Contre la culture de l'humiliation #NotreParole est une force

Le 29 mai dernier, Marie Fantozzi, Laura-Maï Gaveriaux et Alexandra Milhat, journalistes indépendantes, publiaient un manifeste dans L'Obs, pour demander la fin de la culture de l'humiliation dans l'écosystème des médias, de la culture et de la communication.

Un texte porté par une centaine de premiers signataires, des journalistes autant que des citoyennes et citoyens venant d'horizons variés, mais tous engagés pour cette valeur fondamentale de respect de la personne.

Nous le reproduisons ici pour que les nombreux soutiens qui se sont signalés depuis, aient la possibilité d'ajouter leur nom à la liste de ceux qui veulent que l'on change d'époque.

Pour rejoindre la liste de nos soutiens : notreparole.manifeste@gmail.com

 


 

Dans ce manifeste, il ne sera pas question de censure, de purges ou de bannissements. Mais puisque le temps de la riposte est venu, nous avons décidé de réaffirmer la légitimité de notre parole. Car la séquence qui s’ouvre sera rude. Le procès du jour au Tribunal de Grande Instance de Paris en est le symbole autant que l’annonce : Sandra Muller comparaît pour avoir « balancé son porc », un soir d’octobre 2017, depuis sa cuisine à l’autre bout de l’Atlantique. 

Nous sommes aussi journalistes : trois femmes aux parcours différents. Pour avoir témoigné des épreuves que nous avons affrontées dans le milieu médiatique où nous étions simplement entrées pour faire notre métier, nous en payons le prix. 

NE PLUS RÉAGIR À LA REMORQUE DES RÉVÉLATIONS MÉDIATIQUES, AGIR EN AMONT

Avec les premiers signataires qui nous soutiennent, et ceux qui nous relaieront, nous demandons à ce que les RH et les directions ne se contentent plus de lancer des enquêtes internes à la remorque des révélations. Nous voulons que soit menées une réflexion collective et une sensibilisation des équipes, pour que la culture de l’humiliation n’ait plus cours dans les rédactions, dans l’écosystème de la culture, des arts et de la communication.

Il y eut quelques semaines pendant lesquelles les témoignages ont afflué de toutes parts, comme des digues qui auraient dû rompre il y a longtemps sous le poids de douleurs rentrées. C’est arrivé à la faveur d’un emballement médiatique parfois critiquable – c’est le propre des emballements médiatiques. Des « affaires » ont surgi, exposant des comportements abusifs dans l’une ou l’autre rédaction, petites et grandes hontes pourtant bien connues de l’entre-soi ; jusqu’ici jamais dénoncées. Mais au-delà de l’écume des évènements, que s’est-il vraiment passé ?

Des femmes, des hommes, souvent fragilisés par leur statut ou leur personnalité… allez, parlons cash, puisque ce sont leurs mots, leurs névroses : des jolies nanas, des pédés et des gouines, des grosses, des meufs et des mecs noirs, des asiatiques, des feujs et des arabes, des précaires pigistes, stagiaires, micro CDD ou carrément rédacteurs autoentrepreneurs ; tous ces gens qui représentent à leur façon la diverse réalité de notre époque, ont enagé une conquête.

Ils se sont réappropriés une multiplicité d’espaces d’expression que le microcosme parisien, petit club dominant et dominé par le même profil de jeunes cools urbains et rigolards, s’était accaparé par la brutalité. La brutalité du langage, du rire offensant, des canulars, des sobriquets dégradants et répétitifs, des « private jokes » pas si privées, qui renvoyaient toujours leurs cibles à ce qu’elles étaient. Pour leur signifier qu’elles n’avaient pas droit de citer dans cet espace « so cool ».

DES CATÉGORIES ENTIÈRES DE LA SOCIÉTÉ, STIGMATISÉES, ONT RECONQUIS DES ESPACES D'EXPRESSION

Finalement, de nombreuses personnes ayant travaillé sous l’emprise de cette dynamique collective dégradante ont témoigné. Par leur démarche, elles ont reconquis des lieux d’échanges dont elles avaient été bannies, ou dans lesquels elles étaient stigmatisées lorsqu’elles avaient choisi de s’y exprimer malgré tout. Les réseaux sociaux ont été, au premier chef, un des leviers de discrimination. Pourquoi cet outil puissant et si prometteur dans la constitution d’un espace public de la discussion devrait-il être l’exclusive de quelques-uns ? Des plus méchants, des plus mordants, des plus insérés dans les milieux de cooptation qui composent si souvent l’organigramme des rédactions ? 

Mais les conquêtes progressistes sont toujours accompagnées de leur « retour de bâton » ; celle-ci ne fait pas exception. Depuis l’essai puissant de Susan Faludi en 1991, Backlash : la guerre froide contre les femmes, on a compris que chaque avancée féministe est comme punie par des effets de « retours en arrière ». Ce qu’elle appelle aussi des « contre-assauts », des opérations de discrédit.

À CHAQUE CONQUÊTE PROGRESSISTE SON BACKLASH

Cette aventure n’est pas uniquement féministe, en l’occurrence. Mais nous sommes bien entrés dans la séquence de « l’effet backlash ». Contrairement à ce que l’on reproche à ceux qui osent parler, ils n’ont pas brisé des vies. Parmi les butors qui alimentaient ces systèmes de domination par l’humiliation collective, certains sont de nouveau en poste, d’autres ont déjà signé pour un "livre révélations » chez un éditeur ayant pignon sur rue. Des fils Twitter, blogs et carnets Medium, un temps silencieux, ont recommencés d’être alimentés par des « scoops » et arguties juridiques ne pouvant avoir été dictées que par un avocat chevronné.

Enfin, d’autres procès se préparent. Rarement la 17e chambre correctionnelle aura eu autant de femmes à son programme ! Peut-être que les lois sur le harcèlement devraient s’ajuster à la réalité du temps. Mais nous ne sommes pas juristes, et il ne nous revient pas d’ouvrir cette discussion.

Alors évacuons le débat de droit : il se tiendra dans le seul théâtre qui sied, le tribunal. Mais pour ceux qui refusent le retour en arrière et la réécriture de l’histoire, un combat sémantique se profile, qu’ils devront livrer. On nous parlera de « tweets clash », de « blagues potaches », de « vannes », de « disputes de journalistes », « d’attaques sur Twitter devenues la norme ».

On nous opposera la « liberté d’expression » en évoquant les punchlines de rappeurs provocateurs. Ce sera confondre les pulsions injurieuses de quelques dominants avec la licence artistique. A moins qu’ils ne fussent des Rimbaud incompris ? Ils étaient pourtant rémunérés et présents sur les réseaux sociaux à titre de journalistes –progressistes–, communicants, influenceurs. Et si l’expression publique libre est un droit fondamental, celui qui se revendique un relai d’opinion est obligé par quelques précautions de plus.

Nous pensons qu’il revient à chacun de prendre la responsabilité de ses propos et comportements publics. Que tous en prennent conscience : les mots, pour aussi virtuels qu’ils soient sur les réseaux sociaux, ou même lorsqu’on les pense confinés dans le huis-clos d’une dynamique de bureau, ont parfois des conséquences graves.

QUELLE SOCIÉTÉ VOULONS-NOUS ?

La seule question qui vaille d’être posée, désormais, alors que la moindre insulte peut dépasser toutes les sphères sociales et géographiques en trois clics et quelques secondes : quelle société voulons-nous ?

S’il relève de la liberté d’expression des hommes de s’adresser aux femmes par des sous-entendus dégradants et sexualisés, de les qualifier d’hystériques ou de folles lorsqu’elles tiennent tête, de voir passer des injures racistes et misogynes en « likant », spectateurs goguenards de l’avilissement des uns par l’humiliation des autres… il relève aussi de la liberté d’expression des femmes de leur répondre par le ridicule. En bref, les « sacs à foutre » et les « puputes » sont libres de renvoyer leurs interlocuteurs à leurs « petites couilles atrophiées ». Et le même raisonnement s’applique à tous les dominants confrontés à leurs cibles désignées.

Est-ce de cette société-là que vous voulez ?  Nous, non.

Nous ne pouvons mener qu’un combat à la fois, mais cette exigence de respect de la personne et de dignité ne vaut pas que pour nos métiers plus exposés que d’autres. Elle vaut pour la société, dans son ensemble.

Enfin, nous prions confraternellement les journalistes amenés à couvrir les prochains développements de veiller à ce que le narratif du backlash ne recouvre pas le vécu de ceux qui ont parlé pour avoir souffert.

Marie Fantozzi, Laura-Maï Gaveriaux, Alexandra Milhat, journalistes indépendantes

 


Premiers signataires : 

Emeline Amétis (journaliste), Rebecca Amsellem (fondatrice Les Glorieuses et activiste), Lucile Bellan (journaliste), Myriam Benraad (universitaire), Vanessa Bernadou (universitaire), Jean Brun (Directeur des programmes et de l’information de Vià Réseau et du groupe Médias Sud), Nora Bouazzouni (journaliste, autrice), Lisa Burek (journaliste), Coline Clavaud-Mégevand (journaliste), Elisabeth Debourse (journaliste), Marine Forestier (journaliste indépendante), Iris Gaudin (rédactrice), Cyrielle Georges (citoyenne engagée dans l’égalité des droits), Florent de Gigord (rédacteur, catholique progressiste), Paul Gogo (journaliste free-lance), Florence Hainaut (journaliste), Orianne Hidalgo-Laurier (journaliste), Lucie Inland (artiste photographe), Antonin Iommi-Amnunategui (auteur et éditeur), Aïcha Kottmann, (chroniqueuse spécialisée séries et co-animatrice de podcast), Soufiane Lamrissi (militant des droits humains), Julie Lanique (journaliste éducation), Jean-Patrick Laurent (homme de radio), Myriam Leroy (journaliste), Thomas Messias (journaliste), Licia Meysenq (journaliste indépendante), Pierre Monegier (journaliste), Olya Morvan (photoreporter), Grégoire Orain (journaliste), Alexis Prokopiev (responsable associatif), Nadia Rabhi (militante des droits humains), Hervé Riesen (homme de radio), Jasmine Salmi (journaliste), Adrien Saumier (streamer politique), Clara Shmelck (journaliste), Fanny Temam (femme de médias, culture et communication), Sébastien Tertrais (directeur d’études et auteur), Patrick Thévenin (journaliste indépendant), Carole Thibaut (autrice, metteure en scène), Paul Vacca (écrivain), Sand Van Roy (actrice), Vincent Vaudour-Ishida (Directeur de projets dans un grand groupe), Charline Vergne (journaliste), Mélanie Wanga (journaliste), Jean-Yves Zoyo (conseil en communication), Anne Zunino (éditrice)

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Soutiens : 

Stéphane Bourez (citoyen engagé pour l'égalité des droits), Camille Léage (artiste photographe), Barbara Michel (professeure dans l'éducation nationale), Frédéric Moreau (citoyen engagé pour l'égalité des droits), Ronan Trésorière (journaliste), Frédric Toutain (citoyen concerné, dénonciateur de Denis Baupin), Catherine Rolland (médecin clinicienne, et romancière), Emilie Assemat (citoyenne concernée), Pascal Villaret (poète), Betty Podico (citoyenne concernée), Nesrine Slaoui (journaliste), Camille Chardon (romancier), Jean-Michel Brochen (journaliste), Jean-Paul Desbait (Chef d'établissement, retraité de l'Éducation nationale), Stéphane Notter (citoyen engagé), Samar Smati (intellectuelle algérienne, professeure de journalisme), Yann Queinnec (Directeur général d'Affectio Mutandi), Christian Elek (magistrat honoraire), Sophie Leleu (citoyenne concernée), Léo Calvez (jeune journaliste), Zakia Hamda (activiste politique et militante féministe tunisienne), Philippe Liotard (enseignant-chercheur), Fabien Benoit (auteur-réalisateur), Éloïse Bouton (autrice et militante féministe et LGBT+), Fred Haffner (journaliste), François Durand (médecin de formation et citoyen concerné), Valentin Spitz (écrivain, psychanalyste et journaliste), Adeline Jaouadi (citoyenne concernée), Ghislaine Antoine alias Squirileto (blogueuse littéraire et militante pour les droits humains)
 

 

 

 

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