Après que le protocole l'ait nommé, en rappelant la nationalité sous laquelle il venait de concourir, le vainqueur se hisse sur la plus haute marche du podium.
Au moment où le représentant du protocole ajuste le trophée du plus beau métal autour de son coup, immédiatement suivi de la reconnaissante poignée de main, la salle exulte en scandant son prénom.
L'admiration envers son exploit et sa personne est alors à son paroxysme.
A la fin de l'hymne national, l'ovation reprend de plus belle.
Le multirécidiviste de l'exploit invite ses deux rivaux à le rejoindre sur la plus haute marche, scellant le respect que les compétiteurs se vouent mutuellement, conscients du parcours d'obstacles qu'ils ont dû respectivement affronter avant d'être happés par la gloire.
S'en suivront le traditionnel "tour de piste" du champion, les accolades, les embrassades et les selfies.
Plus tard, les invitations sur les plateaux télés, les autographes, les sollicitations de toutes natures, qui vont jalonner son emploi du temps.
Puis, invariablement, le champion doit revenir à l'entraînement pour préparer l'échéance suivante, celle où l'un ou l'autre de ses titres, arrachés de longue lutte, sera inévitablement remis en jeu.
Recommence alors l'entraînement, cette partie invisible du public, besogneuse et ingrate, sans lequel la lumière et la gloire ne peuvent advenir.
Des gestes techniques inlassablement répétés, des longueurs qui s'enchainent, dans la solitude des piscines, des tours de piste qui se succèdent par tous les temps, des décompositions à l'infini de séquences de gymnastique, des heures de salle de sport à lever de la fonte ou à pédaler sur place, les écouteurs vissés aux oreilles pour tromper l'ennui...
La fatigue, la douleur engendrée par une sollicitation musculaire déraisonnée, la peur de la déchirure ou de la fracture chevillée au corps, l'inquiétude à la moindre contre-performance, les injonctions permanentes d'un coach toujours plus exigeant, les limites physiques sans cesse repoussées.
Au plan de la vie privée, des déplacements nombreux et lointains, des journées d'entraînement interminables desquelles il revient exténué, sans autres souhaits qu'aller dormir, une hygiène de vie ascétique où les fêtes entre amis interdisent drastiquement la consommation d'alcool, sous peine de contre-performance, peu de temps pour se divertir, rencontrer, échanger, aimer.
Dans les disciplines débutées trop tôt, une jeunesse sacrifiée sur l'autel du développement corporel, de la défiance envers les pairs, de la tyrannie de la performance.
Et souvent, un corps qui s'use prématurément, à force de le solliciter à haute intensité, une reconversion professionnelle compliquée par une expérience de vie monolithique, difficilement transposable à d'autres métiers, un réseau appauvri par le surinvestissement exigé par le sport de haut niveau.
Au moment de monter sur le podium, le champion connait le prix personnel à payer pour tutoyer la gloire.
L'immense majorité des athlètes, soumis aux mêmes contraintes dans la durée, n'auront eux jamais le bonheur d'une reconnaissance de leurs efforts par le public et par leurs pairs.
La récompense ultime, la médaille, ne sera attribuée qu'aux meilleurs d'entre eux.
Le public, lui, célèbre la performance fugace du champion, celle qui vient de le prendre au piège de son ascenseur émotionnel, et le champion auquel il voue maintenant une reconnaissance sans limite.
A cet instant, il ignore tout du chemin de croix qui vient de mener le champion au succès.