Rencontre avec Sahra Mani, la cinéaste qui brise les tabous de la société afghane

Dans le documentaire "A Thousand girls like me", Sahra Mani montre le combat d’une jeune Afghane abusée par son père qui a décidé de faire voler en éclat la loi du silence qui pèse sur sa vie.

A THOUSAND GIRLS LIKE ME (2018) - SAHRA MANI 

Sur les pentes des montagnes mauves de Kaboul, où les cerfs-volants tournent au-dessus des bazars, Khatera, 23 ans, enceinte de son second enfant issu de l'inceste, décide de prendre la parole. Alors que des millions de téléspectateurs afghans sont devant leur télé, elle dénonce les viols à répétition de son père et le silence des personnes et institutions auxquelles elle s'est confiée. Ses mots provoquent un séisme auprès des autorités politiques. Face à elle, c’est tout un pays qui se lève. 

Mais déterminée à faire valoir ses droits, elle saisit la justice pour se défendre et faire reconnaître son statut de victime. Comment porter plainte et être entendue ? Rencontre avec une des cinéastes les plus engagées de sa génération. 

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Comment avez-vous découvert l’histoire de Khatera ?

Quand j’ai vu Khatera à la télévision afghane se confesser, je me suis demandé comment l’aider. Je voyais une petite fille dans un grand fauteuil qui parlait à des étrangers de la chose la plus intime qui soit. Et mon cœur de s’interroger : comment une chose si impossible à vivre pour une jeune fille pouvait être assumée et racontée à la télé ? Alors je me suis dit : “Allez Sahra, trouve-là, peut-être aura-t-elle besoin d’une grande sœur !”

Quand nous nous sommes rencontrées, Khatera m’a confié qu’en regardant des drames bollywoodiens, elle réalisait que sa vie était assez dramatique pour inspirer une histoire et que peut-être un jour un réalisateur en ferait un film. Pourquoi pensait-elle comme cela ? Parce que toute sa vie on a essayé de lui faire garder le silence. Elle cherchait ce moment où elle pourrait élever sa voix, aussi fort que possible. Éprouver ce soulagement que permet la parole. Il me semble que c’est pour cela qu’elle a voulu être filmée, parce que tout le monde avait toujours voulu qu’elle se taise. Pour elle, c’était incroyable que quelqu’un la regarde pour faire un film. C’était un moyen de s’extirper de son isolement.

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La caméra a-t-elle changé son ressenti ?

Je crois qu’on peut trouver une réponse dans son passage à la télé. Cela lui a peut-être permis de voir qu’elle pouvait imaginer, imaginer la liberté. J’ai lu beaucoup d’articles qui expliquaient que si tu rêves d’être quelqu’un, tu dois t’imaginer être cette personne alors je pense qu’elle a travaillé cette imagination. Et au-delà de toutes les raisons qui l’ont poussée à apparaître face caméra, c’est peut-être simplement le pouvoir de la pensée et de l’imagination.

Khatera vous a demandé de la filmer. Elle a souhaité médiatiser son histoire en allant à la télévision, mais elle a aussi choisi d’être le sujet de votre film. D’ordinaire, c’est plutôt l’inverse, le réalisateur cherche à suivre une personne. Comment avez-vous reçu cette demande ?

Elle ne m’a pas choisie pour faire un film. Nos chemins se sont croisés, simplement, au bon endroit et au bon moment. Si au début, il s’agissait plus de lui sauver la vie que de faire un film, c’est finalement un documentaire sur sa vie qui en est sorti. Mais vous savez, quand on commence à tourner, on ne sait jamais ce qui va se passer. Est-ce qu’il y a un film à faire ? Est-ce que le film va survivre à son personnage ? Ce sont des questions que je me suis posées. Notre échange fut le suivant : “OK, je pense avoir un bon film” et  j’ai répondu “Ok, je vais en faire un alors !” Mais même si toute notre passion et nos cœurs étaient unis, nous ne savions pas que ce que donnerait le film.

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Pouvez-vous me parler du tournage…  

Je filmais quotidiennement dans la maison de Khatera, même si parfois je la suivais sans caméra. Mais je ne pouvais avoir personne avec moi, car nous vivions de vrais moments d’intimité ensemble. Elle était parfaitement apaisée sans mon équipe. J’ai tenté de capturer ces moments avec un cameraman professionnel, mais ses yeux changeaient. Et je ne voulais pas. Je voyais la pure Khatera parce qu’elle me faisait confiance. Et perdre ce visage si vrai dans les moments en famille était inconcevable pour moi. Alors je filmais moi-même à l’intérieur. Et avec l’aide des autres à l’extérieur. Je rentrais tard à la maison, je m’asseyais et je regardais tous mes rushs pour voir quel angle était le meilleur, où je faisais des erreurs, où le son n’était pas bon, etc. Et le jour suivant, je retournais filmer en essayant de ne pas répéter ces erreurs.

FA _A Thousand Girls Like Me de Sahra Mani © BBD

Monter et filmer en même temps le film, n’était-ce pas trop difficile ?

Je me réveillais parfois au milieu de la nuit et angoissée je disais : “Je ne pense pas qu’il y ait un film, car je n’ai pas tant d’événements, de moments…” Mon mari me priait de me rendormir ! Ça m’est arrivé tellement de fois... J’y passais tant de temps, j’y mettais tant d’énergie et pourtant je répétais “Je ne pense pas qu’il y ait de film.” J’ai fait 6 mois de montage seule, car je n’avais pas le budget pour payer un monteur. Tout le monde me refusait des financements, et si je voulais faire ce film, je devais monter moi-même. Puis cela s’est débloqué et quand je suis entrée en salle de montage, cette fois avec un monteur professionnel, j’étais très fière de lui dire : “Veux-tu voir mon film ? Car j’ai monté les images !” Il m’a répondu : “Non je ne veux pas voir ton montage, j’ai vu le trailer et c’est assez pour moi.” Il ne voulait pas voir mon film ! Et il a commencé à monter… Puis il y a eu ce soulagement. Son film était clairement mieux que le mien. Je me suis dit : “Oui, il y a un film.” Je suis retournée à Kaboul pour avoir quelques vues de bonne qualité de la ville. Et mon monteur, Giles Gardner, qui est excellent m’a demandé : Dis-moi juste tout ce que tu veux, même les silences, je veux que tu traduises ces moments.” Et alors on a eu beaucoup de moments forts pendant le montage.

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Vous évoquez la dépression que vous avez connue : cela questionne le rapport entre réalisateur et sujet.

Je voulais montrer ce qu’il y avait dans la tête de Khatera, ses sentiments. our réussir, je devais moi-même entrer dans son esprit… J’ai ouvert cette porte… Et quand j’ai essayé d’en sortir, je ne pouvais pas. Je pense que c’est la même chose pour tous les documentaristes quand ils sont vraiment proches des protagonistes. Même si c’est risqué. Car comment ressortir après ? C’était difficile de revenir en arrière. J’étais toujours dans son esprit, dans son expérience, ça me paraissait vrai. J’ai eu des réels moments de dépression. Ça m’a pris beaucoup de temps de quitter cette expérience et de revenir dans la vie normale... peut-être presqu’un an. Je me répétais : “Rien ne t’est arrivé à toi, personne ne t’a violée, ton père était bon, tout le monde est OK”. C’est une expérience de ressentir quelqu’un d’autre et je l’ai fait en profondeur. Maintenant, c’est bon ! Je suis retournée à moi-même, prête pour mon prochain film, prête à aller dans l’esprit des prochains personnages ! Mais je me questionne encore : était-ce parce que j’étais jeune et que je ne savais pas garder la distance ? Parce que je ne connaissais pas cette expérience ? Ou est-ce que cela fait peut-être partie du job ? Peut-être ne peut-on pas être à la fois ouvert et blindé, ni s’armer contre les autres... même s’il faut être équilibré et fort pour être un bon réalisateur.

Son histoire a-t-elle des résonances avec votre passé ?

Khatera a beaucoup souffert, mais elle n’a pas d’autres expériences pour comparer. Et c’est peut-être une chose qui l’aide. Je n’ai pas connu sa souffrance mais moi je pouvais comparer sa situation avec la mienne. Je viens d’une famille très conservatrice, et quand j’ai décidé à l’âge de 17 ans d’aller à l’université dans une autre ville, tous les hommes de ma famille, tous les cousins de mon père, sont venus dans notre maison et lui ont demandé de ne pas m’y envoyer. Pourquoi ? Parce que le jour d’après, une fille l’aurait demandé aussi. Mais mon père a tenté de changer les règles et m’a envoyée dans une autre ville étudier. Je me souviens des mots qu’il a lancés : “Avez-vous regardé la télé ? Avez-vous été chez le docteur ? Avez-vous marché dans la rue ? Vous voyez des femmes partout parler à la télévision, exercer dans des hôpitaux, conduire sur les routes. Je veux que ma fille soit l’une d’elles. Car ça me tuerait de savoir que mes filles chéries aillent dans la maison d’un homme, cuisiner et laver toute leur vie. Je veux qu’elles fassent un de ces métiers prestigieux. Je veux qu’elles aillent dans une autre ville poursuivre leurs études. Ce n’est pas votre problème, ce sont mes histoires, alors retournez dans vos foyers et ne nous dérangez plus.” Ils ont arrêté de parler à mon père, ne l’ont jamais invité aux cérémonies et quand il est décédé, ils n’ont pas assisté à son enterrement. Parce qu’il avait changé les règles. Alors quand je parle, quand j’écris, quand je suis ce que je suis aujourd’hui, je le suis grâce au soutien que j’ai reçu de mon père. C’est pourquoi la comparaison est dure quand je pense à celles qui n’ont jamais eu ce soutien et pire encore à celles qui ont connu l’inceste et le viol de leur propre père… Comparer ma position si privilégiée grâce à ce qu’a fait mon père pour moi à la situation de ces femmes a amené beaucoup de souffrance dans mon esprit et a rendu la réalisation difficile.

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Comment raconte-t-on l’horreur d’une telle histoire ? Avec tous ces rushs sur trois ans puis un montage difficile ou du moins différent de celui imaginé ?  

Je savais de quoi je devais parler dans ce film. Je connaissais l’histoire. C’est une prise de décision difficile pour tous les réalisateurs de fiction comme de documentaire et spécialement de documentaire de création. C’était donc essentiel de mettre quelque part de la réalité mais aussi des respirations artistiques qui offrent au spectateur ces moments où il peut laisser faire son imagination. En tant que réalisatrice, je veux montrer mon propre monde dans mes films. Ce documentaire, ce n’est pas toute la réalité de la société afghane, derrière c’est aussi un peu du monde que j’ai créé dans mon esprit. C’est pourquoi parfois j’essaye de m’éloigner de la réalité brute et de donner au spectateur cet instant où il peut imaginer quelque chose, de différentes manières. Parfois on est dans la réalité, mais parfois, on est dans son esprit ou mon esprit. Nous ne sommes plus dans la vraie vie.

Par exemple, j’ai lu une critique dans un journal iranien qui évoquait le moment où la caméra suit Khatera dans un couloir. On peut voir qu’il est écrit sur le sol : toutes les femmes de ce pays ont plusieurs maîtres, des frères, des sœurs, mères, qui ont le droit de prendre des décisions à leur place. C’est pour cela que nous n’arrivons jamais à raconter notre histoire. Et notre histoire finit sous terre avec nous, car, quand on meurt, on meurt avec notre histoire et personne ne l’a entendue. Parce que les gens décident pour nous comment vivre et comment mourir. Et la critique dit : “C’est pourquoi Sahra invite toutes les femmes de sa génération, les Afghanes mais aussi toutes les autres, à marcher dans ce couloir avec elle.” C’était un regard neuf sur le film. Pourquoi ? Parce que j’ai laissé la place à l’imaginaire de s’exercer. Garder ces moments dans tous mes films, même si ce sont des documentaires est important pour moi. C’est une histoire vraie, avec des vrais personnages, mais ça ne me correspond pas de mettre en lumière le monde réel de manière intacte, je veux créer un monde dans la réalité.

"Ma culture est si dure envers les femmes, elle les isole alors qu’elles ne demandent que des droits fondamentaux: l’éducation ou le fait d’avoir le choix. Pourquoi payer un prix si cher pour des droits fondamentaux ?"

Avez-vous montré votre film en Afghanistan ? Et si oui, quelle a été la réception ?

J’ai pu montrer le film déjà trois fois en Afghanistan à l’université et dans un festival et les gens venaient, voyaient, parlaient et partageaient leur expérience, cette même expérience, et c’est ce que je veux, que les gens ne soient ne pas effrayés à l’idée de parler d’inceste et de viol. Je veux amener ces sujets dans les conversations. Lors de la projection à l’université de Kaboul, des femmes se sont levées pour partager leur expérience en disant : “Je connais quelqu’un dans mon quartier, dans ma classe qui est dans la même situation”. C’est un bon signe. On a récemment décidé de voyager avec le film, dans de grandes villes afghanes. Nous avons déjà reçu des invitations de femmes activistes qui veulent que nous projetions le film et que je participe au débat qui suivra avec des femmes. On voudrait que cela débouche sur des changements. Par exemple, que cela permette aux femmes d’avoir des facilités à faire pratiquer les tests ADN. Le but final est de convaincre le système judiciaire afghan de faire des cas de viol une priorité. Aujourd’hui, cela prend entre deux et dix ans de faire juger une affaire de viol alors que ça ne devrait pas prendre plus de deux ans ! Ces femmes ne peuvent pas passer leur vie à ne pas vivre parce qu’un homme les a violées. C’est un but et j’espère que ça arrivera un jour.

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Pouvez-vous me parler de The Afghanistan Doc House Society ?

C’est ma petite société de production à Kaboul, nous faisons des documentaires et nous aidons des réalisateurs à faire leurs films, nous sommes fixeurs, si certains veulent tourner ici et ne peuvent être sur place, nous tournons pour eux. On organise aussi de nombreux ateliers de réalisation pour de jeunes cinéaste et nous avons organisé plusieurs festivals de films en Afghanistan.

Quels sont vos prochains projets ?

Nous évoluons dans une société très conservatrice dans laquelle chanter pour une femme est interdit. Mais pour reconstruire le pays, économiquement comme politiquement nous avons besoin en premier de construire une culture. D’investir dedans. La musique et l’art sont des parts très importantes de chaque culture et je voudrais montrer comment la musique construit notre culture et comment elle aide les sociétés à se révéler à elles-mêmes.. C’est encore plus vrai dans un pays qui souffre depuis plus de quarante ans. Comme c’est interdit pour les femmes et les petites filles de jouer de la musique, d’apprendre, de voir, je voudrais montrer que certaines le font quand même. Et que cette génération de jeunes filles qui apprennent cet art dans une situation si compliquée paye le prix fort pour les prochaines générations puissent apprendre librement. Ces étudiants ont été victimes d’un attentat que j’ai filmé. Et pour la plupart des élèves, si les parents savent qu’elles étudient la musique, leurs familles n’en ont pas connaissance. Mon film parlera de ce challenge de devenir musicienne en Afghanistan.

Vous savez, mon père a payé le prix fort : quand il était encore en vie tout le monde l’a blâmé. Même s’il n’est pas en vie aujourd’hui pour voir mes réussites, ni ce que je fais grâce à lui, c’est en son honneur. Ma culture est si dure envers les femmes, elle les isole alors qu’elles ne demandent que des droits fondamentaux : l’éducation ou le fait d’avoir le choix. Pourquoi payer un prix si cher pour des droits fondamentaux 

Fiche Film : 

http://bluebird-films.com/wp-content/uploads/2017/10/FICHE-FILM-A-Thousand-Girls-Like-Me.pdf

Pour aller plus loin : 

Télérama : Sahra Mani : “En Afghanistan, quand une femme est violée ou victime d’inceste, elle est considérée comme une coupable”  
Télérama : De l’Afghanistan à la France, le combat héroïque de Khatera pour sortir de l’enfer de l’inceste 

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