Malin, espiègle et sans aucune férocité - là où on l'aurait attendue - Habemus Papam est un délicieux mélange de malice enfantine, de dérision mâtinée d'une certaine mélancolie qui risque de surprendre ceux qui s'attendaient de la part du cinéaste italien le plus cérébral de sa génération à une satire sur le catholicisme ou le Vatican. Nanni Moretti, cinéaste de l'intime, voire d'un cinéma auto centré souvent écrit à la première personne sur une trame dramatique, n'hésite pas à se livrer ici avec bonheur et brio à l'exercice de la dédramatisation et de l'auto-dérision dans un film où il est question de foi, sans jamais sombrer dans l'écueil du nihilisme.
Nanni Moretti fait partie de ces réalisateurs à l'instar d'un Woody Allen dont on guette la sortie de chacun de ses films comme un nouvel épisode, un nouveau développement d'un cinéma très personnel qui s'appréhende d'un seul tenant. Habemus Papam s'inscrit dans la lignée des précédents films de Nanni Moretti, tant dans les thématiques qui intéressent le réalisateur de Palombella Rossa, La Messa e finita ou Caro diario pour ne citer que quelques films phares de sa filmographie. La dimension intime voire autobiographique, les occurrences aux thèmes de l'enfance regrettée ou malmenée, à l'engagement individuel et collectif qu'il soit d'ordre politique ou artistique voire sportif, sont depuis La Messa e finita la patte, la signature de Nanni Moretti réalisateur et acteur. Ce qui enchante chez Moretti, un sens de l'introspection, un ton intimiste – frisant parfois le didactisme - où l'on décèle aisément la colère derrière l'ironie, est aussi ce qui peut rebuter ou en irriter certains qui lui ont fait reproche d'un certain narcissisme, reproche d'autant plus appuyé que le réalisateur est aussi le plus souvent l'acteur principal de ses films. Ses détracteurs ne pourront pas lui faire ce faux procès tant Habemus Papam est une réussite d'équilibre et d'humilité où l'émotion et le rire affleurent durant tout le film porté par un Michel Piccoli dans le rôle d'un Pape (Melville) fraîchement élu que la nouvelle charge terrasse d'effroi et un Nanni Moretti, plus effacé que d'accoutumée dans le rôle du psychiatre « oubliant » – à son insu - la foi en la cure analytique ayant retrouvé la légèreté d'exister au sein d'un conclave de cardinaux ayant atteint un âge canonique, celui où l'on approche au plus près la candeur de l'enfance!
Dès l'ouverture du film le ton est donné, celui de la comédie suffisamment retenue et maîtrisée pour ne jamais sombrer dans la pantalonnade. C'est que Nanni Moretti maîtrise parfaitement sa mise en scène, le décalage constant entre l'intérieur et l'extérieur, qu'il s'agisse de ses plans, du découpage de son scénario comme de la dualité de ses personnages qui naviguent entre spiritualité et profane simultanément.
A grand renfort de ce que l'Italie peut compter de télévisions et de médias pour couvrir pareil événement, le Conclave se réunit pour élire son nouveau Pape. Dans une liturgie filmée comme une chorégraphie haute en couleur, dominée par un rouge et blanc qui donne un air de jovialité à une reconstitution néanmoins très fidèle du Vatican, seuls les commentaires d'un présentateur de la Rai en quête d'une confidence sensationnelle, apportent une touche cocasse. L'élection du nouveau pape ne se fait pas sans encombre, et parce que tous souhaitent le devenir par péché d'orgueil et redoutent d'être le malheureux élu qui aura cette charge éminemment solitaire, il faudra plusieurs votes où chacun y va de son calcul pour en réchapper, dans une des scènes les plus savoureuses du film, pour qu'enfin un cardinal soit élu.
En extérieur et en concomitance, c'est toute la chrétienté et l'humanité recueillie sur la Place Saint Pierre, avec retransmission par satellite, qui guette la fumée blanche et l'apparition du Pape au balcon. Avec un Pape hors champ, Nanni Moretti ne laisse entendre qu'un cri sourd d'autant plus crédible que le réalisateur s'est attaché à reconstituer avec minutie les moindres détails du rituel et de l'atmosphère recueillie qui président à cet événement que catholiques ou athées connaissent tant il est inscrit dans la culture chrétienne. Sans autre effet dramatique ou burlesque, Moretti déploie dès lors son film en deux temps, deux lieux.
Que s'est-il passé? Accident cardiovasculaire? Infarctus? Crise d'Angoisse? Crise de foi ou peur de la responsabilité qu'incombe la charge d'être le Saint Père?
Tel est le point de bascule d'Habemus Papam. A l'endroit où la solennité de l'événement porté par l'attente collective vient buter sur la dimension non moins solennelle de l'engagement personnel et la solitude qui accompagne le pouvoir et sa représentation, Nanni Moretti déploie un film extrêmement aérien, avec une dédramatisation de la situation qui passe également par une dédramatisation de la mise en scène.
L'introduction du personnage du psychanalyste (Nanni Moretti) appelé in fine à la rescousse pour régler au plus vite à cette vacance du Pape et la masse de fidèles qui sans aucun doute pourrait et va indéfiniment attendre ce qui est de l'ordre de l'immuable depuis des siècles, fournit bien en un seul tenant l'élément « dramatique » qui donne lieu à l'intrigue initiale que Nanni Moretti ne perd jamais de vue grâce notamment à la mise en place d'un dispositif de reconstitution fidèle du Vatican.
Dès lors, profane et sacré, intérieur et extérieur, individuel et collectif peuvent fonctionner de manière solidaire ou totalement autonome, et Nanni Moretti de desserrer la situation avec un Pape (Michel Piccoli) dont la parole se fait chétive, maladroite, lui-même décontenancé par son propre désarroi et un psychanalyste, le meilleur de l'Italie et qui « Dieu merci est athée » affichant ses propres limites d'autant plus limitées, qu'il doit se soumettre à la mise au secret que lui impose le Vatican.
Dans ce face à face inattendu entre la parole psychanalytique et celle de la foi donnant lieu à des scènes savoureuses de cocasserie, sans jamais sombrer dans la caricature ni la satire, l'un se substitue à l'autre, au point de voir un pape errant dans les rues de Rome, assistant avec une émotion fébrile à une représentation de Tchekhov, et un psychanalyste de plus en plus à l'aise au Vatican tout occupé qu'il est à maintenir la collégialité des cardinaux en organisant des compétitions de volley! Distillés deci delà, on retrouve dans Habemus Papam des éléments souvent autobiographiques chers à Nanni Moretti, dans une réflexion peut-être plus grave ou plus émouvante que dans ses oeuvres précédentes. Le volley ball a remplacé le water polo de Palombella Rossa, le football de La Messa e finita et la plongée de La stanza del figlio. Le psychanalyste empathique et tout en abnégation de La stanza del figlio fait place désormais dans Habemus Papam à celui qui semble plus occupé à rivaliser avec son ex femme et à savoir qui des deux détiendra la meilleure réputation, oubliant au passage ce qui animait sa vocation. Le jeune prêtre engagé dans son sacerdoce et adhérant au monde désolant qui l'entoure de La Messa é finita laisse place quant à lui à un Saint Père, qui ne saurait ni pourrait être ni saint ni le père de tous et parler en leur nom.
Derrière cette comédie très italienne - dont les accents sont plus proches d'un Ettore Scola dans sa tonalité mélancolique que d'un Fellini à la satire très appuyée – Nanni Moretti sans rien renier ni concéder à son cinéma parvient à cerner et à poursuivre, en donnant du leste à ses personnages et dans un discours qui se refuse à en être un, cette réflexion qu'il ne cesse de mener depuis ses premiers films sur la foi en ce que nous croyons ou réalisons. Si l'oeil critique de Nanni Moretti sur l'Italie, les médias, le catholicisme se faufile dans quelques scènes, ce n'est donc qu'à titre anecdotique tant le propos du réalisateur se veut plus fondamental et universel ici.
Sans conteste un film hommage à l'art et à l'enfance de l'art, questionnant la solitude du comédien, du réalisateur, comme celle du psychanalyste, Nanni Moretti qui dirige ici Michel Piccoli parvient à se dépouiller de tout propos circonstancié et échappe au film de circonstance ouvrant une question plus qu'il ne prétend y répondre. A l'admirable scène où le pape Melville assiste incognito à une représentation de La Mouette de Tchekhov (1) répond probablement la séquence la plus enlevée et significative du film où sur des airs de Cueca (2), les cardinaux qui en oublient le « drame » qui occupe le Vatican et qui tient en haleine les fidèles sur la place Saint-pierre, improvisent à l'initiative du psychanalyste un joyeux bal tandis que le pape arpente les rues au même moment et sur le même air le Todo cambia (3) de Mercedes Sosa.
Nanni Moretti -comme Alain Resnais - connait bien la chanson et ne tire nullement la révérence dans une fin qui ne peut que saisir le spectateur tant elle s'approche de l'esprit d'enfance que Nanni Moretti n'a cesser de traquer de film en film, afin d'en saisir ici son insouciance et sa gravité, au plus proche d'une vérité qui ne peut être que désarmante dans son authenticité.
1) Bel hommage appuyé à Michel Piccoli qui fut dirigé par Melville dans Le Doulos et qui a interprété La Cerisaie de Tchekhov, sous la direction de Peter Ustinov aux Bouffes du Nord.
2) Danse traditionnelle chilienne particulièrement rythmée.
3) La chanson Todo cambia écrite par le chilien Julio Numhauser durant son exil et interpretée par Mercedes Sosa est également reprise dans la Bande annonce du film. La traduction du refrain est la suivante : « Tout change, ce qui a changé hier changera demain, il n'y a donc rien d'étonnant à ce que je change aussi. »
Sortie en salles le 7 septembre 2011
La Cinémathèque française organise du 7 au 24 septembre une rétrospective complète consacrée à Nanni Moretti
Informations sur le site de la Cinémathèque
Laura Tuffery
Article mis en ligne le 6 septembre sur www.culturopoing.com