LA GRANDE PEUR DES POSSÉDANTS

Le pouvoir, mû par la peur à l'instar des grands bourgeois, de la «caste » dont il sert les intérêts, se livre à une répression de grande ampleur contre les « gilets jaunes »

Lemonde.fr du 14 février nous apprend que depuis le début du mouvement des « gilets jaunes » 8 000 d'entre eux ont été arrêtés et que 1 800 ont fait l'objet de condamnations alors que 1 500 dossiers sont encore en attente. Une répression de si grande ampleur, ordonnée par le gouvernement pour lequel aucune amnistie n'est possible, fort de l'appui de sa police et de sa justice, mises toutes deux au service d'intérêts qui n'ont plus grand-chose à voir avec la défense des valeurs de la république, est à la mesure de la peur ressentie par la classe possédante. C'est, comme l'écrivent Serge Halimi et Pierre Rimbert, dans leur article, « Lutte des classes en France » paru dans le Monde diplomatique N° 779 de février 2019, « une leçon qui a traversé l'histoire : ceux qui ont eu peur ne pardonnent pas à ceux qui leur ont fait peur ni à ceux qui ont été témoin de leur peur ». Et Serge Halimi et Pierre Rimbert de poursuivre : « Le mouvement des “gilets jaunes” – durable insaisissable, sans leader, parlant une langue inconnue des institutions, tenace malgré la répression, populaire malgré la médiatisation malveillante des déprédations – a donc provoqué une réaction riche de précédents. Dans les instants de cristallisation sociale, de lutte des classes sans fard, chacun doit choisir son camp. Le centre disparaît, le marais s'assèche. Et alors, même les plus libéraux, les plus cultivés, oublient les simagrées du vivre-ensemble. »

C'est ainsi qu'on a pu entendre Luc Ferry, agrégé de philosophie, ancien ministre, trouvant trop molle la répression contre les « gilets jaunes », s'emporter sur Radio Classique, le 7 janvier, enjoignant aux forces de police de se servir de leurs armes contre « ces espèces de nervis, ces espèces de salopards d'extrême droite ou d'extrême gauche ou des quartiers qui viennent taper du policier ». C'est ainsi encore qu'on peut lire dans Le Canard enchaîné (même lui !) de cette semaine (n° 5128 du 13 février) sous le titre barrant la une « Quel sac d'haineux » un éditorial au vitriol, signé Erik Emptaz, mélangeant au passage tous les problèmes dans sa charge contre les « gilets jaunes » : « […] Surtout au moment où, pas seulement du côté des extrêmes, des rancœurs recuites confinant en même temps à un regain d'antisémitisme, d'antiparlementarisme et de conspirationisme de plus en plus violent. Et pas uniquement dans l'anonymat du Net, qui donne toutes les audaces à des abrutis qui s'en servent comme d'un dégueuloir de haine […] Avec des inscriptions Juden sur des devantures à Paris, des croix gammées sur des effigies de Simone Weil aussi. Ou encore dans la radicalité confuse des revendications de ronds-points ou de cortèges du samedi, des slogans au conspirationisme aussi crétin que dérapant sur Macron et le lobby juif. On ne compte plus non plus les menaces haineuses et autres manifestations d'agressivité reçues par des élus, les grilles de l'Assemblée et la maison de son président en Bretagne ont fait les frais la semaine dernière, à l'issue d'un acte XIII montrant que la violence augmente plus vite que la fréquentation des manifs de gilets jaunes du samedi ne diminue. » Même les saltimbanques s'y mettent, tel François Berléand, qui, très fâché déclare sur RTL : « Moi, depuis le début, ils me font chier les « gilets jaunes » […]. Comment vingt personnes peuvent emmerder autant de monde ? Ce n’est pas possible  ! » 

Comme ces gens-là sont saisis d'effroi, comme ils perdent leur sang-froid à l'instar, au XIXesiècle, de Tocqueville décrivant dans ses Souvenirs les journées de juin 1848 et persuadé, comme la bourgeoisie au pouvoir, que « le canon seul peut régler les questions [du ] siècle », comme le rappellent MM. Halimi et Rimbert dans leur article précité. « Une même métamorphose de la civilité en fureur s'opère au moment de la Commune de Paris »poursuivent-ils. George Sand parle de « l'ignoble expérience de Paris », de « l'infâme Commune ». Leconte de Lisle y voit « une ligue de tous les déclassés, de tous les incapables, de tous les envieux, de tous les assassins, de tous les voleurs ». Sans être aussi excessif, Flaubert n'en condamne pas moins la Commune au motif que les communards « ont déplacé la haine » car « désormais les bourgeois tempêtent contre les communards en oubliant les Prussiens ». Après l'écrasement de la Commune la haine du peuple éclate sans limites : Zola tire la leçon de l'ignoble massacre versaillais, en écrivant  que  « le bain de sang qu'il [le peuple de Paris] vient de prendre était peut-être d'une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres ». Edmond de Goncourt se réjouit de voir l'armée « avoir appris, dans le sang des communards, qu'elle était encore capable de se battre ». Et Le Figaro : « Quelle admirable attitude que celle de nos officiers et de nos soldats ! Il n'est donné qu'au soldat français de se relever si vite et si bien. » 

On apprend toujours de l'histoire ; que les « gilets jaunes » ne l'oublient pas, qu'ils s'attendent donc à une répression de plus en plus lourde, d'autant plus lourde qu'ils seront seuls à la supporter, comme aujourd'hui ils sont seuls, face à un pouvoir aux abois, à se battre pour la justice sociale et une société plus humaine.

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