Loi Sécurité Globale: comment le Gouvernement instille la peur de manifester

« Tu m’excuseras mais cette fois je te lâche », « Vu comme c’était la dernière fois, je préfère ne pas venir à celle-ci », « Ah non désolée, je tiens à la vie ». Ce sont les messages que j’ai reçus en demandant à mes amis s’ils m’accompagnaient à la manifestation du 12 décembre contre la loi Sécurité Globale.

« Tu m’excuseras mais cette fois je te lâche », « Vu comme c’était la dernière fois, je préfère ne pas venir à celle-ci », « Ah non désolée, je tiens à la vie ». Ce sont les messages que j’ai reçus en demandant à mes amis s’ils m’accompagnaient à la manifestation du 12 décembre contre la loi Sécurité Globale.

En arrivant sur la place Châtelet, je me suis demandée si ce n’était pas eux qui avaient raison. Le dispositif policier était impressionnant, j’ai été contrôlée trois fois simplement pour accéder à la place, contrainte à chaque fois d’exposer le contenu de mon minuscule sac à main comme si je risquais d’y cacher une batte de baseball.

J’ai toujours été assez intéressée par la politique. Née et élevée dans une famille de syndicalistes, bien à gauche, j’ai été de toutes les manifs, gamine, courant à travers les manifestants, portant les pancartes et chantant les slogans sans les comprendre. Puis je suis arrivée au lycée, j’ai marché en province contre la loi Travail, cette fois je comprenais ce contre quoi je manifestais. Cette année, c’est la Loi Sécurité Globale. Je suis adulte maintenant, et il n’y a plus d’enfants dans les manifestations. Quel fou voudrait amener son gamin dans un rassemblement pacifique ? Parce que c’est bien ce que ces manifestations sont, malgré les milliers de policiers mobilisés pour les encadrer.

Dans la manifestation, on chante, on danse, mais on s’inquiète aussi, beaucoup. On entend des détonations à l’avant, sans trop savoir ce qui se passe. On jette un regard inquiet sur la lance à eau déployée en fin de cortège. Il y a des gardiens de la paix, pardon, des forces de l’ordre de tous les côtés, qui nous encadrent consciencieusement, qui font arrêter et repartir la marche, imposant leur rythme. On se demande ce qu’on va prendre cette fois. On se demande si on va encore étouffer dans les lacrymos. Le 28 novembre, c’était la première fois que j’en inhalais. J’ai eu mal, j’ai pleuré, et j’ai appris ma leçon. Je n’aurais pas dû aller à l’avant du cortège, c’est vrai, après tout c’est là que sont les casseurs. Le 5 décembre, je me mettais au milieu. Encore plus de lacrymos, des bousculades, la sensation d’étouffer, se raccrocher à son pote pour ne pas le perdre, et aussi parce qu’on ne veut surtout pas se retrouver tout seul. Le 12, il n’est pas venu, et moi j’avais du sérum physiologique dans les poches, parce que pour la première fois de ma vie, j’avais la boule au ventre avant d’aller en manif. J’avais peur de me faire arrêter, de me faire embarquer, d’inquiéter mes parents qui sont si loin et qui, s’ils approuvent mon engagement, restent inquiet pour leur petite fille.

Cette fois je suis rentrée entière. Mais je ne devrais même pas avoir besoin de l’écrire. En France, en 2020, on est obligé d’envoyer un SMS à ses parents pour leur dire qu’on va bien après une manifestation, parce que ce n’est jamais sûr. Parce qu’ils embarquent des avocats, des journalistes, et puis moi je suis fille de prof, et est-ce que c’est pas un peu synonyme de Black Block ?

Alors non, ce n’est pas facile d’avoir 20 ans ou 21 en 2020. Parce que nous vivons une épidémie d’une ampleur catastrophique et qu’on ne peut plus ni aller en cours ni garder un travail. Mais surtout parce qu’avoir 21 ans en 2020, c’est se demander si on va en passer soixante dans un État autoritaire, et combien d’yeux on aura pour fêter le Nouvel An. C’est se demander si on peut vraiment pardonner les policiers, qui reçoivent des ordres ineptes, quand ils les mettent en œuvre avec autant de zèle et aussi peu de discernement. C’est se demander si on aurait vraiment eu un résultat différent en votant le Pen le jour de nos 18 ans. C’est surtout se demander si écrire ce billet, ce n’est pas condamner son rêve de carrière dans le service public parce qu’apparemment maintenant, on peut être fiché pour ses opinions politiques. Vous me direz, je suis enfant de syndicaliste, je suis déjà fichée. À quoi je m’attendais ? À grandir dans un État démocratique, dans lequel la liberté de la presse et de manifester sont respectées ? Quelle idée, la Patrie des Droits de l’Homme, ce n’est que sur le papier.

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