Anniversaire : le 6 février 1934 vu par Robert Brasillach

On trouvera dans le texte ci-après d’étranges correspondances avec notre époque et les mouvements sociaux dits des « gilets jaunes » qui l’animent. On pourra s’amuser à transposer sans trop de difficultés des noms, des événements, ou des affaires qui illustrent le pourrissement du quinquennat de François Hollande et du « nouveau monde macronien » aux noms, événements, et affaires qui ont pourri les années 1930 et que citent Brasillach dans cet extrait de Notre avant-guerre – ses mémoires en quelque sorte, écrits en 1941 (à 32 ans !) –, qui fait pendant à La Force de l'âge de Simone de Beauvoir et dont l'intérêt n'est pas moins grand.

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 Cependant, de plus graves soucis pouvaient retenir nos contemporains. À travers nos plaisirs et notre vie personnelle s’insinuaient soudain, à une cadence de plus en plus rapprochée, d’énormes événements, la révolution, la guerre, l’argent, la mort. Les derniers mois de 1933 avaient fait lever sur la France un étrange crépuscule d’assassinats. Signe dans la nuit, vers la Noël, la catastrophe de chemin de fer de Lagny laissait deux cents morts, chiffre énorme jamais atteint[1]. Et l’on apprenait en quelques lignes, dans les journaux, qu’une quelconque escroquerie mettait en cause le crédit municipal de Bayonne. Quelques jours plus tard, cette information presque anodine donnait naissance à la plus grave affaire du régime. Nous en avions connu d’autres. Nous avions lu, dans les journaux, que des parlementaires de droite et de gauche avaient « touché », nous nous étions amusés avec quelque mépris, de l’affaire Oustric, de l’affaire Hanau, et de cette Gazette du Franc que patronnèrent naïvement de si hautes autorités. De tels scandales sont monnaie courante en régime parlementaire. Mais nous n’avions pas encore pu connaître un drame assez vaste, assez riche, assez mystérieux, pour secouer tout un pays. La petite affaire d’escroquerie de Bayonne, reléguée en troisième page des gazettes, s’étendait tout à coup. Un escroc juif d’Odessa, Alexandre Stavisky, paraissait au centre d’une redoutable combinaison dont faisait partie les plus grands noms. On allait l’arrêter, il fuyait en Savoie, on le trouvait mort dans une villa de Chamonix, dans les premiers jours de 1934. Suicide ? On le dit. Assassinat, c’était plus probable. Désormais, il était impossible d’arrêter l’affaire. Les compromis, la main sur le cœur, juraient n’y avoir point trempés. On découvrait que l’escroc avait bénéficié d’indulgences inexplicables, de remises judiciaires mystérieuses, que tout Paris l’avait reçu. Et pourtant, subitement personne ne l’avait connu, c’était un misérable sans relations. Tant de mensonges, tant de piètres hypocrisies révoltaient la ville. Dès le début de janvier, la fièvre monta, on arracha les grilles d’arbres boulevard Saint-Germain, on conspua les parlementaires et les gardes mobiles. Ainsi se préparait-on à l’émeute – ou à la révolution.

 Il y avait eu des manifestations presque tous les jours pendant le mois de janvier 1934. Le 27 janvier, à la suite de l’une d’elles, le cabinet Chautemps, qui avait obtenu sa rituelle majorité à la Chambre, démissionnait. On appelait au pouvoir des hommes qui avaient une réputation d’énergie, Daladier, président du Conseil, Frot, ministre de l’Intérieur, mais l’énervement continuait. Pourtant, l’habitude aidant, on ne pensait pas que le 6 février serait plus grave que d’autres journées. La grande manifestation des Anciens Combattants qui avait été prévue serait-elle autre chose qu’une promenade platonique, avec de beaux écriteaux, « pour que la France vive dans l’honneur et dans la propreté » ? Ceux qui s’alarmaient n’étaient-ils pas des peureux ? À neuf heures, ce soir-là, il y avait une première chez Jouvet, avenue Montaigne, à la Comédie des Champs-Élysées, à deux pas du Rond-Point. J’y étais, c’était alors mon métier. Trente personnes dans la salle, pour revoir la comédie charmante de Sutton Vane[2]Au grand large, évocatrice des modes d’il y a dix ans, avec ses morts en croisière, son barman, son juge suprême à casque colonial… Nous nous en étonnions, nous étions prêts à nous moquer des craintifs, nous qui ignorions que l’on avait déjà tiré, à sept heures et demie, sur la foule, qu’il y avait déjà des morts, plus sérieux que ceux du Grand Large. À onze heures et demie, en sortant du théâtre, un spectacle singulier nous arrêta soudain : à l’horizon, quelque chose de lumineux dansait, au-dessus des têtes, semblait-il. Nous regardions sans comprendre ce feu balancé et noir : c’était un autobus, au Rond-Point, que l’on renversait. Et soudain, comme nous avancions, une foule énorme reflua soudain sur nous, des automobiles chargées de grappes d’hommes et de femmes roulèrent à grands sons de trompe, de vieilles dames se mirent à courir, les jambes à leur cou. Nous comprîmes que ce n’était pas une manifestation, mais une émeute.

 Il y avait longtemps que Paris n’avait pas vécu une nuit pareille. Des milliers de gens, cette nuit-là, ne se couchèrent pas, ils erraient dans le vent froid, tout le monde se parlait, les ouvriers, les bourgeois, et des hommes disaient :

— Nous reviendrons demain avec des grenades.

 Et il n’y avait plus d’opinions, et les communistes s’accordaient avec les nationalistes, et le matin L’Humanité avait publié un appel pour demander à ses troupes de se joindre aux Anciens Combattants. Une immense espérance naissait dans le sang, l’espérance de la Révolution Nationale, cette Révolution dont le vieux Clemenceau avait dit qu’elle était impossible « tant que des bourgeois ne se seraient pas fait tuer place de la Concorde ». Elle se formait à travers cette nuit tragique où couraient les bruits les plus divers, la démission du président de la République, l’annonce de centaines de morts, la griserie, la colère, l’inquiétude. Au Weber[3] les blessés étaient étendus, et Mgr de Luppé, avec ses ornements épiscopaux, venait les bénir. Le couple divin, le Courage et la Peur, comme l’a écrit Drieu la Rochelle qui a si bien senti cette nuit exaltante, s’était reformé et parcourait les rues.

 Aujourd’hui, nous pouvons penser que le 6 février fut un bien mauvais complot. Ces troupes bigarrées, jetées dehors sans armes, écoutaient leurseul instinct et non pas un ordre précis. Au centre, on aurait pu se trouver une direction, il n’y avait rien. On saura peut-être plus tard les négociations, les entrevues, auxquelles s’étaient décidés quelques chefs, dans les jours qui avaient précédé, ou ce jour même. Mais la foule les ignorait, et la suite montra bien que tout était vain et mal préparé. Au matin du 7, Paris lugubre comme nous ne l’avons jamais vu, les marchands de journaux assiégés (beaucoup de feuilles n’avaient pas eu le temps d’adopter une version officielle des événements, donnaient leur première page à la majorité de la Chambre), on apprenait peu à peu la démission du ministère, et, contradictoirement, les perquisitions ou les enquêtes auprès des chefs nationalistes. L’après-midi, comme j’étais seul à Mil neuf cent trente-quatre[4], Paul Bourget me téléphonait pour me demander s’il était exact que Maurras était arrêté : c’est la seule fois où je l’ai entendu, il avait une voix essoufflée où tremblaient des larmes. Mais déjà on annonçait l’arrivée du pacificateur, de M. Doumergue, ancien président de la République, dont le sourire était aussi célèbre que celui de Mistinguett. Le régime usait de l’un de ses vieux tours favoris.

 C’était fini. Le 9, les communistes essayaient au moins de sauver la Révolution sociale. Jacques Doriot, chef du « Rayon communiste de Saint-Denis », lançait sur la gare du Nord de rudes garçons sans peur, qui tombaient sous les balles de la police. Mais déjà la pègre envahissait Paris, le 12 serait sa journée, tout était oublié de l’unanimité sociale et nationale.

 Quelques jours plus tard, en ouvrant les journaux, on découvrait qu’à la veille de déposer dans l’affaire Stavisky, un magistrat, M. Prince, était trouvé mort sur une voie de chemin de fer près de Dijon, au lieudit de la Combe-aux-Fées. Là encore, il suffit de se reporter au moment même pour se rappeler l’unanime sentiment des Français : M. Prince avait été assassiné. Mais cet assassinat mettait en cause trop de gens, trop de seigneurs du régime. Au bout de quelques jours, on n’y comprenait plus rien. La thèse du suicide paraissait la plus forte, les experts se disputaient, les rapports de police remuaient d’étranges boues, et la mort du malheureux magistrat allait rejoindre dans l’ombre les autres morts mystérieuses de la IIIRépublique, de Syveton à Almereyda, à Maginot. De ces querelles énormes, la France sortait irritée, sombre et prête, semblait-il à toutes les aventures – y compris les plus belles. Henri Béraud publiait dans Gringoire un admirable article sur « le Fusilleur » Daladier, et les journaux allemand annonçaient : « L’aube du fascisme se lève sur la France. »

 Pour nous, nous n’avons pas à renier le 6 février. Chaque année nous allons porter des violettes place de la Concorde, devant cette fontaine devenue cénotaphe (un cénotaphe de plus en plus vide), en souvenir de vingt-deux morts. Chaque année la foule diminue, parce que les patriotes français sont oublieux par nature. Seuls les révolutionnaires ont compris le sens des mythes et des cérémonies. Mais si le 6 fut un mauvais complot, ce fut une instinctive et magnifique révolte, ce fut une nuit de sacrifice, qui reste dans notre souvenir avec son odeur, son vent froid, ses pâles figures courantes, ses groupes humains au bord des trottoirs, son espérance invincible d’une Révolution nationale, la naissance exacte du nationalisme social de notre pays. Qu’importe si, plus tard, tout a été exploité, par la droite et par la gauche, de ce feu brûlant, de ces morts qui ont été purs. On n’empêchera pas ce qui a été d’avoir été.

                                                                                                                         Robert Brasillach (Notre avant-guerre, Paris, Plon, 1941, p. 147-152.)

 

[1]L’accident ferroviaire de Lagny-Pomponne est survenu à Pomponne (Seine-et-Marne, à 25 km à l’est de Paris) le soir du 23 décembre 1933 sur la ligne Paris-Strasbourg. Il fit 214 morts et 300 blessés et reste le plus meurtrier en France.

 [2]Dramaturge britannique (1888-1963). Cette pièce en trois actes de Sutton Vane, Outward Bound (Au grand large) a été représentée pour la première fois à l’Everyman Theatre, à Londres, le 27 septembre 1923.

[3]Le Café Weber était une brasserie, aujourd’hui disparue, située 21, rue Royale, très fréquentée par des artistes, des écrivains (Marcel Proust, Léon Daudet…), des dessinateurs et journalistes.

 [4]Cet hebdomadaire fondé par Plon, dirigé par Henri Massis, devait changer de nom chaque année de parution, 1933 pour la première, 1934 pour la suivante, etc., mais il disparut dès 1935. Brasillach y fut tout à la fois secrétaire de rédaction et critique dramatique – cette dernière fonction expliquant sa présence le soir du 6 février à la Comédie des Champs-Élysées.

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