La loose si t'as pas ton projet «Notre-Dame»

De Madame-Monsieur Tout-le-monde au plus haut sommet de l'État, en passant par les spécialistes du tout et du n'importe quoi, chacun fait connaître son avis sur ce qu'il convient de faire pour Notre-Dame. Sur ses cendres à peine refroidies, on assène, on débat, on s’écharpe et on recommence. Dans cette bataille j’ai choisi le camp de la loose. Je n’ai pas de «projet» pour Notre-Dame.

De Madame-Monsieur Tout-le-monde au plus haut sommet de l'État, en passant par les spécialistes du tout et du n'importe quoi, chacun fait connaître son avis sur ce qu'il convient de faire pour Notre-Dame. Sur ses cendres à peine refroidies, on assène, on débat, on s’écharpe et on recommence.

Faire, ou pas, du « patrimoine ». Comment dépenser ce déluge indécent de fric qui pleut depuis lundi soir ? Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie pour Notre-Dame… ou pas du tout. Tant d'inégalités, de pauvreté et de précarité dans un pays aussi riche que la France, et en même temps ce milliard miraculeux pour ce monument de cathédrale… Quasimodo président !

Laisser, ou pas, les ruines aux ruines. Mais les ruines, ça s'entretient, sans quoi ça achève de s'effondrer. En réalité les conserver en l’état a également un coût. Pour sauver la planète et résorber la crise sociale, reste donc le bulldozer.

Restaurer, ou pas, à l'identique, ou pas. Oui, un tel édifice ne se « rebâtit » ni ne se « reconstruit », il se « restaure », n'en déplaise à Macron, qui comme à son habitude trahit le sens même des mots. Au fait, ne sommes-nous pas signataires de la Charte de Venise ? Et notre Code du patrimoine n’impose-t-il pas que la maîtrise d'œuvre soit assurée par l’architecte en chef des monuments historiques territorialement compétent ? Oh wait… C’est sans compter le fait du prince.

Disrupter, ou pas, suivant les dernières tendances du « nouveau monde », et hop ! Un militaire à 5 étoiles aux commandes d'une armée de chimères et gargouilles [1]. Et que ça saute ! Ou sinon quoi, on envoie les tanks ? Notre-Dame saura-t-elle se montrer digne des J.O. de 2024 ?… Suspens insoutenable. Cinq années, en 2019, c’est une éternité.

Laisser advenir, ou pas, le prochain architecte créateur démiurge, visionnaire et génial, preux chevalier des temps contemporains. De l'audace, toujours de l'audace ! Oh oui, oh oui ! Encore, encore… C'est pour préserver notre glorieux passé, notre mémoire collective et en assurer la transmission aux générations futures qu'il nous faut faire du neuf, nous dit-on… La nouveauté, c'est vieux comme le monde, et l'ancien, d'un ringard et d’un rétrograde, alors quel projet pour Notre-Dame ?

Nouvelle flèche, correctement proportionnée cette fois – quelle taupe, ce Viollet-le-Duc, tout de même –, toit plat contre verrière, promenade plantée, nouveau « Paris-plage » et sa piscine contre jardin potager collectif labellisé AB, ou sinon piste d'atterrissage pour hélicoptères VIP… Faites vos jeux, les paris sont ouverts ! Et bientôt un concours.

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Tout le monde sait ce qu'il faut faire ! C'est tout simplement merveilleux, tant de compétences ainsi révélées. Notre-Dame, ton brasier n'aura pas été vain, ce pays n'aura jamais compté autant de spécialistes passionnés d’architecture et de Moyen Âge ! Alléluia ! En une nuit, un peuple entier aura été initié.

Tel est l’autre miracle, celui qu'on n'attendait plus parmi les vénérables compagnons, les architectes des monuments historiques, les archéologues, les conservateurs, les historiens, les connaisseurs du bâti ancien… tous ces gens couverts de plâtre et de poussière, au temps si long et dont on se contrefout d'ordinaire. C’est que le « patrimoine », sauf à attirer les touristes, ça coûte un pognon de dingue ! Tournons-nous vers l’avenir et ses start-ups, ça, c’est rentable. Notre-Dame cotée en Bourse !

Il aura fallu près de deux siècles pour l’édifier.
Et huit autres de travaux d’entretien quasi ininterrompus pour la maintenir en état jusqu’à notre XXIsiècle.
À peine une petite heure pour entièrement faire disparaitre ses toiture et charpente.
Et une quinzaine d’autres pour définitivement venir à bout de l'incendie.
Moins d’une semaine pour atteindre le milliard de dons…
Et encore moins pour entendre absolument tout et n'importe quoi sur la question.

Pour parler de Notre-Dame, on voudrait pouvoir entendre ceux dont c’est le champ privilégié d’intervention. Seulement voilà, ils sont inaudibles. Sans qu’il y ait eu d’interdiction formelle, « les architectes en chef des monuments historiques doivent désormais adresser les demandes d'interview et les éléments de réponses envisagés au cabinet du ministre de la Culture », nous confirme Libération ce 19 avril [2]. C’est dire les enjeux politiques qui pèsent désormais sur ces maçonneries encore debout. Elles ont survécu à l’incendie, s’affaisseront-elles sous cette nouvelle surcharge ? Quel étayement imaginer qui leur permette d’y résister ?

Depuis cette soirée du 15 avril 2019, en réalité, chacun parle de soi, pense à partir de soi, ajuste son propos à ses préoccupations les plus intimes et ses gestes à son agenda personnel.

Dis-moi ton projet pour Notre-Dame et je te dirai qui tu es.
Tout, je saurai tout de toi. Ta couleur préférée, ta sensibilité politique, ton combat existentiel dans la vie, ton niveau de (mé)connaissance et d’(in)compétence sur le sujet… Mais aussi ton sens de la (dé)mesure, ton habilité à susciter la polémique, ta propension à l’indignation, le degré d’acidité de tes sarcasmes, ton inventivité en matière d'improbable et d’irréalisable… Et enfin la taille de ton ego comme celle de ta brosse à reluire…

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Bon, allez, j’avoue. Dans cette bataille j’ai choisi le camp de la loose.
Je n’ai pas de « projet » pour Notre-Dame. L'émotion n'est pas retombée encore, tandis que le minuscule peu que je connais en la matière ne me rend que davantage consciente de l’étendue de mon ignorance. Et, dans l’attente des examens minutieux et du diagnostic précis de l’état de l’édifice qui détermineront l’étendue, la nature et le coût des travaux à venir, qui peut prédire aujourd’hui ce qu’il sera judicieux de faire sur ce chantier qui s’annonce si complexe ?

Enfin, si, jusqu’à avant-hier, j’en avais tout de même un, de projet.
C’était une envie personnelle toute petite, sur le très court-terme et à ma mesure, finalement satisfaite ce samedi : celle d’une longue et lente déambulation autour d’elle, en compagnie d’une amie chère à mon cœur avec qui je partage le goût du temps volé à la frénésie contemporaine.
Et pour finir, un peu d’imprévu, forcément, avec un pique-nique improvisé à ses pieds, alors que Notre-Dame s’assombrissait à la tombée de la nuit. Un camembert tartiné avec les moyens du bord sur un peu de pain et arrosé d’un petit coup de rouge, servi, à défaut de vaisselle digne de ce nom, dans les bouteilles d’eau vidées pendant notre déambulation.

Notre-Dame, nous avons trinqué pour toi en pensant à tes chantiers, passés, présent et à venir. Avec une interrogation lancinante et sans issue pour nous qui sommes de ce XXIsiècle si pressé de toutes parts. Qu’est-ce que cela fut, pour ces bâtisseurs de cathédrale, que de se lancer dans la construction d’un pareil édifice avec la conscience de ne jamais le voir achevé ? Y consacrer toute sa vie, son œuvre, y travailler jour après jour et vivre dans son ombre, en famille, pendant des décennies, pour finalement passer le relais à la génération suivante, deux siècles durant ? Vertige.

Enluminure du « Titus Livius, Ab Urbe condita », Français 263, BnF département des manuscrits, début XVe siècle. Enluminure du « Titus Livius, Ab Urbe condita », Français 263, BnF département des manuscrits, début XVe siècle.
Nous avons donc trinqué pour la multitude qui y travailla. À tenter d’imaginer ces hommes et ces femmes à l’œuvre, nous avons eu un regain de curiosité pour leur organisation, leurs savoirs-faire et leurs techniques de construction. Tiens, voilà un nouveau projet à mener à bien, inutile, chronophage et réjouissant : documentons-nous un peu sur ce sujet dans les prochains mois [3]. Cela ne nous empêchera pas de continuer à manifester à l’occasion par ailleurs. Bah oui, on est aussi de sales gauchistes, et ni l’une ni l’autre n’y voyons de contradiction.

Nous avons enfin trinqué pour les minuscules silhouettes entre-aperçues à déambuler d'un beffroi à l'autre et à s’affairer autour du pignon occidental de la nef. Sans oublier non plus le conducteur, invisible, de l’engin de levage en train d’approvisionner ce nouveau chantier depuis le parvis. Il parait qu'on attend de sacrés coups de vent dans les prochains jours. Cela pourrait affecter les parties fragilisées, alors, pour la mise en sécurité du site, c'est, déjà, la course contre la montre.

 

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Illustration
Enluminure du « Titus Livius, Ab Urbe condita », Français 263, BnF département des manuscrits, début XVe siècle. Source: www.moyenagepassion.com/index.php/2018/03/21/conference_moyen-age_travailler-sur-les-chantiers-du-moyen-age/

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Notes

[1] Alexandre Boudet, « Le général Georgelin, Monsieur reconstruction de Notre-Dame », Le HuffPost, 17 avril 2019.[www.huffingtonpost.fr/entry/qui-est-le-general-georgelin-monsieur-reconstruction-de-notre-dame_fr_5cb72377e4b0ffefe3ba27aa]

[2] Cédric Mathiot, « Notre-Dame : le gouvernement a-t-il interdit aux architectes des monuments historiques de répondre aux interviews ? », Libération, 19 avril 2019. [www.liberation.fr/checknews/2019/04/19/notre-dame-le-gouvernement-a-t-il-interdit-aux-architectes-des-monuments-historiques-de-repondre-aux_1722369]

[3] Et pour amorcer ce nouveau chantier, déjà une pépite en ligne avec une conférence en vidéo : Frédéric EFFE, « Travailler sur les chantiers du moyen-âge, une conférence de Cécile Sabathier, au musée de Cluny », moyenagepassion.com, 21 mars 2018. [www.moyenagepassion.com/index.php/2018/03/21/conference_moyen-age_travailler-sur-les-chantiers-du-moyen-age/]

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