la culture, n’a pas vu, compris, perçu, imaginé que cela n’était plus suffisant dans une mondialisation où l’enseignement dispensé à l’école n’est qu’une partie minoritaire de toutes les informations qui percutent les enfants et les citoyens de cette République, la majorité de ces informations venant de l’accès aux réseaux informatiques et sociaux.

La grande différence entre ces deux domaines de la connaissance, c’est que l’un permet la contradiction, l’autre pas.  L’enseignant est présent pour modérer le débat et amener ses élèves à leur donner un sens critique. L’enseignement numérique ne porte jamais la contradiction et ne donne pas le sens critique. Il ne permettra jamais la thèse, l’antithèse et la synthèse. Les personnes, adultes ou jeunes, y accèdent par communauté, par affinité de pensée, par croyance commune. Ils ne chercheront pas à apprendre, à comprendre et à analyser d’autres croyances, d’autres pensées, d’autres idées. Dans une école, on s’exprime par la parole, le verbe. L’écrit se fait dans un cadre formalisé et contrôlé.  Dans un réseau numérique, on s’exprime par l’écrit non formalisé et non contrôlé, la parole et le verbe ne sont présent que par démonstration de l’écrit.

L’écriture, au de-là de sa mécanique merveilleuse et de son utilité, a un défaut : elle ne permet pas le dialogue. La parole permet ce dialogue, cette ouverture à l’autre. Les réseaux numériques conduisent à une mécanique stérile : « j’aime » ou « je n’aime pas », « Dieu aime » ou « Dieu n’aime pas ». L’enseignement et le dialogue permettent l’échange plus ouvert, plus construit : « j’aime mais je ne suis pas d'accord » ou « je n’aime pas mais je suis d’accord ».

Alors, face à ce problème, d’une culture au rabais et mondialisé, d’un enseignement dévoyé et partiel, d’un savoir indigent et replié, il est temps de réagir. La diffusion des fanatismes, des rumeurs, des haines, des manipulations, des diffamations le sont librement et presque sans contrôle. Internet n’est ni l’alpha, ni l’oméga de la liberté. Il devient la dérive gratuite et incontrôlable des sectes religieuses,  politiques, économiques. Mais comme on s’en sert au quotidien, il devient l’air indispensable à notre respiration. Le vecteur nécessaire à nos fantasmes, et le lieu privilégié de nos peurs et de nos inquiétudes.

Utilisé de cette façon, il est un espace de contrainte et de terreur, car sans contrôle.  Il est aussi un espace de soumission à la loi du plus fort. Il est un espace de risque qui permet de sombrer dans une intolérance de tous les instants. Mais quand l’air est vicié, faut‒il le respirer ? Faut‒il se soumettre à une dictature numérique, après avoir refusé les autres dictatures ? Faut‒il croire à la terreur distillée par des gens inconnus qui se déclarant plus savants, plus informés que nous ? Faut‒il laisser le risque, la peur, la haine faire perdre le contrôle des pensées et des actes ?

‒ « Mais, c’est un espace de liberté ! »

Ainsi le prétexte d’un espace de liberté que l’on ne doit ni contrôler ni surveiller nous satisfait. Il n’est pourtant que le faux prétexte d’une soumission à toutes les contraintes économiques, politiques, religieuses et sociétales. Laisse‒t‒on libre toutes les facettes de la culture ? Laisse‒t‒on libres tous les écrits ? Laisse‒t‒on libre tous les intervenants qui parlent ? Non, cent fois non, car dans ces domaines, on fait la différence entre la liberté et l’intolérance.

Dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, il est dit : « Art. 4. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui,  l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. ».

 Il est donc indispensable que la liberté soit encadrée par la loi, pour qu’elle ne nuise pas nuire à autrui et qu’elle ne puisse pas empêcher les droits des autres citoyens.

‒ « Impossible de contrôler Internet ! »

Oui, l’autre prétexte est la mondialisation des sites et des pays. Mais n’y a‒t‒il de par le monde, des pays qui contrôlent l’accès libre ? On les traite de dictatures, certes, mais nos pays ne sont‒ils pas aussi des formes de dictatures du marché libre, de l’économie libre, des profits et d’une société qui ne contrôle plus son développement ? Laisse‒t‒on en France se développer les sites de pédophilie, malgré les difficultés de les surveiller puis de punir leurs utilisateurs ?

Quand la presse s’est développée fortement dans nos pays, on a utilisé les mêmes prétextes pour dire qu’on ne pouvait pas contrôler les diffamations, les rumeurs, les chantages, les écrits. On est pourtant passé de la censure la plus totale sur la presse par le pouvoir en place, à la liberté totale mais avec des responsabilités. Les « délits de presse » ont été définis : les délits à la chose publique, c’est-à-dire les fausses rumeurs, les délits à la chose privée, c’est à dire l’atteinte à l’honneur ou à la considération d’un citoyen.  Le compte rendu de la délibération des juges et jurés est interdit, la provocation, c’est-à-dire  l’incitation de commettre un acte illégal est réprimée, la diffamation est punie.

Rien n’est facile, Rien n’est acquis. Dans les siècles précédents, les écrits et les libelles étaient bien souvent, interdits par l’église catholique, et par le pouvoir royal. Alors, des écrivains, savants, philosophes, professeurs, hommes de culture et de tolérance se sont insurgés contre ces interdits. Puis avec la révolution et la République, les interdits sont tombés, puis réapparus et le combat fut long jusqu’à la totale liberté de la presse. Il fallut un siècle. Mais la liberté devient aussi le terreau de la haine, de la diffamation, de la vindicte, de la rumeur et de la peur. Les manipulations furent nombreuses. Des fausses nouvelles étaient publiées et les journaux et les rédacteurs étaient payés pour le faire. Alors, notre République a légiféré à plusieurs reprises pour punir pénalement les fausses nouvelles, les fausses rumeurs. Interdits dans les journaux écrits et parlés, mais tolérés sur les blogs et les sites numériques, où est l’erreur?

La liberté n’est pas le droit de tout faire, de tout dire, de tout écrire, et de ne pas avoir de règle. La liberté suppose la responsabilité de savoir si ce que l’on fait, écrit, dit, et qui ne nuit pas à son voisin, à l’autre citoyen. Il est ainsi permis de caricaturer pas de diffamer.

Aucune différence entre les deux, diront les apôtres incultes de la liberté. Si, il y a une différence importante et infranchissable. La caricature est un portrait peint,  dessiné ou écrit qui charge les traits de caractères drôles, ridicules, déplaisants, touchants ou idiots d’une personne, d’une idée ou d’une pensée. Elle permet d’exprimer le désaccord et la contradiction. La diffamation, puni par la loi,  suppose que ce portrait ne soit pas la vérité, et porte donc atteinte à l’honneur et l’intégrité de la personne. Représenter un prophète ou un religieux véhiculant une pensé de sa religion ne diffame pas le prophète ou la personne mais contredit sa religion. Il n’y a pas de diffamation d’une pensée, d’une idée ou d’une religion, elle est simplement contredite, combattu, ou moqué. La diffamation suppose une personne physique existante, après cela appartient à l’histoire, et la religion n’est pas assimilé à un prophète au sein de la République.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.