Le jour d'après

En fait j’ai été bouleversée par la manifestation d’hier, aujourd’hui, ça a crevé la surface…

C’est comme des pierres informes, compactes et lourdes, éparpillées dans ma conscience que petit à petit je désigne et associe, comme dans ces jeux pour enfants où il faut tracer une ligne d’un point numéroté à un autre et alors la figure cachée émerge. Sauf qu’il n’y a aucune numérotation qui me permette de procéder avec un semblant d’ordre, ni de savoir à l’avance la longueur de la ligne qu’il me faudra tracer.
Ces pierres froides et dures accumulées au fil des années, je les ai toujours senties en moi. De chacune, je connaissais parfaitement la consistance, la densité attractive, le degré de rugosité à vous écorcher la peau. Alors je résistais, les évitais et les contournais prudemment, par esquive, persuadée de trouver ainsi un chemin m’en affranchissant quand en réalité, à tourner autour, je les faisais davantage encore miennes.

C’est comme une cuirasse que l’on porte sans s’en rendre compte, croyant qu’on est ainsi faite et que ma foi, avoir la peau bien épaisse et une grande gueule, c’est pas plus mal pour avoir la paix, j’étais fière de ne pas me laisser faire, de pouvoir devenir de feu à la moindre insulte et de glace au moindre assaut visqueux. Seulement voilà, tant de métamorphoses, c’est épuisant et c’est autant d’énergie qu’on ne consacre pas à soi, à ce qui nous fait du bien, à celles et ceux qu’on aime…

Il aura fallu Metoo pour que je me sente enfin plombée et à l’étroit dans cette armure si savamment et patiemment assemblée tôle après tôle. Pour que je découvre que cette cuirasse n’était pas « moi » mais une construction défensive autour de moi, maintenant le monde à distance. Pour que j’admette qu’en réalité sous cette dureté fabriquée, j’avais le derme trop sensible et déjà irrité.

Avec Metoo, j’ai donc accepté d’avoir été blessée, personnellement, comme tant d’autres, et d’en avoir conservé des cicatrices, comme nous toutes. Alors, je m’étais dit, c’est bien ma fille ! Tu as fait ton Metoo ! Tu t’es libérée, maintenant passons à autre chose, la vie est si vaste !

Seulement voilà, il y a ces pierres éparpillées dans ma conscience.

C’est souvent le premier pas qui coûte le plus. Il faut une accumulation de forces immense pour faire céder un barrage, mais une fois la rupture provoquée, l’eau s’engouffre partout facilement, fluide et libérée, submergeant le monde tel qu’on le connaissait.

Depuis Metoo, il y a eu ces discussions et confidences croisées avec les copines comme des inconnues. Cette émotion immense pendant la première manifestation #NousToutes en 2018. Ces successions de révélations et de dénonciations concernant tel ou tel milieu plus ou moins lointain, tel ou tel personnage plus ou moins en vu. Cet insupportable décompte, jour après jour, des féminicides. Ces innombrables récits de vie enfin partagés, l’admirable parole d’Adèle Haenel. Quelque chose se passe. Et moi, je me disais que j’étais concernée, comme nous toutes, mais qu’enfin mon Metoo à moi était somme toute un « petit » Metoo, qu’ayant « moins » subi que d’autres, j’avais finalement été assez « épargnée ». Discriminée, méprisée, insultée, harcelée, menacée, agressée, oui, mais à ce jour ni violée ni victime de violence physique.

Il aura fallu l’odieuse saillie de Finkielkraut il y a quelques jours pour que je réalise subitement que le premier récit de viol que j’ai reçu, avant tous les autres, était celui d’un viol conjugal, même si ma grand-mère ne l’a pas alors désigné ainsi. Depuis j’ai un vertige à essayer de me représenter ce que cela a pu être pour une si vieille femme d’éprouver le besoin, au terme de sa vie, de se confier à sa petite-fille toute jeune adulte, à mots feutrés, en racontant les choses sans les dire tout à fait, par pudeur et pour ne pas me heurter aussi sûrement, et enfin parce que, de ces choses-là, on ne parlait pas. Quelle force lui a-t-il fallu pour rompre le silence ?

Cette petite pierre-là, noire et d’une densité phénoménale, je l’avais gardée jusqu’à ce jour innommée, au chaud dans mon coeur, par amour pour ma grand-mère, solidairement, et comme une marque d’amour que m’avait faite cette femme qui m’aimait assez pour oser se confier à moi, alors si inexpérimentée, et me faire dépositaire de cette mémoire.

Il aura fallu une discussion impromptue avec une inconnue, lors de cette deuxième manifestation #NousToutes de 2019, pour que je réalise enfin que j’écoutais ou lisais des récits de violences conjugales sans jamais avoir une seule pensée pour la première femme à qui j’en ai pourtant extorqué un, il y a si longtemps, à force d’incessantes questions. Violences conjugales ? Tiens, voici la côte fêlée de ta mère.

Quelque chose se passe. Je saute de pierre en pierre, j’assemble, je relie. Le sens apparaît avec le motif ainsi révélé, là où précédemment je dissociais et cloisonnais l’intime du commun. J’ai saisi à quel point il ne s’agit pas seulement de mon histoire personnelle mais aussi de celle-ci. Je me percevais « épargnée » quand j’ai en fait intégré en moi ces violences, que je les ai, moi, subies ou qu’elles l’aient été par d’autres.

Aujourd’hui je désapprends la peur.

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