Ode à la serveuse

Immersion dans la restauration avec le métier de serveuse, par le prisme d'une étudiante précaire happée par ces illusions d'une société égalitaire, juste et où le secondaire est une porte ouverte aux plus belles opportunités. Âme sensible s'abstenir.

Presque 2 ans sans avoir publié un article. Ma communauté trépignant d'impatience, je ne pouvais que faillir à mon devoir de satisfaire cette satiété lancinante chez certains d'entre-vous. Enfin, la voilà.

Après avoir goûté au plaisir de la caisse pendant près de 3 ans dans une grande surface de centre ville avec un contrat partiel étudiant, j'ai du me résoudre à démissionner pour trouver un autre emploi m'offrant la possibilité de travailler plus, pour gagner plus. Effectivement, sachant que mes droits à la bourse étudiante s'envoleraient pour la rentrée 2019, tout en apportant en contre-partie la promesse des frais d'inscription à la fac (environ 400 euros) et l'odeur d'une précarité inquiétante, il me fallait appliquer ce slogan scandé lors de l'année 2007. Qui plus est, étant accompagnée dans ma vie par l'hypermétropie et l'astigmatie, qui ne sont toujours pas des manières de voir tolérées par les mutuelles étudiantes, avec des lunettes aussi utilisables qu'un parebrise givré (là encore environ 400 euros), il était devenu vraiment nécessaire de faire honneur à Nicolas.

N'ayant pas de contact avec Kadhafi, et ne voulant toujours pas céder aux sirènes des Sugar Daddy, je me suis résolue à ne plus pouvoir me contenter d'un 22h/semaine.

C'est ainsi que je me suis retrouvée à offrir ma force de travail 45 heures par semaine dont 2 jours de repos consécutif, repas perso offert sur horaires du travail, et un verre à la fin du service (sous réserve de rangs bien tenus et tables bien encaissées). C'est également avec ce choix de vie que j'ai embrassé les joies de la sciatique et courbatures quotidiennes, tout en faisant le deuil d'une hygiène de vie stable, une vie sociale et bien sûr : les études.

En parallèle, les refus de stage s'enchaînaient (dont Mediapart, hein), mon rythme m'éloignait de mes cours et des motivations d'écrire une quelconque ligne d'un mémoire utopique. Pour aboutir à se laisser aller à la spirale d'un pessimisme estudiantin, tout en refusant de se confronter à la réalité d'une situation anxiogène.

Mon expérience aura duré 8 mois dans ce restaurant. La démission a été posée en grande pompe alors que j'attaquais mon deuxième Master 2, à la fin de l'année 2019, avec une certitude : toujours s'écouter, toujours.

La restauration a parfois ce piège d'enfermer ses tributaires dans une vie sociale carencée. On côtoie énormément ses collègues qui deviennent très présents dans nos vies, dont nos responsables, avec qui l'on peut devenir familier. Tutoiement, blague, verres partagées tous ensemble à la fin d'un service où "on s'est fait éclater".

Un beau jour, le directeur de l'enseigne a trouvé normalement drôle d'imiter une levrette puis une fellation avec ma tête, sur son jean au niveau de son sexe, par surprise, devant d'autres responsables se gaussant, alors que je me débattais en assénant d'arrêter. J'ai quand même trouvé le moyen d'assez relativiser pour ne rien dire. On s'entend bien, on rigole tout les jours, à la base, il n'y a aucun problème. Puis la limite fut vraiment atteinte, lorsqu'il réitéra quelques jours plus tard. Toujours dans une optique de considérer normalement drôle d'imiter une levrette sur son employée, en la bloquant contre une table et lui tirant les cheveux. 

On rigole bien.

Au delà de l'humiliation, au delà de ce mécanisme de minimisation des faits instinctivement mise en place, ma véritable erreur est de ne pas avoir parler alors que j'avais senti bien avant que quelque chose n'allait pas. Que ce soit des blagues, des petits regards, des manières de toucher, de se frotter contre mes fesses alors qu'il y a largement la place de passer sans en faire autant, et j'en passe : au fond, j'en avais conscience. Tenace est l'habitude de s'asséner "mais non, on est dans le jus, il a pas fait exprès", "mais non, c'est toi, c'est dans ta tête", "mais non, tu te fais des films" pour certain-e-s d'entre nous.

Loin de moi l'idée de me culpabiliser ici, mais de dire que malgré mes idées féministes qui m'habitaient déjà à l'époque, on est jamais aussi vulnérable et incohérent que lorsque l'on est confronté à les appliquer. Surtout lorsque des collègues, qui avaient promis dans les vestiaires de nous épauler devant le serial-doggy, se retrouvent à nous enfoncer encore plus lorsque la situation s'est présentée. Le serial-doggy est avant tout le directeur (de deux fois mon âge). Évidemment, j'en ai parlé, et que les bruits couraient que. Traitresse prolétaire que je suis.

Inutile de décrire le scénario qui s'est par la suite mise en place de l'employée non en possession de tout ces moyens, qui a mal interprété, qui n'a pas d'humour, qui est trop sensible, qui en fait trop. Inutile aussi de faire un résumé du discours de celui que les "accusations accablées", m'eut tenu. La classique rhétorique de la culpabilisation, victimisation de sa situation (obliger d'en parler à sa femme) et déclaration "parce que je te considère comme ma fille". Lol.

Parfois, il est plus violent de se rendre compte ce à quoi on se soumet et subit, que de le vivre en étant lucide. Ce qui implique d'être confronté-e à une tempête intérieure où une ou des personnes essayent de compromettre la légitimité de ce sentiment d'anormalité, de saleté, d'humiliation, de danger qui nous a touché. Parfois, ils nous ont convaincu et on se résigne. Parfois, on bascule et on devient - comme moi - radicalo-fémino-nazi.

Depuis, j'ai trouvé un stage, d'autres patrons, et validé un Master 2 en Relations Internationales avec mention.

Je tenais à remercier Mediapart de ne avoir jamais voulu céder aux sirènes de mes demandes de stage, sans quoi, je n'aurais jamais atteint ce niveau de réflexion quant à ma condition de femme, ni procuré ce bonheur et cette satisfaction qu'a provoqué la lecture de ce billet enivré et rocambolesque. Un mal pour un bien, au final.

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