Renvoi des sans-papiers : reportage au Centre de Rétention de Marseille

Le 26 novembre prochain s'ouvrira au Tribunal de Grande Instance de Marseille le procès des inculpés de l'incendie du Centre de Rétention du Canet. Il y a deux ans, suite à une épidémie de légionellose au Centre de Rétention Administrative (CRA), deux détenus ont mis le feu à leur cellule en signe de protestation face aux conditions de leur enfermement. Alors que les associations organisent des comités de soutien, cet événement soulève la question du mode de fonctionnement de ces centres. Reportage.

Entrée de la salle d'audience du Centre de Rétention du Canet © Laure Broulard Entrée de la salle d'audience du Centre de Rétention du Canet © Laure Broulard
Le 26 novembre prochain s'ouvrira au Tribunal de Grande Instance de Marseille le procès des inculpés de l'incendie du Centre de Rétention du Canet. Il y a deux ans, suite à une épidémie de légionellose au Centre de Rétention Administrative (CRA), deux détenus ont mis le feu à leur cellule en signe de protestation face aux conditions de leur enfermement. Alors que les associations organisent des comités de soutien, cet événement soulève la question du mode de fonctionnement de ces centres. Reportage.

 

 


Jeudi 14 novembre, il est 11 heures et un fort mistral souffle à la sortie du Métro Bougainville, dans un quartier populaire dans le Nord de Marseille. Les jours de grand vent, on entend des cris venant du CRA du Canet. C'est du moins ce que raconte un voisin. Ce dernier m’indique le chemin à suivre : « Aujourd'hui ils vont encore en renvoyer chez eux. Regardez, ils ont sorti le camion aux vitres fumées ». La salle d'audience du Juge des Libertés et de la Détention (JLD) est attenante au centre de rétention ; prison et jugement ne sont jamais très éloignés. L’entrée grillagée est discrète. Le visiteur avance entouré de barbelés, passant à travers plusieurs portes et tourniquets avant de pouvoir accéder à la salle. C'est là que se décide l'avenir des migrants. Après avoir été interpellés sur la voie publique, les sans-papiers sont placés dans le centre pour cinq jours au bout desquels ils doivent passer devant ce juge. Ce sont les nouveaux délais mis en place par la loi Besson du 16 juin 2011. Le JLD décide de la prolongation de leur rétention de vingt jours, soit de leur assignation à résidence en attendant qu’ils soient renvoyés chez eux. A la fin de la matinée, la préfecture se sera engagée à acheter dans la semaine qui suit des billets d’avion pour l’Albanie, la Roumanie, l’Algérie et la Tunisie. Le juge est aussi chargé de vérifier la légalité des conditions d'interpellation des retenus. La mise à jour d’irrégularités est la seule chance de libération des réfugiés, ce qui confère à ces jugements une triste atmosphère de fatalité. 

 

Sous l’auvent devant la salle d'audience, assise sur un banc entouré de grillages blancs, une femme d'une cinquantaine d'années attend, l’air blasé. Elle se prénomme Marwa. Cette mère algérienne est là pour son fils. Elle me confie que ce dernier, Mohammed, est arrivé en France il y a sept ans par l'Espagne. Le jeune homme a traversé la Méditerranée en barque Yamaha, muni seulement d'un GPS. Il a été pendant six ans dans le trafic de cigarettes, très développé à Marseille. Il avait par ce biais de bons contacts chez les policiers, à qui il revendait des Marlboro. Ainsi, lors de ses deux premiers passages devant le JLD,  un coup de téléphone avait suffi pour qu'il soit libéré. Maintenant c'est fini, il a été contraint d’arrêter son trafic : « Je sais qu'ils vont le renvoyer, c'est sûr », lâche sa mère d'un air résigné. Avant de souffler sa propre sentence : « De toute manière il est malheureux ici, il sera mieux chez nous ».

Lorsque les agents de la Police aux Frontières (PAF) nous ouvrent la porte de la petite salle d'audience, le premier dossier est déjà en cours d'examen. Sont présents le juge et son script, une avocate ainsi qu'une représentante de la préfecture. Trois ou quatre policiers sont en permanence dans la salle, entourant le mince public : il n'est composé que de Marwa et de trois observateurs de la CIMADE, une association de défense des droits des sans-papiers. L’ambiance est presque intimiste : on parle à voix basse, tout le monde se connaît, échange des petits mots et des sourires. Les sans-papiers, eux, ne maîtrisent pas les codes du lieu, ce qui accentue le malaise du spectateur. Les retenus semblent perdus devant le juge : «  Je ne suis pas sans papiers, j’ai présenté tous les justificatifs », plaide monsieur Préca, un Albanais de 35 ans, dans les quelques mots de français qu’il connaît. Vasile Youlouth, un Roumain de 27 ans veut rentrer le plus vite possible chez lui, sortir du CRA à tout prix : «  J’ai compris qu’on ne voulait pas de moi ici. Maintenant je veux rentrer chez moi, c’est bon. »

Espace d'attente de la salle d'audience du CRA, Marseille © Laure Broulard Espace d'attente de la salle d'audience du CRA, Marseille © Laure Broulard
 

Bien que le juge suive la procédure à la lettre, la justice rendue ici semble industrielle et arbitraire. Les affaires traitées sont d'une importance capitale pour les sans-papiers en passe d'être expulsés, néanmoins il règne comme une ambiance de nonchalance. La jeune avocate commise d’office plaide une main dans la poche, l’autre dans les cheveux. Les policiers n'ont même pas pris la peine de mettre sur silencieux leur téléphone portable, ces derniers sonnant plusieurs fois au cours des audiences, sans que personne ne s'en émeuve outre mesure. L'atmosphère est chargée de résignation : chacun sait qu'aucun de ces migrants ne va rester en France. C'est ce que Marwa marmonne sur les bancs du public : « De toute manière, personne ne sort d'ici. Les avocats sont des commis d'office, ils ne gagnent rien, ils ne se battent pas ».

Même s'ils le voulaient, ces avocats qui défendent parfois jusqu'à 10 personnes différentes en une matinée ne pourraient pas réellement plaider. Devant le JLD, leur rôle se cantonne à signaler une « nullité », c'est-à-dire des irrégularités dans l'interpellation des retenus. Leur marge de manœuvre est très restreinte. Les centres de rétention représentent le maillon essentiel du contrôle et de la régulation de l'immigration illégale en Europe. La justice insiste sur la différenciation entre détention et rétention : les sans-papiers retenus dans les CRA n'ont commis aucun crime sur le sol français, ils sont pourtant privés de liberté. C’est sur cette différenciation de termes, et de termes seulement, que repose une mécanique permettant l’enfermement et le contrôle de populations la plupart du temps inoffensives. Le développement des compétences des CRA répond à plusieurs directives européennes de 2011, retranscrites dans la Loi Besson. Parmi celles-ci l’immigration choisie, qui privilégie la régularisation de travailleurs qualifiés au détriment des autres. La loi a aussi permis l’allongement de la durée maximale de rétention, passée de 35 à 42 jours. Cela facilite la mise en œuvre des procédures d’éloignement de la préfecture.

Ce matin-là, cinq dossiers ont été examinés, chaque fois entre cinq et dix minutes. Les sans-papiers défilent, la plupart demandant une assignation à résidence. Ils veulent sortir du Centre de Rétention à tout prix, et pouvoir rester chez des amis en attendant d'être renvoyés dans leur pays. « C'est souvent pour tenter de passer dans un autre pays, ou pour pouvoir échapper plus facilement aux agents de la PAF qui viendront les escorter jusqu'à l'avion », m'informe une des observatrices de la CIMADE. Plusieurs d'entre eux ont déjà fait des demandes de régularisation en Italie. Mohammed a déjà deux refus d'embarquement à son actif : lorsque les agents de la PAF viennent les escorter jusqu’à l’avion, les sans-papiers se rebellent et résistent par la force ou par la fuite. Sa demande d’assignation à résidence est rejetée, comme pour les autres. Quand le verdict tombe, sa mère, impassible, se lève. Dans sa bouche la sentence se résume en un seul mot: « Voilà ». 

 

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