Ce n’est pas moi qui suis malade, c’est le monde. Et cette maladie, nous la partageons tous.
Je ne souffre pas d’un déséquilibre intérieur, mais d’une lucidité devenue insupportable.
Ma détresse n’est pas un accident : elle est le symptôme d’un système qui abandonne les plus sensibles, ceux qui ressentent trop fort, ceux qui voient trop clair.
De 2018 à 2020, j’ai coordonné les grandes marches pour le climat.
Des milliers de personnes descendaient dans la rue avec une conviction viscérale : nous pouvions encore changer le cours de l’histoire.
Nous croyions à la démocratie, à la responsabilité, à la force du collectif.
Puis tout s’est figé.
Les rapports du GIEC se sont succédé, toujours plus alarmants.
Le dernier, en mars 2023, alertait que les politiques actuelles mèneront à un réchauffement d’environ +2,8 °C d’ici la fin du siècle.
Les émissions mondiales, elles, continuent d’augmenter.
Pendant ce temps, les gouvernements parlent croissance, compétitivité, PIB, pendant que les forêts brûlent et que les océans meurent.
Ce décalage entre la vérité scientifique et la paralysie politique crée un vertige moral, une honte existentielle.
Aujourd’hui, un Français sur quatre souffre d’éco-anxiété. Ce n’est pas un trouble psychique : c’est une réaction saine à une situation devenue délirante.
Ce n’est pas une maladie, c’est un cri de conscience dans un monde qui nie sa propre réalité.
Mais la douleur ne vient pas seulement de la crise écologique.
Elle vient aussi d’un désespoir démocratique.
Partout, les dirigeants qui nient la crise climatique côtoient de plus en plus le pouvoir.
Aux États-Unis, Donald Trump relance le pétrole et fait taire les scientifiques.
En France, le Rassemblement National tourne en dérision les alertes du GIEC et marginalise les militants écologistes.
Leur stratégie est toujours la même : nier la crise, réprimer ceux qui la dénoncent, et transformer notre peur en pathologie.
Cette montée de l’autoritarisme et ce recul de la vérité ajoutent une couche d’asphyxie à notre époque.
Quand la planète brûle et que les peuples applaudissent ceux qui jettent de l’essence sur les braises, que reste-t-il à espérer ?
Je ne veux pas mourir.
Je veux un monde où je n’aurai plus envie de le faire.
Un monde qui ne traite pas la lucidité comme une maladie.
Exigeons des plans climatiques ambitieux et contraignants.
Soutenons les chercheurs, les militants, les journalistes qui résistent.
Et surtout : parlons.
De notre peur, de notre colère, de notre espoir aussi.
La honte, c’est eux qui devraient l’éprouver, pas nous.
Je ne parle pas au nom d’un collectif.
Je parle pour moi.
Pour cette femme qui a cru, qui a marché, crié, espéré et qui se sent aujourd’hui vide.
Pour celle qui ne se reconnaît plus dans un monde où la compassion est perçue comme une faiblesse et l’indifférence comme une force.
On me dit que je suis dépressive.
Mais c’est le monde qui est malade.
Dans Le Suicide (1897), Émile Durkheim écrivait que le suicide est un fait social : il révèle le désordre moral d’une société, l’effritement du lien entre l’individu et le collectif.
Il avait raison.
Quand la société ne donne plus de sens à la vie, quand elle transforme la lucidité en fardeau et la solidarité en menace, certains ne peuvent plus supporter d’y appartenir.
Je ne rejette pas la vie.
Je rejette l’indifférence, le mensonge, la folie de cette époque.
L’autoritarisme et le réchauffement climatique prospèrent sur notre silence.
Il faut parler du suicide écologique, non comme d’un drame individuel, mais comme d’une urgence de civilisation.
Ce n’est pas du désespoir. C’est de l’amour.
Aimer le monde au point de ne plus supporter de le voir mourir.
Aimer les vivants au point d’avoir mal pour eux.
Aimer la vérité au point de refuser de vivre dans le mensonge.
On nous dit que le suicide est un acte personnel.
Mais quand la société retire toute raison d’espérer, ce n’est plus un choix : c’est un cri.
Laura TOURNAND
Ancienne coordinatrice des marches pour le climat