Piéton, prends le pouvoir

Le confinement a ceci de bon que durant sa prise d’air quotidienne autour du pâté de maison, le citadin peut enfin risquer d’occuper l’espace comme bon lui semble.

Enfin il lui est permis d’occuper la route, les artères principales, la plus grande partie de l’espace urbain. Tout cela en prenant son temps, sans se faire klaxonner ou renverser.

Piéton, ta ville ne t’était pas et ne t’est pas réservée. Les plus grandes artères urbaines sont façonnées pour accueillir les milliers de personnes seules dans leur voitures individuelles de quatre ou cinq places. Leur taille, par dix fois supérieure à la tienne, justifie ces aménagements et cette répartition de l’espace.

Piéton, tes chemins sont balisés. Tes pieds ne sont pas libres. Cette répartition n’est pas en ta faveur. Suis le chemin des passages piétons. Attends au feu rouge. Subis le bruit ambiant, constant. Respire l’odeur âcre des pots d’échappement. Observe les travaux d’aménagement de voirie répétés, la bétonisation toujours plus poussée de ton environnement. Laisse passer les automobilistes pressés. Ils sont plus gros, plus bruyants, plus légitimes que toi.

Il semblerait aujourd’hui que pour la première fois, les grands axes urbains ne soient pas source de bruit. Comme si tout d’un coup, on avait coupé ce vieux téléviseur qui grésillait en permanence dans un coin. Comme si les habitants des villes avaient enfin la permission d’écouter le bruit du silence.

 

La voiture a redéfini le paysage urbain comme jamais une machine humaine ne l’a fait auparavant.

 

On a aujourd’hui du mal à imaginer la ville dépouillée de ses voitures puisqu’elles occupent la quasi-totalité de l’espace urbain. Places de parking, routes, panneaux de signalisation, dans nos villes modernes tout leur est destiné.

Pourtant lorsque la voiture émerge dans les villes étasuniennes des années 1920, elle est d’abord surnommée « l’écraseuse » du fait de sa dangerosité. À l’époque, certains éditorialistes suggèrent de la limiter à un kilométrage par heure très réduit ou même de la bannir complètement des villes.

Les jeux d’enfants en extérieur se sont ainsi progressivement effacés, le nombre d’enfants écrasés en ville ayant drastiquement augmenté. Dans le New York de l’époque, une procession de 10 000 enfants défile pour alerter sur les dangers de la voiture. L’automobile impose à la ville une nouvelle discipline. Elle fait comprendre aux piétons que l’espace ne leur appartient plus. Cette histoire relativement peu connue est présentée dans l’excellent documentaire Arte de Jean-Robert Viallet, L’Homme a mangé la Terre. (2019)

Quand on connaît la suite, ces faits un peu oubliés retentissent tout particulièrement. Aujourd’hui la place de la voiture en ville est largement établie. Elle commence certes très lentement à être remise en question, on a pu notamment le voir dans certains programmes des élections municipales de mars 2020. Mais la route est encore longue. Dans ce combat, toutes les voix dissidentes compteront.

 

L’histoire du progrès est une histoire humaine, avec ses perdants et ses gagnants. Pour un environnement de vie plus apaisé, piéton réclame ta place et prends le pouvoir.

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