Les internes, esclaves modernes de l'hôpital public

La crise du coronavirus occupe les considérations de beaucoup de Français, et nombreux sont ceux qui applaudissent à leur fenêtre à 20h. Pourtant, peu connaissent le statut des internes, qui n’ont pas encore celui de médecin mais exercent comme tel à l’hôpital. La période semble donc propice à alerter l’opinion publique sur leurs conditions de travail.

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Après le concours de la PACES, dont la cruauté n’est plus à prouver, ni son caractère contestable pour sélectionner des qualités humaines nécessaires au médecin en devenir, l’étudiant en médecine accomplit 2 ans d’études et de stages d’observation avant de devenir externe.

L’externat se compose de 3 ans de préparation d’un nouveau concours, en alternance avec un temps plein à l’hôpital, payé de 100€ par mois (à bac+4) à 240€ par mois (à bac+6). Ce salaire indécent reflète bien les fonctions et le statut de l’externe à l’hôpital, bon à rien mais quand même bon à tout faire : tantôt secrétaire, il accomplit la paperasse pour alléger le fardeau administratif des équipes, tantôt brancardier… - toutes les fonctions sont bonnes pour faire gagner du temps aux services débordés, rares sont celles qui participent à son apprentissage pratique de futur médecin. Dans le même temps, l’externe prépare le concours de l’internat ou ECN, l’examen qui lui permettra de choisir sa spécialité et sa ville, selon son classement ; un concours dont les bases théoriques se fondent sur le par-coeur brutal, avec une trentaine d’ouvrages concernant toutes les spécialités médicales jusque dans leurs détails les plus saugrenus, pour un total d’environ 10 000 pages à assimiler en 3 ans. On passera sur le harcèlement moral et sexuel à l’hôpital, les humiliations subies, la pression exercée sur les étudiants formatés à devenir des « bêtes de concours », poussant un certain nombre d’entre eux à quitter la médecine après parfois 6 ans de travail acharné : ce n’est pas le sujet principal ici.

C’est à l’internat que la servitude de l’étudiant en médecine atteint son paroxysme. Devenu interne (bac+6 à bac+12), il a, à quelques exceptions près, les mêmes responsabilités qu’un médecin. Son salaire s’élève à 1500€ brut, pour des horaires illimités : si le cadre légal impose un maximum de 48h travaillées par semaine (censé comprendre le temps de travail universitaire en dehors de l’hôpital), la moyenne est en réalité de 58h par semaine, et nombreux sont ceux qui dépassent les 80h/semaine.

Il est déjà contestable d’estimer que la rémunération à un tel niveau d’études et de responsabilité s’élève au SMIC horaire. Or même en admettant cela, si les internes étaient payés à ce taux des heures qu’ils effectuent réellement, leur rémunération s’élèverait en moyenne à 2500€.

Un autre fait intéressant concerne les gardes de 24h. L’interne est souvent amené à travailler de nuit, mais contrairement aux autres professions, il doit enchaîner une journée de travail de jour puis sa garde de nuit, commençant à 8h du matin et terminant sa garde à la même heure le lendemain, souvent sans dormir, parfois sans manger. Il a ensuite « droit » à un repos de garde légal jusqu’au lendemain matin, qui n’est, là encore, souvent pas respecté.

Quelle personne sensée, se présentant aux urgences pour un problème aigu en pleine nuit, souhaite se faire  soigner voire opérer par une personne qui travaille dans ces conditions ?

Comment un pays vanté pour l’exemplarité de son système de santé, peut-il réduire les dépenses de l’hôpital public aux dépens de l’exploitation d’êtres humains qui ont déjà tout sacrifié (vie personnelle, familiale, étudiante) au cours de leurs études et vie professionnelle ?

Pourquoi considérer jusqu’à bac+12 les internes comme des stagiaires avec un salaire fixe et ne pas leur payer leurs heures supplémentaires ?

Pourquoi leur faire payer au prix de leur propre santé physique et mentale leurs conditions de travail déplorables ?

Une revalorisation nette, urgente et durable de la rémunération des internes est nécessaire. Les revendications sont simples : un salaire à la hauteur du niveau d’études et de responsabilités, un respect du temps de travail réglementaire et surtout, un décompte des heures supplémentaires passées à l’hôpital, afin que celles-ci soient rémunérées ! Le fonctionnement des gardes doit également être revu, pour qu’on ne fasse pas travailler internes et médecins 24h d’affilée. Il en va de leur santé, mais également de la qualité et de la sécurité des soins prodigués aux patients.

Les internes font économiser un budget considérable à l’hôpital public depuis des années. Après des années d’inertie des pouvoirs publics, l’exploitation doit cesser. Il en va du bon sens et de la légalité.

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