L'erreur de Mélenchon II - FI le début de la fin

Quand Mélenchon cherchait, en 2017, à rassembler le peuple, et qu’il avait laissé de côté le mot « gauche » estimant qu’il était « devenu une étiquette confuse qui désign[ait] des gens comme Manuel Valls, tantôt socialiste, tantôt En Marche ! », il portait un immense espoir : « Je développe depuis un moment l’idée que l’union de la petite gauche ne mobilise personne. Face aux attaques, il faut une réponse de masse. Je me bats pour une unité populaire qui décloisonne les mondes politique, syndical et associatifs » (entretien LCI).
Depuis « la marée populaire » de mai 2018 le projet a changé ainsi que l’a confirmé sur son blog, en juillet 2018, François Cocq, responsable éminent de la FI : « La ligne stratégique dite “populiste” a été rangée ce week-end [devant le congrès du Parti de gauche] au placard pour laisser place au “leadership à gauche”. Je considère pour ma part qu’il s’agit là d’une erreur terrible et d’un profond retour en arrière. »
Cette nouvelle stratégie oblige Mélenchon à se replonger dans le marigot de ce qui reste de la gauche et à s’essayer à une sorte de réconciliation politique avec Hamon, le PCF, Maurel… et pourquoi pas dans un effort ultime, avec les zombies du PS. Toutes ces compromissions en vue d’une hypothétique alliance pour les européennes de 2019.
Toutefois, la nouvelle orientation de Mélenchon – renouer avec la gauche spectrale – ne satisfait pas une partie de la FI, et notamment, l’un de ses membres influents, Djordje Kuzmanovic. À propos de la question migratoire, par exemple. Jusque récemment la position de Mélenchon était celle-ci : « Les vagues migratoires peuvent poser de nombreux problèmes aux sociétés d’accueil quand certains en profitent pour baisser les salaires […] Nous disons honte à ceux qui organisent l'immigration par les traités de libre-échange et qui l'utilisent ensuite pour faire pression sur les salaires. »
Cette position de Mélenchon était conforme à celle de Kuzmanovic qui, dans L’Obs du 8 sept. 2018, dénonce les vagues migratoires qui feraient le profit des capitalistes : « Sur la question migratoire, la bonne conscience de gauche empêche de réfléchir […] Plutôt que de répéter, naïvement, qu’il faut “accueillir tout le monde”, il s’agit d’aller à l’encontre des politiques ultralibérales – ce que la social-démocratie a renoncé à faire […] C’est une analyse purement marxiste : le capital se constitue une armée de réserve. Lorsqu’il est possible de mal payer des travailleurs sans papiers, il y a une pression à la baisse sur les salaires […] S’il y a un appel d’air, il vient du patronat qui maximise ses profits en exploitant la misère du monde. »
Notons que François Cocq et Djordje Kuzmanovic ont été confirmés sur leur ligne concernant la question migratoire par les Allemands de Die Linke, lesquels sont devenus très critiques de la politique de Merkel et soutiennent des positions assez proches de celles de l’AfD. Et que fait la FI depuis le revirement de Mélenchon ? L’inverse de ce qu’elle devrait faire : au lieu de maintenir sa ligne sur la question migratoire, conforme à ce que souhaite la partie « populiste », disons ça comme ça, de son électorat, elle l’abandonne, et, Mélenchon, tout à ses compromissions, désavoue Kuzmanovic (L’Obs, 12 sept. 2018) : « Le point de vue qu’il exprime sur l’immigration est strictement personnel. Il engage des polémiques qui ne sont pas les miennes. »
En agissant comme il le fait, Mélenchon rejoint ceux à la FI qui la mènent à l’impasse en l’obligeant à rejoindre le ghetto idéologique où se cantonne ce qui reste de la gauche et malheureusement donne raison à des gens qui ne se préoccupent pas de ce que souhaitent majoritairement les Français, telle la députée FI Clémentine Autain qui, au contraire de Kuzmanovic, estime (dans L’Obs) : « Je ne voudrais pas, par exemple, qu’on puisse laisser entendre que les immigrés prennent le travail des populations déjà installées. Si l’on jette un regard en arrière, on s’aperçoit que les flux d’immigration élevés correspondent plutôt à des périodes de croissance économique [...] À chaque fois que nous donnons des gages sur le fond au discours de l’extrême droite, je pense que nous perdons notre âme et des plumes. »
Mélenchon se trompe, l’union de la gauche est une illusion, poursuivre dans cette voie et abandonner le « populisme » de gauche est une catastrophe pour la FI, renoncer à sa ligne raisonnée sur la question migratoire pour lui préférer une idéologie ringarde et dangereuse pour l’unité  de la nation, au contraire des partis semblables européens, tels Die Linke et maintenant Aufstehen, ce nouveau mouvement créé par Mme Wagenknecht, ne mène à rien.

Une mise à jour indispensable en guise de conclusion : cette semaine de fin novembre 2018 a vu les départs du mouvement de Kuzmanovic et de Cocq entérinant le divorce entre la direction actuelle de la FI et son aile « populiste ». Au profit de quelle nouvelle ligne ? Mélenchon, semble-t-il, veut « rassembler à gauche ».  Mais alors pourquoi reproche-t-il à sa candidate aux législatives, largement défaite à Évry d'avoir fait une campagne de « rassemblement de la gauche » qui expliquerait son échec ? Bref, on ne sait plus très bien quelle est la ligne du mouvement, c'est le flou intégral, que souligne d'autant plus le rejet affiché du PC de sa politique d'alliance avec la FI qui prévalait jusqu'à l'élection de son nouveau secrétaire national, qu'EELV, le PS viennent de montrer à Evry combien la FI peut compter sur ce genre d'alliés. La nouveauté se résume-t-elle alors au recasage d'ex-socialos – quelle horreur ! – en mal de postes et de prébendes ? Pour l'instant, c'est ce qu'on retient de la marche erratique de Jean-Luc Mélenchon. Le départ de Kuzmanovic et de Cocq et l'abandon par la FI de toute approche pragmatique de l'immigration et de l'islam, mais aussi de sa distance jusque-là bienvenue à l'égard des nouveautés sociétales désastreuses pour l'unité de la nation (dont le PS, mais aussi Macron, sont l'emblème), lui enlève une bonne partie de son électorat, lequel était attiré précisément tant par cette approche que par les solutions que la FI avance et propose sur le plan économique et sur le plan social. Cet électorat est aujourd'hui en déshérence… mais peut-être pas pour très longtemps, hélas pour la FI à qui je prédis une mémorable gamelle aux européennes de mai 2019. 

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