«Pelo Malo» de Mariana Rondón : Tu seras un homme mon fils.

Parfois si douce, parfois si grave, toujours obstinée, obsédée et obsédante tel un refrain sans queue ni tête, telle est la grâce de l’enfance réinventée de Pelo Malo que Mariana Rondón est parvenue à saisir avec une sensibilité touchante et désarmante; et peu importe qu’elle vienne s’échouer contre les murs crasse de Caracas : d’un autre lieu ou d’un autre temps, elle les traverse à cloche pied et fait mouche. Emouvant et saisissant d’authenticité.

Parfois si douce, parfois si grave, toujours obstinée, obsédée et obsédante tel un refrain sans queue ni tête, telle est la grâce de l’enfance réinventée de Pelo Malo que Mariana Rondón est parvenue à saisir avec une sensibilité touchante et désarmante; et peu importe qu’elle vienne s’échouer contre les murs crasse de Caracas : d’un autre lieu ou d’un autre temps, elle les traverse à cloche pied et fait mouche. Emouvant et saisissant d’authenticité.

PELO MALO Bande Annonce (2014) © Bandes Annonce Cinéma

 

Junior a neuf ans, sommes-nous en vacances, est-ce le temps de la vacance, cela n’a pas grand sens lorsque l’horizon quotidien est celui des grands ensembles façon Le Corbusier et qu’en guise de fête foraine, on se fait escroquer quelques sous pour se faire tirer le cliché tout endimanché, en habit de scène, de la photographie de la rentrée des classes. L’ennui rêveur est le rythme quotidien de Junior, celui qui voulait avoir les cheveux lisses, coincé entre une mère célibataire qui aurait un jour lu un précipité de Dolto, une grand-mère qui sent bon le café et la petite comparse de fortune, un peu boulotte, un peu mieux lotie, un peu plus futée, tout aussi mal logée. Dans la tête des filles, dans le cœur des garçons, que se joue-t-il là, dans ces habits rêvés de princesse pour elle ou de pat’ d’ef pour lui, tout en longeant les murs d’un terrain vague occupé par de petits Jets en puissance au cœur d’une ville hostile?

Tels de jeunes mariés qui n’auraient à partager que leur incertitude et la solitude de leurs rêves clinquants encore cryptés, ces deux-là cheminent côte à côte, compagnons d’infortune certes, mais avec le même désir d’être un autre, à la place des autres, de tous les autres. Il y a quelque chose de sartrien dans ces petits héros anonymes, spectateurs de la vie, aspirant à un rôle de premier choix : celui d’avoir le premier rôle, le beau et la belle, dans une société rude et machiste, quand le désir de la mère est celui d’être, autrement, comme « tous les autres ».

Rose bonbon, brushing, mayonnaise et costume blanc, Pelo Malo pétille de cette cocasserie attribuée à l’enfant tout de guingois, mais s’il trouve sa résonnance si forte c’est qu’il se réfléchit aussi et surtout dans le regard scrutateur d’une mère qui craint le « pire » et essaie le « pire » pour conjurer le sort de la fatalité, d’une hérédité redoutée, celle du père dont on ne sait comment et pourquoi il a mal « tourné » et de cet imaginaire social qui fait force de loi. Tu ne finiras pas mal mon fils, tu deviendras un homme mon fils. Ainsi soit-il.

Plane l’ambiguité de l’homosexualité de Junior mais le propos de Pelo Malo est d’une telle habileté que Mariana Rondon à l’insu du spectateur, le piège sans aucune intention de le faire pour autant. La bizarrerie de l’enfance, cette bizarrerie ô combien précieuse dès lors qu’elle nous épargne, n’éveille-t-elle pas aussitôt le spectre de la maladie, de l’anormalité et la culpabilité de l'avoir songé?

Pelo Malo est un film rare tant il se distingue par son habileté à saisir l’infans, regard contre regard, rêve contre rêve, celui qui vit dans l’instant, qui a le temps, le temps d’un été, le temps d’un rêve, celui d’une photographie « tout bien habillé ».

Plutôt bonbon que Madeleine de Proust, le troisième film de Mariana Rondón récompensé de la Concha d’or au dernier Festival de San Sebastian, fait sens et touche à tous les sens.  Ainsi, tel un bonbon acidulé chaque plan diffuse et fait rejaillir dans les papilles du spectateur toute la palette de saveurs oubliées : l’amertume des regrets, le goût trop sucré des rêves dérisoires, l’aigreur des humiliations de jadis, le mouillé de la mère, la tiédeur d'une grand-mère, les refrains qui consolent. 

C'est l’enfance gauche et grotesque, mal fagotée – pléonasme de circonstance - avec ses cheveux rebelles et ses lubies, que Pelo Malo ressuscite ainsi en vingt-quatre images seconde sur le rythme décalé mais accordé d’un refrain yéyé, et qui se répand, plan après plan, scène après scène, comme autant d’éraflures, de malentendus, de secrets enfouis à la manière de trésors fixés sur la pellicule de ce qui deviendra un jour le souvenir de ce que nous fûmes et sommes devenus. Beau et grave.

Laura Tuffery

Sortie salles le 2 avril 2014

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