"N'aie pas peur" (No tengas miedo) de Montxo Armendáriz

 C’est une simple héroïne de la vie ordinaire que filme Montxo Armendáriz dans N’aie pas peur, une héroïne qui perd puis reprend son souffle sur près de dix-huit années de sa vie et que le réalisateur espagnol accompagne au rythme du Prélude de la Suite pour violoncelle n°1 en Sol majeur de J.S. Bach.

 

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C’est une simple héroïne de la vie ordinaire que filme Montxo Armendáriz dans N’aie pas peur, une héroïne qui perd puis reprend son souffle sur près de dix-huit années de sa vie et que le réalisateur espagnol accompagne au rythme du Prélude de la Suite pour violoncelle n°1 en Sol majeur de J.S. Bach. Loin d’être un artifice, ce choix musical est primordial dans le dispositif narratif choisi par Montxo Armendáriz, car il imprime et incline le « mouvement » général du film qu’on pourrait qualifier métaphoriquement du ruisseau à la rivière pour se jeter dans la mer - après de multiples répétitions - ou de manière plus profane de l’inceste à la peur, puis de la peur à l’inceste à nouveau, en traversant un océan de solitude et d’errance, pour déboucher vers une parole nue, exemptée et exonérée d’un quelconque dû ou tribut à la vie et à qui que ce soit, spectateur inclus.

C’est à ce prix, celui du rythme et du tempo, du souffle, de la respiration inhérente à une épreuve de longue haleine, avec ses flux et ses reflux, que N’aie pas peur échappe au didactisme, à la sociologie, au regard clinique, à la narration extérieure ou à la brutalisation du spectateur, pour livrer une œuvre d’une acuité aigüe sur le temps, la patience et les tâtonnements propres à l’oubli sans éviter ni éluder pour autant son sujet. A l’endroit où la vie a taillé dans le vif de la chair, Montxo Armendáriz se refuse lui d’y creuser de nouveau la plaie et offre un film où la fluidité du temps s’accorde au don des larmes et à celui de la parole, ceux de Silvia uniquement, et auxquels le spectateur ne participe qu’à titre empathique voire sympathique.



N’aie pas peu
r, est ainsi un véritable joyau de maîtrise simultanée du temps réel et cinématographique -  et aussi une mise au diapason du souffle du spectateur -, un temps qui n’est jamais saccadé ni scandé par l’introduction d’éléments dramatiques, une véritable leçon de patience indispensable au propos même du film qui jamais n’emprunte le chemin de croix mais celui de l’épreuve insurmontable à surmonter. N’aie pas peur est certes une injonction mais qui prend dans le titre un second sens, son sens réel.  A celui jadis menaçant édicté par le père de Silvia, Montxo Armendáriz lui substitue sa  version accueillante, rassurante et patiente car face à l’épreuve de l’abus et de l’emprise il n’existe pas d’autre alternative, que celle d’en contourner les différents « mouvements », balbutiants et inconnus par nature, sans autre voeu que l’ultime mouvement qui tende vers la vie, soit édicté sans la sécheresse du métronome mais plutôt avec à la clef, la promesse d’un Sol majeur.


Véritable œuvre cinématographique, loin du film social ou militant, N’aie pas peur n’en cache cependant pas sa dimension résistante ni le sujet même de l’inceste sans pour autant en avoir fait sujet de film. Ici le sujet se confond volontairement avec le protagoniste, Silvia (Michelle Jenner), une jeune fille de vingt-cinq ans. Saisie à hauteur d’enfant et en plan subjectif ou en plan séquence dès lors que les mains de sa mère (Belen Rueda) et de son père (Lluis Homar) l’ont définitivement abandonnée au vide sidéral de son silence et de sa douleur, Montxo Armendáriz place délibérément Silvia au cœur du film et de l’écran, recentrant ainsi la véritable question sur le véritable sujet, dénié. Désormais c’est aussi hors champ que réside, vit, existe le père, comme un père incestueux se situe hors  cadre, sans visage dans le regard de sa fille et dans celui du réalisateur, qui en créateur assume une seconde et réelle paternité, bienveillante et non contraignante, afin de redonner vie, corps, voix, béquilles à Silvia dont son violoncelle qui tantôt fait figure de point d’appui, tantôt de métaphore du fardeau logé sur son dos, telle une honte visible, indélébile.

Il semble qu’il y ait dans la direction d’acteur de Montxo Armendáriz une réelle volonté de laisser ses personnages déambuler dans de multiples directions, quand bien même celles-ci ne sont amenées qu’à conduire vers une impasse ou une répétition, et ce malgré une mise en scène particulièrement maîtrisée dans le cadre et le hors cadre. Ainsi, les scènes non ritualisées se réitèrent-elles pourtant à l’identique, comme autant de tentatives toujours avortées, d’une délivrance qui ne vient pas ou d’une répétition inévitable. C’est le sens des multiples scènes de repas entre Silvia et sa mère qui même égrenées sur plusieurs années rejouent la répétition assourdissante d’un silence éloquent. C’est aussi le sens de ce quotidien que père et fille vivent côte à côte, seuls désormais, sur un canapé qui lui aussi a traversé le temps, et où ne subsiste en lieu et place du ravage premier – qui donne lieu à une des scènes les plus fortes du film -  que cette unique trace qui les lie, sans pouvoir la délier ni que rien ne parvienne durablement à l’emporter sur la peur, la terreur dissimulées. 



C’est probablement dans cette incessante litanie que se situe le souffle, la respiration de Silvia et du film, son sens profond qui transcende le sujet même de l’inceste et donne à N’aie pas peur cette couleur d’espérance qu’un tel sujet n’aurait pas pu laisser présager sans cette rythmique particulière, celle du temps inaliénable à l’oubli, véritable combat mené de manière souterraine, à qui mieux mieux au gré des rencontres, des jours et des nuits, d’un premier amour, d’un vernis à ongles, de machines à sous, du temps qui passe puis un jour, d’un groupe de parole qui brise le récit de manière inattendue.

Silvia traverse ainsi le temps, les êtres, les lieux en n’ayant d’autre choix, tel Sisyphe, que de porter son fardeau-violoncelle à même la peau, côtoyant, sans se confier ni se dévoiler, ces personnages qui un jour ne deviendront que secondaires dans son existence, dressant symboliquement pour elle une sorte de corridor vers une sortie au grand jour, quand bien même celui-ci ne serait jamais le grand jour mais plutôt un jour à venir.

Si N’aie pas peur est un film qui force le respect et la retenue, c’est qu’il parvient à rendre un véritable hommage - bien au-delà du thème central de l’abus sexuel - à la ténacité, à la persistance et à la résistance, face à l’oppression la plus angoissante qui soit, sans jamais céder à la tentation éphémère et illusoire de la trousse de secours ou du manuel de survie. Et s’il n’est parfois pas de meilleur et de cri plus efficace, au cinéma comme dans la vie, que l’obstination dépouillée d’une dramaturgie criarde ou d’une liturgie bavarde, N’aie pas peur en fait montre avec un silence musical des plus efficaces. 

Laura Tuffery

Article mis en ligne le 30/10/2012 sur www.culturopoing.com

Sortie salles le 31/10/2012

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