Le roman de la (contre-)révolution russe : Piotr Krasnov

Piotr Nikolaïevitch Krasnov, De l'aigle impérial au drapeau rouge, avant-propos (A.B.), postface de Nicolas Ross, trad. du russe par Xénia Yagello, Éditions des Syrtes, Genève, octobre 2017, 730 pages, 25 €.

Mediapart a publié récemment une série d'articles sur 1917 et la révolution russe, tous, sauf erreur, mettant en lumière un certain nombre de « héros » bolcheviques. À l'occasion de la parution aux Éditions des Syrtes de ce roman majeur, De l'aigle impérial au drapeau rouge, dont je recommande vivement la lecture, d'un écrivain et général  cosaque des armées blanches, l'ataman de la Grande Armée du Don, Piotr Krasnov, il m'a semblé utile de le présenter ici, sur mon blog hébergé par Mediapart, hélas peu visible comme tous les blogs d'abonnés lambda, en publiant l'avant-propos que l'éditeur a bien voulu me demander, et d'y ajouter une conclusion qui n'est pas dans le livre. Ainsi l'abonné à Mediapart saura que s'il y a eu une révolution russe en 1917, il y eut aussi une contre-révolution russe… que l'Occident a trahi, évidemment.

« L’heure sonnera, noire pour la Russie / Où tombera la couronne des tsars. / La populace oubliera l’amour qu’elle leur portait. / Et beaucoup n’auront pour pitance que le sang et la mort.[1] »

 Le poète Mikhaïl Lermontov écrit en 1830 ces mots prémonitoires dont on dirait qu’ils sont la trame du roman De l’aigle impérial au drapeau rouge de Piotr Nikolaïevitch Krasnov, écrit immédiatement après la révolution d’Octobre et qui rencontra un immense succès auprès de l’émigration russe en France. Les Éditions des Syrtes rééditent aujourd’hui ce livre avec bonheur et permettent ainsi aux lecteurs francophones de découvrir un écrivain russe dont ils ignorent, pour la plupart, jusqu’à l’existence.

Ce n’est que justice, car Piotr Krasnov n’est pas qu’un général du tsar Nicolas II, qu’un ataman des Cosaques du Don pendant la guerre civile russe, c’est aussi un talentueux romancier au style réaliste, direct et efficace, dont les phrases claquent comme des balles. Il sait, à l’instar d’Alexandre Dumas et d’autres feuilletonistes du XIXe siècle – on chercherait en vain de tels romanciers dans la littérature française contemporaine – happer ses lecteurs, les tenir en haleine et les lâcher sur une chute frustrante, dans les courts chapitres, qui se succèdent en rafales, sur lesquels ils se précipitent pour vérifier si l’auteur a tenu compte de ce que leur imagination avait construit. En effet, Krasnov fait preuve d’un sens dramatique hors du commun en s’emparant de l’histoire de la Russie d’Alexandre III et de Nicolas II jusqu’à la fin de la dynastie des Romanov. Il emporte ses lecteurs, dès l’entame du roman, dans un tourbillon qui les rend acteurs des événements qui jalonnent l’existence des personnages du livre. Krasnov aime le mouvement, et le mouvement il le restitue par le rythme qu’il imprime à une histoire qui ne connaît pas de temps mort, par ses dialogues vifs et naturels, par sa façon efficace de camper ses personnages, appliquant parfaitement le principe qu’énonça Dumas : « Commencer par l’intérêt, au lieu de commencer par l’ennui ; commencer par l’action au lieu de commencer par la préparation ; parler des personnages après les avoir fait paraître au lieu de les faire paraître après avoir parlé d’eux[2]. »

Et quels personnages ! Nous les voyons tous, principaux et secondaires, de fiction ou réels, qui cohabitent pour le meilleur et pour le pire, nous sommes avec eux, nous nous identifions à eux tant Krasnov parvient à leur donner vie, une consistance de chair et de sang. Comment ne pas partager la joie de Sabline découvrant l’amour avec la jolie Kitty ? Comment ne pas s’émouvoir du destin tragique de Maroussia ? Comment ne pas avoir de l’empathie pour le chevaleresque lieutenant Karpov ? Comment ne pas être horrifié du massacre épouvantable de la famille impériale (juillet 1918) ainsi que le raconte Tania Sablina, la fille de Sabline, dans une lettre émouvante qu’elle écrit à son père, alors prisonnier dans les geôles de la Tcheka ? Chez Krasnov, il y a les bons et il y a les méchants – les méchants sont évidemment les Rouges, on partage l’aversion de son héros, Sabline, pour Vertsinski, intelligent mais cynique, à l’âme tourmentée, on ressent de la haine pour les Korgikov et leur sauvagerie. Et puis il y a l’armée, l’armée russe du tsar, l’armée, colonne vertébrale du roman, à laquelle Krasnov voue un attachement sans bornes : ses descriptions des revues de troupes et des charges de cavalerie sont un modèle du genre, l’armée du tsar y est montrée dans toute sa splendeur, et son courage immense de même que son sacrifice pendant la Grande Guerre sont salués et évoqués dans nombre de pages avec un réalisme sanglant. L’occasion pour Krasnov/Sabline d’exprimer un regret, récurrent dans le roman, celui qui oblige, par le jeu des alliances résultant de la Triple Entente, l’armée russe à combattre l’armée allemande alors que pour lui, et son héros Sabline, ce sont l’Angleterre et la France les véritables ennemis de l’Empire russe et non l’Allemagne. Krasnov paiera de sa vie sa germanophilie assumée, mais malheureusement poussée jusqu’à un extrême inadmissible de 1941 à 1945, dont l’antibolchevisme radical du général est la cause première[3].

De rebondissements en coups de théâtre – de la guerre russo-japonaise (1904-1905) à la révolution de février 1905, de la guerre de 1914-1918 à celle des Blancs contre les Rouges, péripéties que les lecteurs sont amenés à vivre en même temps que le cornette[4], puis colonel, puis général Nikolaï Nikolaïevitch Sabline, le double de fiction de Krasnov –, tout annonce l’issue fatale, rendue inéluctable en raison de l’aveuglement ou de la passivité du tsar Nicolas II, incapable d’être un monarque absolu alors que l’autocratie, même si elle est limitée par la Douma, reste le système étatique pyramidal de la Russie. L’issue fatale, c’est évidemment la révolution de 1917, œuvre d’activistes plus ou moins cosmopolites emmenés par Trotski et par Lénine. Ces deux-là, Krasnov/Sabline les dépeint à peu près de la même façon qu’Alexis de Tocqueville dépeignait Auguste Blanqui : « C’est alors que je vis paraître, à son tour, à la tribune un homme que je n’ai vu que ce jour-là, mais dont le souvenir m’a toujours rempli de dégoût et d’horreur ; il avait des joues hâves et flétries, des lèvres blanches, l’air malade, méchant et immonde, une pâleur sale, l’aspect d’un corps moisi, point de linge visible, une vieille redingote noire collée sur des membres grêles et décharnés ; il semblait avoir vécu dans un égout et en sortir : on me dit que c’était Blanqui[5]. »

Confronté à ces événements où la Russie et son armée se délitent petit à petit en même temps que se déchire la société russe, Sabline se désole de ne rien pouvoir contre la déchéance de son pays et de sa propre vie. Il ne peut rien non plus contre les égoïsmes et les divisions qui sapent les armées blanches. À partir du coup d’État bolchevique d’octobre 1917, il ira de catastrophe en catastrophe, chacune ponctuée de scènes d’une grande sauvagerie : particulièrement celles qui montrent la foule émeutière telle que Taine la décrivait[6] et comme Sabline la considère, c’est-à-dire un mélange de « misérables », d’« affamés », de « bandits » animés par le « crime » et par « les passions méchantes », « un animal primitif », « surexcité », « farouche », « livré à ses sensations, à ses instincts et à ses appétits » ; celles qui montrent des soldats mutinés se livrer aux pires exactions ; celles aussi qui décrivent, sans en atténuer la monstruosité, les exécutions perpétrées par les tchekistes avinés et cruels dont, au final, Sabline sera la victime.

Comme son héros Sabline, Krasnov est un vaincu qui assiste au triomphe des bolcheviks, ses ennemis. Mais, tout comme la Russie impériale en 1917, la Russie soviétique s’est effondrée, en 1991. À chaque fois, en 1917 comme en 1991, la Russie a perdu son empire et a été ramenée à des frontières qui rappellent l’État moscovite du XVIe siècle. Et pourtant, cette double chute de la maison Russie préfigurait une renaissance, celle à laquelle nous assistons depuis le début du XXIe siècle, qui n’aurait pas déplu à Krasnov et à son héros Sabline. Ils peuvent en effet, l’un et l’autre, avec Pouchkine, se dire : « Dans l’espoir de la gloire et du bien, je regarde devant moi sans crainte[7]. » (A.B., mai 2017.)

(Texte ajouté et ne faisant pas partie de l'avant-propos paru dans le livre recensé ci-dessus.) Oui, « dans [cet] espoir de la gloire et du bien » et « sans crainte », car à notre époque la Russie est à nouveau en capacité de s’opposer avec succès aux tentatives occidentales multiples de faire main basse sur l’espace géographique russe[8] et marche enfin sur ses deux jambes. Il n’est plus question, en effet, pour la Fédération de Russie de rejeter ni l’héritage de la Russie impériale ni le passé soviétique. Le changement structurel qui caractérise de nos jours la politique russe construisant un Eurasisme nouveau, des Balkans orthodoxes à l’Extrême-Orient russe en passant par le Caucase et la Sibérie, pose naturellement la question de savoir si la Russie peut exister sans l’élargissement de ses frontières actuelles, lequel passe par la reconquête des rives de la Baltique et de celles de la mer Noire, dont le rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie est une étape fondamentale. Cet Eurasisme du XXIe siècle amène en outre la Russie à se démarquer progressivement de l’Occident et à insister clairement sur les différences de civilisation entre la Russie et l’Ouest. Définir ce nouveau périmètre civilisationnel, c’est l’objectif que poursuit la nouvelle politique culturelle prônée par l’État russe, à l’opposé du multiculturalisme et des prétendues « avancées sociétales » du modèle occidental, faisant de la Russie l’un des derniers gardiens de la culture européenne et des valeurs chrétiennes.

Cette Russie nouvelle et puissante, redevenue une pièce maîtresse sur l’échiquier mondial, forte de son passé assumé sans réserve, Krasnov l’espérait[9], à l’instar de Nika Polejaïev et Tania Sablina, rescapés des tueries et de la terreur tchekistes, dont l’amour qu’ils se déclarent sur le chemin de l’exil termine le roman comme dans une sorte d’apaisement, enfin.

 

 

 

[1]. Cité par Michel Heller dans son Histoire de la Russie et de son empire, édition revue et augmentée, Perrin, « Tempus », Paris, 2015, chap. 16 : « À la croisée des chemins », p. 1321.

[2]. Cité par Claude Schopp dans sa préface à La Reine Margot d’Alexandre Dumas, Robert Laffont, « Bouquins », Paris, 1992, p. XXII.

[3]. Cf. infra la postface biographique de Piotr Krasnov par Nicolas Ross.

[4]. Cornette : grade militaire (sous-lieutenant) dans la cavalerie légère, en usage en France sous l’Ancien Régime et dans l’armée de la Russie impériale.

[5]. Alexis de Tocqueville, Souvenirs (1850-1851), Gallimard, « Folio histoire », Paris, 1999, 2e partie, chap. VII : « Le 15 mai 1848 », p. 160.

[6]. Hippolyte Taine, Les Origines de la France contemporaine, tome 1 : La Révolution – I, L’anarchie. Les mots entre guillemets qui suivent sont de Taine.

[7]. Alexandre Sergueïevitch Pouchkine, Stances à l’intention de Nicolas Ier (1826).

[8]. Par exemple, lorsque les États-Unis et l’Union européenne encouragent en 2008 la Géorgie à se lancer dans une aventure militaire contre la Russie, lorsque les mêmes soutiennent en 2014 les putschistes du Maïdan à Kiev et provoquent la déstabilisation de l’Ukraine avec pour seul résultat de la plonger dans une guerre civile dont on ne voit pas la fin, lorsque les États-Unis et l’OTAN arment les pays Baltes et y déploient des missiles dirigés contre la Russie, lorsque les Occidentaux se mettent à sanctionner économiquement la Russie, lorsque les mêmes essaient d’isoler la Russie sur le plan mondial, etc.

[9]. Cf. infra la postface de Nicolas Ross, « Le général Piotr Krasnov (1869-1947) ». Krasnov, incarcéré à la Loubianka à Moscou témoigne, le 4 juin 1945, dans une conversation avec son petit-neveu, de sa certitude du redressement de la Russie : « […] La Russie a été et sera. […] On peut détruire des millions de personnes, mais d’autres naîtront pour les remplacer. Le peuple ne mourra pas. Tout changera lorsque les temps seront venus. Staline et les Staline ne sont pas éternels. Ils mourront et il y aura de nombreux changements. La résurrection de la Russie sera progressive […] »

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