Laure Siegel
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Billet de blog 7 mars 2019

Femmes en Thaïlande // Un marché du travail bouché pour les moins privilégiées (1)

Kyoko Kusakabe étudie le secteur informel en Asie du sud-est. La chercheuse a offert ce focus sur la Thaïlande en mars 2017 alors que le gouvernement multipliait les raids contre les étals de street food, une des activités traditionnelles occupée par les femmes, qui ont dû s'adapter vite. Première d'une série d'interviews sur le statut social, économique, politique et culturel des Thaïlandaises.

Laure Siegel
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"Journée internationale des droits des femmes : Où en sont les Thaïlandaises ?"
(Le Petit Journal / Bangkok - 8 mars 2019) 

Professeure Kyoko Kusakabe © Tom Vater

Comment les femmes trouvent-elles du travail dans le secteur informel ?

Les vendeuses de rue se passent les stands de mère en fille et beaucoup d'entre elles ont leur spécialité, selon d'où elles viennent dans le pays. Avec le récent assaut contre la street food à Bangkok, elles intègrent le secteur des transports ou de la construction grâce à des relations familiales ou amicales qui les recommandent auprès des chefs. Avant de conduire des motos-taxis, les femmes ont commencé avec les taxis il y a quelques années.

Certaines conductrices de moto-taxis font part de harcèlement dans la rue de la part de leurs collègues masculins, comment expliquer cette hostilité ?

Les hommes peuvent avoir l'impression que si trop de femmes investissent ces secteurs, cela va "dégrader" leur métier, considéré comme un travail masculin et difficile. Ils se disent : "Maintenant les gens vont penser que c'est un travail facile si les femmes peuvent aussi le faire", alors ils perdent leur statut social de travailleur acharné. Dans le secteur de la construction, malgré la loi sur l'égalité des salaires, il y a encore de grands écarts de paiement, justifiés par le fait que les femmes ne sont pas aussi efficaces au niveau physique. Pour en revenir aux motos-taxis, l'application GoBike pourrait être une bonne opportunité pour certaines conductrices si elle était développée plus extensivement, elles pourraient attendre qu'un client les contacte pour un trajet et n'auraient donc pas à attendre pendant des heures en ligne sur le trottoir en subissant ce genre de commentaires.

Quelle est la situation du marché du travail ?

Le nombre de travailleurs diminue : les emplois les moins rémunérés sont occupés en majorité par les travailleurs migrants, cambodgiens dans le secteur de la construction et birmans sur les marchés. Il y a de moins en moins d'emplois à faibles revenus pour les Thaïlandais, qui ne veulent plus occuper ce genre d'emplois mais qui n'ont pas encore les compétences pour obtenir un meilleur travail. Les services sont en croissance et absorbent beaucoup de femmes mais les revenus dans cette industrie restent faibles. Avec les raids contre la vente ambulante, l'espace pour les femmes peu qualifiées se rétrécit.

Une mère et sa fille derrière leur stand de street food sous l'escalier d'une station de métro à l'est de Bangkok. © Laure Siegel

Les hommes ont la possibilité d'intégrer des écoles professionnelles et de devenir électriciens et techniciens. Mais c'est très difficile d'entrer dans ces écoles pour les femmes, qui sont aussi rebutées par ces établissements réputés violents. Certaines femmes font du travail à domicile, de la couture, mais elles sont mal payées, non protégées et ne bénéficient pas du sentiment d'appartenance à une communauté ou d'aide sociale. D'autres étudient la comptabilité. Des salons de massage sponsorisés par le gouvernement et exportés à l'étranger. Mais c'est seulement un petit créneau, pas une solution globale pour ces millions de femmes.

Travailler à l'usine est vraiment difficile quand on a des enfants et même si les entreprises préfèrent embaucher des femmes, les emplois sont principalement occupés par des migrants. Pendant les crises, les hommes rentrent chez eux où le gouvernement leur fournit des travaux de construction temporairement mais les femmes ne se voient rien proposer quand elles rentrent au village. Les femmes ont tendance à être celles qui empruntent de l'argent en période de difficultés, car les créanciers estiment qu'il est plus facile de se faire rembourser leurs crédits par des femmes car la mobilité des hommes est très élevée. Ils sont moins fiables que les femmes, qui ne disparaissent pas du jour au lendemain car elles savent que leurs opportunités sont plus limitées. Mais l'écart entre les générations s'agrandit, il devient plus difficile de demander à la grand-mère de s'occuper des enfants au village tandis que les mères vont à la ville pendant des années sans les voir. Devenir chauffeure de taxi par exemple signifie qu'elles peuvent emmener leurs enfants avec eux à Bangkok.

L'anonymat de la ville permet à ces femmes de vivre sans les hommes, avec leurs enfants et c'est devenu acceptable de vivre en tant que femme célibataire dans la ville. C'est certainement plus facile que dans les zones rurales, où il vaut mieux ne pas être trop entreprenante en tant que femme seule. Il n'est pas bon de rester visible et de trop bien réussir, les femmes ne peuvent pas être trop importantes dans le village. En ville, les femmes peuvent sortir davantage du rôle et de l'identité que la société leur a attribué.

Une station de moto-taxi à l'est de Bangkok © Tom Vater

Pourquoi les salaires sont-ils maintenus officiellement à 300 baths (8 euros) par jour depuis des années, malgré l'inflation ?

Dans les années 1980, des organisations collectives de travailleurs ont tenté de faire bouger les lignes. Puis le phénomène de sous-traitance des tâches par des agences d'interim a affaibli les syndicats car la plupart des travailleurs occupent des postes temporaires et ne sont pas syndiqués.

Pourtant la Thaïlande compte le plus grand taux d'emploi féminin dans la région Asie-Pacifique.

Les femmes en Thaïlande sont traditionnellement fortes, elles possèdent de la terre et occupent de nombreux emplois. En Asie, les femmes thaïlandaises sont bien placées. Au Japon par exemple, les hommes sont à la tête de tout, des décennies d'une politique qui a beaucoup gâché la confiance des femmes. Mais les Thaïlandaises risquent de perdre ces avantages. La politique du gouvernement comprime l'économie informelle, ne met aucune pression sur l'industrie pour augmenter les salaires et ne prend aucune mesure pour favoriser le bien-être social des femmes. Ils disent oeuvrer pour le renforcement de l'institution familiale mais ils juste mis en place du conseil conjugal. Je ne pense pas qu'ils veuillent faire du mal aux femmes consciemment mais ne rien faire est un crime.

Pourquoi le sort de ces femmes intéresse t-il peu ?

L'idée est répandue que les femmes qui travaillent dans la rue ne sont pas des femmes "honnêtes", la classe moyenne ne veut pas les voir sur le trottoir. Des attaques contre la classe ouvrière ont lieu sur des pages Facebook qui exigent qu'ils disparaissent, une attitude reliquat du système féodal. Ils ne veulent pas de toutes ces "chemises rouges" dans les rues de la ville. L'espace réservé aux femmes indépendantes se réduit et c'est une politique qui a été créée. Elles ne peuvent pas monter, elles ne peuvent plus descendre dans l'échelle sociale, tandis que l'économie de suffisance est promue par les riches envers les pauvres, ils leur disent : "Vous devriez être heureux avec ce que vous avez". C'est vraiment frustrant.

Quels sont les changements sociaux qui affectent cette situation ?

Le réseau familial s’affaiblit même si pour les femmes à faible revenu, les grands-parents sont la seule solution de garde pour les enfants. Il y a très peu de crèches gouvernementales à Bangkok, cela ne suffit pas. Tout est en train de se démanteler, le marché du travail, les liens familiaux s'effondrent et toutes les hypothèses que nous avions à propos de la Thaïlande s'avèrent fausses. Certaines femmes thaïlandaises doivent désormais faire face aux mêmes conditions de vie que les migrants : même type de logement, même rythme de travail. Même la nationalité thaïlandaise ne leur donne plus d'avantages.

Propos recueillis par Laure Siegel à l'Institut asiatique de technologie de Pathum Thani. 

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