Ma confinerie et son après...

Soixante-quatre cases, plein de petits personnages, et tout autour, une ribambelle de marmots émerveillés. Détourner les enfants, le temps d’un clin d’œil entendu, du système éducatif convenu. Trouver de nouveaux angles d’apprentissage pour les réfractaires à cet enseignement périmé... L’enfant deviendra grand, j’ai envie de miser sur lui...

« On n’a jamais gagné une partie en abandonnant ». Tatakover*

Je suis une modeste joueuse d’échecs.

Parce que j’ai choisi une forme de parcours de touriste, il y un cap que je ne franchirai pas dans la compréhension du jeu. Apprendre par cœur des variantes indigestes ne me fascine pas. Mais enseigner la tactique et une pointe de stratégie aux enfants me passionne.

C’est mon métier, source infinie de petites joies et de surprises. Soixante-quatre cases, plein de petits personnages, et tout autour, une ribambelle de marmots émerveillés.

J’étais malheureuse à l’école, alors j’ai voulu y retourner et prendre ma revanche.

Détourner les enfants, le temps d’un clin d’œil entendu, du système éducatif convenu.

Trouver de nouveaux angles d’apprentissage pour les réfractaires à cet enseignement périmé... comme un comédien trouve son clown, comme un médecin trouve un antibiotique/antiviral pour lutter contre un… virus.

L’enfant deviendra grand, j’ai envie de miser sur lui.

Mais ça, c’était ma vie d’avant. Depuis le 16 mars, je ne vois plus mes élèves.

D’autres sujets de réflexion s’imposent alors à mon esprit. Déjà, fin décembre, je lisais, à la terrasse d’un café, une ligne d’info sur le web : « Un virus inconnu semble toucher la province de Wuhan, en Chine… nous ignorons toutefois s’il est transmissible de l’homme à l’homme… ».

Oup’s.

Soudain mon Schweppes est plus amer encore.

Je découvrirai plus tard que j’étais en train de siroter un peu d’écorce de quinquinas rouge (ou jaune), bref, de la quinine, bref, une mini-dose d’hydroxychloroquine… en fumant une cigarette… je culpabilisais parce que le sucre et la nicotine, c’est mal.

Les jours passent ;

- Naissance des premiers morts en Chine (mon esprit critique et mal tourné tend à multiplier les chiffres par mille),

- Existence de la transmission interhumaine

- Et, cerise qui fait déborder le vase, trois cas avérés en France…

Dorénavant, les chinois portent un masque. L’Italie du Nord est touchée.

Dame Buzin alerte le Roi d’une trop petite voix. Le monarque, d’un regard bref et agacé, l’envoie se promener sur la diagonale de l’Hôtel de Ville.

Je suis une modeste joueuse d’échecs ayant appris à mes dépens qu’il est dangereux de sous-estimer son adversaire…

Là-haut, sur leur plateau d’argent, ils ne le sous-estiment, ils le nient, le méprisent. Aucune perception du camp de l’autre, deux, trois coups de retard, une pénurie de pièces majeures, des pions isolés… Adversaire invisible, pas le niveau pour jouer à l’aveugle.

Dans notre jargon, nous appelons ce genre de partie « une poubelle ».

Ils ont perdu cette première manche, leur crédibilité et surtout, des vies. Ils l’ignorent encore.

Les semaines passent et moi aussi, je suis perdue. De nouveau dans la peau de cette élève à qui l’on profère des absurdités et je n’ai toujours pas les moyens de rétorquer, de démontrer l’injustice et l’injustesse de ces propos.

Crier partout que si, bien sûr que si, il faut porter un masque… ou une chaussette sur le nez ?!... Je suis prof d’échecs, pas médecin, comment lutter contre Michel Cymès ?

Confinée, impuissante, lâche. Je refuse de garder les enfants des soignants, sans protection. A ce moment-là, les enfants sont décrits comme des bombes virales.

Angoissée, coupable, en colère. Seule ma guitare m’apaise, nous jouons ensemble Les paradis perdus. Comme si un jour, nous les avions trouvés.

Rien ne m’échappe, je lis tout : sanitaire, social, politique, économique… tout cela ne devrait faire qu’un, mais non, en fait, ce ne sont que des concepts qui se font concurrence.

La scie sauteuse aussi, ça me détend. Bonnes vibrations, bon feeling avec la machine. Bricoler trois bouts de bois, ça me calme… presque autant qu’un Xanax… dont je tends à doubler la dose.

Dois-je remercier nos bourreaux ? Mon équipe et moi avons droit au chômage partiel. Je critique, je critique, mais la France me paie à ne plus rien faire d’autre qu’à penser du mal d’elle. J’aimerais la voir plus belle et plus noble, le terme « racisé » ne serait pas né, notre représentant nous parlerait comme à des adultes… l’on aurait à nouveau le droit de réfléchir, de s’exprimer… et toujours dans le strict respect de l’autre.

Il m’est arrivée plusieurs fois de m’endormir sur Salomon. Ce n’est pas ma plus belle expérience.

Mais je veux les voir, tous, je veux savoir, tout. Qui est qui. Qui joue pour qui.

Karine Lacombe, par exemple, n’a pas la naïveté de viser le lit de Macron, hein ?! Lorgnerait-elle alors le ministère de la santé ?

Cohn-Bendit, éternellement vulgaire, Luc Ferry, grossier parce que ça fait jeune, Duhamel, lourdingue dans ses analyses. Il tousse et pas dans son coude.

Le Professeur Côme, bridé, on le sent, mais qui sous-entend… A bon entendeur… ?

Puis ce petit sourire moqueur, parfois sympathique, souvent déplacé. Pujadas chez Raoult, qui joue à celui qui sait. Ridicule alors, ce rictus. Quoi que vaille le traitement du Professeur, Raoult exerce son métier. « Il vaut toujours mieux jouer un plan faux de façon logique que de n'avoir pas de plan du tout. » Victor Kortchnoï**

Mais qui suis-je, pour juger ?!

Aujourd’hui, honte à moi de n’avoir servi à rien dans cette confinerie ! Alors pour blanchir, non pardon, pour laver ma conscience, je me suis engagée comme renfort dans une de « mes » écoles.

« Tous les enfants doivent y retourner… en respectant la distanciation physique » d’un mètre. Notre Président a dit aussi, qu’en réalité, les enfants sont très peu contagieux***.

La distanciation ne doit, du coup, être envisagée que comme une vue de l’esprit, un simple concept. Les directrices d’écoles s’arrachent les cheveux en lisant le protocole sanitaire (aux lignes contradictoires) à suivre. Il est impossible de faire respecter la distanciation physique ou même sociale entre des enfants qui se retrouvent dans des classes minuscules, tous surexcités au terme de deux mois d’enfermement.

Les élèves sont les uns sur les autres, échangeant feutres, livres, joie de vivre et postillons. Hier encore l’un d’eux me demande : « Mais pourquoi on doit toujours se laver les mains ? » … Quant à son pote, il commente : « De toute façon, si l’un de nous l’a, ben on l’a tous. » …

Voilà, aujourd’hui, j’ai un rhume (malgré le masque, le gel, mes Schweppes Tonic et cet espace que je tente de maintenir entre les autres et moi). Dorénavant, toute forme de rhume est suspecte.

L’adulte que je suis devenue trouvait enfin son bonheur à l’école. Elle le perd. Elle se méfie un peu plus de l’Homme, encore. Hier, il valait mieux ne pas lui tourner le dos, aujourd’hui, il n’est pas, non plus, prudent de le regarder en face. Elle ne supporte plus le mot « bienveillance » distribué à qui mieux-mieux aux bobos par les bobos vegan qui « aiment les gens ». Elle s’énerve de ça et d’un rien.

Je parle de moi, je parle de vous, peut-être. De gens qui cherchent parfois leur place, dans ce petit monde, mais qui apprécient l’intelligence, qui bossent un peu la leur. Ceux qui aiment rire, lire, observer, travailler, imaginer, agir.

Ceux qui n’écoutent plus France Inter, ne lisent plus Libé (qui, depuis presque 10 ans, a supprimé son diagramme d’échecs quotidien).

Ceux qui, désormais, devront porter un masque et un préservatif pour faire l’amour, ceux qui voient le monde autour d’eux s’effriter, et peut-être même le leur.

Je parle de nous tous qui, malgré tout, avons toujours un brin d’humour, d’autodérision et d’espoir… et peut-être même un coup d’avance. Qui sait ?!

Lo

Le 4 juillet 2020

 

* Xavier Tartakover est un joueur d'échecs austro-hongrois, célèbre pour son talent et son Livre : Le bréviaire des échecs, un ouvrage que je recommande à tous.

** Viktor Kortchnoï : joueur d’échecs soviétique, né le 23 mars, comme moi, deux fois vice-champion du Monde. A ce moment-là, c’était Karpov, le champion du monde.

*** Information validée par une étude scientifique sérieuse effectuée sur un panel représentatif de la population, à Contamines-Montjoie (joli nom !), selon laquelle un enfant n’aurait contaminé personne, alors qu’il a fréquenté trois écoles (un génie…), deux centres de loisirs et une école de ski (… hyperactif…) et rencontré au moins cent trente humains, en moins de deux semaines.

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