Laure Siegel
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Billet de blog 7 mars 2019

Femmes en Thaïlande // Violence domestique et représentation médiatique (2)

La chercheuse Channetee Tirram étudie l'image de la femme dans les médias et s'exprime sur les racines de la violence contre les femmes, alors que de nombreux fémicides ont fait la une des médias récemment. Deuxième d'une série d'interviews sur le statut social, politique, économique et culturel des Thaïlandaises.

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"Journée internationale des droits des femmes : Où en sont les Thaïlandaises ?" (Le Petit Journal / Bangkok - 8 mars 2019) 

Professeure Chanettee Tinnam © Laure Siegel

Comment expliquer la résurgence de féminicides violents en Thaïlande? Ces cas sont-ils davantage traités dans les médias, ou y a-t-il plus de violence à l'égard des femmes? Si oui, pourquoi? 

J'utilise le concept d'iceberg de violence pour l'expliquer. Au sommet de l'iceberg se trouve la violence directe et visible contre les femmes en tant qu'objets sexuels. Il y a toujours une massive présence de stéréotypes des femmes prostituées ou au contraire de bonnes mamans, filles ou épouses dans les séries TV et JT en Thaïlande. Il y a toujours de la pornographie en ligne et sur certaines chaînes locales, même si c'est illégal, parce que le gouvernement ignore le sujet. La violence domestique a été internalisée dans la culture par les hommes comme les femmes et est considérée comme une affaire personnelle, et non comme une affaire de communauté. Mais cette violence est politique et il faut changer cet état d'esprit.

Nous enseignons aux femmes à être de bonnes épouses, mamans et filles à la maison qui n’ont aucune place dans les affaires publiques. Il y a toujours un fossé entre les sexes dans les feuilletons, il est rare de voir des rôles féminins participer aux affaires publiques ou avoir des carrières. Les femmes marginales, comme les prostituées, n’ont pas leur place dans les médias et sont toujours blâmées par la société. Nous n'avons pas de place pour les mères adolescentes non plus, la loi dit qu'elles ne peuvent plus être renvoyées de l'école pour cause de grossesse, mais nous ne pouvons confirmer que l'état d'esprit des gens ait vraiment évolué à ce niveau. Il n'y a pas de place non plus pour les lesbiennes dans les médias, les transgenres et les gays ont plus de "pouvoir" à ce niveau. Une lesbienne refuse le rôle de procréatrice qui lui est assignée en tant que femme et est donc invisible.

--> Un article en anglais sur l'histoire lesbienne en Thaïlande

Miss Thaïlande défile lors du Festival du Bonheur, une opération de communication organisée par les militaires après leur dernier coup d'Etat en 2014. © Tom Vater / thedevilsroad.com

Dans la société thaïlandaise, on parle rarement des racines de la violence directe, qui se trouvent sous l'iceberg :

- Le premier niveau sous l'iceberg comprend les institutions sociales qui produisent de la violence structurelle en lançant des politiques, des codes de conduite, des valeurs sociales et des programmes d’études, qui façonnent les mentalités. Elles contrôlent l'éducation, la justice, la religion, la famille, l'administration, le système de santé publique, les communautés et les médias. Par exemple, selon la tradition bouddhiste, si vous êtes née femme, vous avez commis des péchés dans une vie antérieure. Même avant la globablisation et les influences prudes occidentales sur le genre, nous avions un problème à ce niveau. Les femmes moines existent mais leur ordination est toujours illégale. Ensuite, le capitalisme a aggravé la situation car une personne est désormais jugée sur sa valeur sur le marché du travail et la plupart des femmes n'en ont aucune, car elles sont censées rester à la maison.

- Le deuxième niveau est la violence culturelle et les idéologies, qui proviennent du patriarcat. Dans ce pays, les idéologies dominantes sont celles de l'autoritarisme, de l'ancienneté, du nationalisme, du capitalisme et de l'hétérosexualité. Ils divisent le monde en deux catégories, hommes et femmes, et les personnes qui ne s'y retrouvent pas sont discriminées dans le tissu social. Ces idéologies soutiennent la violence structurelle décrite ci-dessus en raison de l'internalisation de ces concepts par les gens, et sont également promus par les plus grandes puissances.

Durant la période monarchique depuis le premier roi de la dynastie Chakri en 1782, la famille polygame a été promue : à la base de la société thaïlandaise, se trouve donc le droit des hommes à avoir plusieurs femmes. Depuis 1935, la polygamie est illégale, mais est toujours largement pratiquée et "acceptée", beaucoup d’hommes ayant une mia noi ("épouse mineure"), une maîtresse. Maintenant, la monarchie promeut la famille nucléaire, qui met aussi de côté un grand nombre de personnes, comme les mères célibataires.

Sous le dernier gouvernement militaire, je n'ai vu aucune politique visant à améliorer l'égalité entre les genres. Pendant le mandat du Premier ministre actuel, nous l'avons vu reprocher à une touriste anglaise violée et tuée sur l'île de Koh Tao de porter un bikini sur la plage, et à une adolescente de porter un haut court lors du festival de l'eau Songkran. Dans une interview, Prayuth Chan-o-cha (Premier ministre depuis le coup d'Etat perpétré par une faction de l'armée le 22 mai 2014) a déclaré qu'il a toujours pu se concentrer sur son rôle de leader car sa femme est une bonne épouse qui fait tout à la maison et qu'il n'a jamais eu à s'occuper de la moindre tâche ménagère. Pendant cinq ans, c'est l'image-modèle de la femme qui a été répétée à la télévision par le chef de l'armée et du pays, qui publiquement ne respecte pas le corps des femmes.

Pendant le festival Songkran, ici à Bangkok au mois d'avril 2016, les gens font la fête et s'aspergent d'eau et de talc dans les rues. © Laure Siegel

Vous êtes impliquée dans le contrôle des canaux de diffusion télévisés sur la représentation des femmes. Avez-vous constaté une évolution au cours des dernières années depuis que le problème a été identifié ?

Il y a trois ans, la Commission nationale de la diffusion et des télécommunications m'a demandé de rédiger des directives pour respecter la dignité des femmes à destination des programmes télévisés. Il s'agissait de la première tentative de protection des droits des femmes à la télévision. Mais je n'ai pas vu de différences depuis le lancement de ces directives. Je vois encore des feuilletons sur les chaînes grand public qui reproduisent la même représentation des femmes en tant que bonnes mères et bonnes femmes et qui légitimisent des scènes de viol par des hommes qui se sentent blessés dans leurs sentiments. Les programmes violents ne sont autorisés qu'après 20 h, mais à ce moment-là, beaucoup d'enfants sont encore réveillés et font leurs devoirs dans la pièce principale de la maison où la télévision est allumée.

Dans les années 50, le premier ministre Plaek Phibumnsongkhram a importé les premiers téléviseurs en Thaïlande et mis en place un réseau de diffusion national. Depuis lors, la télévision a eu une influence sur la vie quotidienne des gens et l'éducation ne fait pas pour l'instant le contre-poids nécessaire. J'ai récemment vu une émission de télévision pour enfants dans laquelle on leur disait que l'affection s'exprimait en faisant un câlin. Mais ils ne leur disent pas que vous pouvez refuser un câlin de quelqu'un, c'est dangereux car il n'y a pas de concept de consentement sexuel. L'année dernière, j'ai lancé un site Web pour les médias et la télévision pour surveiller les programmes destinés aux enfants.

Les universités sont très féminisées, les femmes y étant deux fois plus nombreuses que les hommes en Thaïlande. Un mouvement #MeToo depuis le scandale de viols dans le groupe d'étudiants du Nouveau mouvement démocratique a t-il émergé en septembre 2017 ? Pourriez-vous nous parler de la forme actuelle d'activisme en faveur de l'égalité des sexes ?

En ce qui concerne la jeune génération, je pense qu’elle est un peu plus consciente mais je reste préoccupée par le manque de connaissances en matière de sexualité. L'éducation sexuelle à l'école est encore très désuète, ils n'enseignent pas beaucoup plus que les parties du corps. Le mois dernier, le ministère de l’Éducation m’a envoyé son programme d’études "santé et hygiène" pour vérification...leur projet était encore très orienté en terme de rôles : le père est le chef de la famille et les étudiantes apprennent à être de "bonnes femmes".

Et l'école n'est pas toujours un lieu sûr. En janvier dernier, un professeur de la faculté d'éducation de l'université Chulalongkorn de Bangkok a été dénoncé pour avoir fait des commentaires transphobes en classe (exemples : "être un kathoey ("personne transgenre") n'est pas différent d'être un fou" et "les kathoeys sont des déviants sexuels, ils ne devraient pas enseigner.”). L'éducation sexuelle est donc limitée et la plupart des filles ne savent pas comment refuser une relation sexuelle si elles n'en ont pas envie lorsqu'elles commencent à sortir avec des garçons.

Bangkok © Laure Siegel
Bangkok © Laure Siegel / thedevilsroad.com

Les nouveaux mouvements politiques de jeunesse réussissent à lutter contre la dictature militaire mais ne font pas grand chose pour l'égalité des sexes. Beaucoup d'élèves ont une conscience individuelle du genre et réfléchissent à la manière dont les médias pourraient créer un nouvel état d'esprit pour la société, mais ils ne constituent pas vraiment de groupes à ce sujet. La page Thai Consent est une exception, un outil très puissant pour enfin discuter des rapports sexuels non consensuels, que beaucoup d'étudiants connaissent. 

Récemment, j'ai reçu une bourse du fonds de santé publique thaïlandais pour m'aider à étudier le consentement sexuel chez les adolescents à l'université. Je commencerai en avril et nous travaillerons sur la production médiatique en tant que prototype de consentement sexuel affirmatif avec mes seize étudiants du cours sur le genre et les médias. Je dirigerai également des ateliers dans plusieurs universités sur le consentement sexuel. C'est un début.

Qu'en est-il des études de genre en Thaïlande ?

Au niveau des études supérieures, un curriculum d'études sur le genre est disponible aux universités de Thammasat et de Chiang Mai depuis plus de dix ans. Dans mon cours, j'utilise la méthode de "l'apprentissage transformateur" : j'enseigne à partir de l'expérience des victimes et je crée des activités sur le terrain parce que les élèves comprennent et se souviennent mieux d'une histoire que d'une théorie.

Je leur enseigne également à écouter en profondeur en mettant les femmes au centre de l'expérience. J'organise des sorties dans des "laboratoires sociaux" pour qu'ils puissent rencontrer des femmes marginalisées et explorer le monde réel. Nous sommes allés à Khlong Lod, une rue où ils ont écouté et parlé avec des travailleuses du sexe. Certains de mes étudiants ont été très choqués d'apprendre que la plupart d'entre elles étaient des femmes d'âge moyen qui étaient mères et ne ressemblaient pas du tout aux jeunes mannequins présentées comme le stéréotype de la prostituée à la télévision.

L'année dernière, je les ai emmenés à la prison pour femmes de Bangkok. Ils n'avaient jamais vu l'intérieur d'un pénitencier auparavant et avaient un jugement négatif sur les prisons. Leur seule expérience des prisons était, à nouveau, la télévision. Cette expérience de rencontre et de discussion avec des prisonnières, dont beaucoup sont mères, a changé leur état d'esprit pour toujours. (A plus de 13%, la Thaïlande détient le record du plus haut taux d'incarcération féminine en Asie, principalement des femmes pauvres entraînées dans le trafic de drogue à petite échelle ou condamnées pour simple possession.)

Heureusement en Thaïlande, la princesse Bajrakitiyabha Mahidol a contribué à l'amélioration des conditions de vie des femmes détenues à Bangkok, Chiang Mai, Khon Kaen et Udon Thani, établissements qui appliquent des "meilleures pratiques" pour les femmes incarcérées et ont un faible taux de récidive : soins de santé, crèche, etc. (En 2006, la membre de la famille royale thaïlandaise a lancé l'initiative "Inspire", qui vise à améliorer les conditions de détention des mères en prison et à favoriser leur réinsertion dans la société après leur libération). À Ratchaburi, elles apprennent à être des experts en yoga pendant leur détention.

--> Un reportage en anglais à la prison de Chiang Mai où les femmes apprennent à être masseuses.

Une femme se recueille à un temple bouddhiste sur l'île de Koh Samui, dans le golfe de Thaïlande. © Laure Siegel

Quels sont les problèmes les plus pressants en Thaïlande pour les femmes en 2019, juste avant les élections historiques ?

Avoir plus de femmes au pouvoir ne change pas tout. Si la femme a intériorisé le même état d'esprit qu'un homme sexiste, le status quo ne changera pas même en changeant simplement les proportions. Mais oui, dans certains domaines comme la police et l’éducation, il devrait y avoir plus de femmes à des postes de responsabilité.

Pour moi, le droit à l'avortement devrait être une priorité. Il est toujours bloqué par la religion car dans le bouddhisme, vous ne pouvez pas tuer un fœtus, un être vivant. C'est un péché très grave, les moines disent aux femmes que l'esprit du bébé les suivra et les attaquera, les médias font leur une sur des "mères adolescentes coupables d'avoir avorté". C'est un mythe qui s'est construit au cours des siècles et avec lequel la majorité de la population thaïlandaise est toujours d'accord. Un jour, j'ai commencé à en parler dans un atelier et quelqu'un est sorti de la pièce pour montrer son mécontentement. Je vois que chaque parti politique évite toujours le problème.

La protection et la légalisation du travail du sexe constituent également une priorité. Cela devrait être légal, car les femmes devraient avoir la liberté de faire leur travail dans de bonnes conditions. Mais dans l’esprit thaïlandais, une "bonne dame" ne vend pas de sexe, alors le gouvernement estime qu’il ne peut pas le légaliser car cela voudrait dire que la prostitution est une carrière acceptable pour une femme thaïlandaise. La traite des êtres humains est un autre problème contre lequel il faut lutter, mais les femmes qui exercent ce métier selon leurs propres conditions devraient avoir accès à un meilleur système de soins de santé. Comme elles travaillent illégalement, elles ont uniquement droit au système de soins de santé national le plus limité, la catégorie à 30 baths (80 centimes) la consultation.

Pensez-vous que les droits des femmes font partie du débat politique ? Dans l'affirmative, quels partis semblent avoir un programme de "défense des droits des femmes"?

Les politiques de la plupart des partis politiques visent les familles hétérosexuelles de la classe moyenne. Certains d’entre eux ont évoqué des mesures sur la violence domestique, le bien-être des femmes et des enfants, l’éducation sexuelle et la réduction de la pauvreté des femmes. Au cours du mandat de Yingluck Shinawatra (2011-2014), la première et unique femme Premier ministre, un fonds pour les femmes a été créé pour les populations locales, mais l'attribution du budget ne va pas à la racine du problème et ne fait que gratter la surface de l'iceberg.

Propos recueillis par Laure Siegel à l'université de Chulalongkorn de Bangkok en mars 2019. 

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