Europe, Euro et Cannabis, même combat.

Le texte qui suit a été rédigé en 2001. A l'approche des élections présidentielles, le gouvernement gauche plurielle évoquait l'éventualité d'une dépénalisation de l'usage du cannabis. Donné en pâture aux médias et au public, ce projet avait-il pour vocation de répondre à une véritable attente ou simplement de noyer les préoccupations des français sous les déferlantes d'un débat sans issue ? Après s'être brûlé les ailes à Vilvorde, Jospin voyait les ouvriers de Moulinex défiler sous son nez en brandissant leurs cartes d'électeurs. Aujourd'hui, alors qu'Hollande a définitivement perdu la confiance des travailleurs depuis qu'il s'est agenouillé devant Mittal, que Macron crache à la figure du peuple grec en comparant Siryza au Front National, que Valls piétine la démocratie à coups de 49-3, et que l'Union Européenne vient de dévoiler son vrai visage, la question du cannabis, à nouveau, fait sens dans une société en perte de sens.


Génération cannabis, ou la République enfumée…

Mars 2001...

Poussé par une partie non négligeable de l'opinion (qu'on ambitionne sans doute de rapprocher des urnes), le gouvernement français pourrait, dans les mois qui viennent, proposer de dépénaliser l'usage du cannabis. Alors qu'aucun projet de loi n'est encore en débat à l'Assemblée Nationale, l'idée fait son chemin à travers les médias, à grand renfort de déclarations, d'articles, d'effets d'annonces, de ricanements, de "gaffes" calculées.

Sous les projecteurs, ils sont peu nombreux à prendre clairement position contre le discours ambiant et lorsque d'aucun le fait, c'est bien souvent à l'appui d'une position morale sans véritable fondement scientifique et dénuée de toute préoccupation sociale ou sanitaire. Les idoles des jeunes ne tarissent pas d'éloges pour le haschich. De gauche à droite, des politiques, sourires faussement embarrassés aux lèvres, avouent en avoir fumé au moins une fois. Des animateurs de télévision, à des heures de grande écoute, dispensent quotidiennement leurs couplets rieurs à propos du pétard. Des journaux abondent dans le sens d'une dépénalisation, arguant que la Belgique, récemment tombée aux mains des dealers, ferme la boucle des pays enfumés autour de la France, nous faisant ainsi passer pour des retardataires, des réfractaires à une avancée sociale notoire.

Dans un tel contexte politico médiatique, s'élever contre une dépénalisation passe à coup sûr pour un positionnement ringard, rétrograde, réac, ancré à droite, portant atteinte à la liberté de chacun. Le sujet clive et renvoie dos à dos deux conceptions de la société radicalement opposées. Militer pour la dépénalisation serait moderne, progressiste, s'y opposer trahirait une tendance traditionaliste, conservatrice et moralisante, voire pire. D'emblée, le débat est tronqué, amputé des questions que devraient susciter l'augmentation de la consommation et l'idée même de dépénalisation. Le processus de banalisation qui a cours depuis quelques années interdit toute possibilité de débat contradictoire en laissant entendre que le phénomène, n'étant pas nouveau, n'est pas très inquiétant et qu'il serait hypocrite d'affirmer le contraire.

Dans l'ombre, pourtant, des voix s'élèvent pour tenter d'informer, tant des dangers du cannabis sur l'individu et la société, que des possibles enjeux politiques et économiques qui motivent une dépénalisation à l'échelle européenne. Au-delà des apparences, le sujet est très loin de faire l'unanimité, y compris dans les instances diligentées par le Gouvernement pour l'étudier.

 

Observation du phénomène

Quelques chiffres[1] plantent le décor. 50 % des jeunes de moins de dix sept ans ont fumé du cannabis au moins une fois. 15 % des garçons et 14 % des filles en consomment de façon répétée en 1999 contre, respectivement, 10 % et 4 % en 1993. Combien sont-ils à en fumer régulièrement ? L'étude de l'ESPAD 1999 ne le dit pas précisément. Mais avons-nous besoin de chiffres pour constater autour de nous une augmentation considérable du nombre de jeunes qui consomment du cannabis presque quotidiennement ?

La réalité est là. Sans même ouvrir les yeux, les effluves flottent jusque dans les couloirs des collèges et des lycées. Il n'est même plus seulement question de "populations à risques". Les quartiers populaires, les jeunes "difficiles", n'ont plus l'exclusivité d'un phénomène aujourd'hui répandu. On consomme de plus en plus jeune, dans toutes les couches de la société. Le cannabis est simplement partout autour de nous, donc partout autour des jeunes.

Sur le terrain, on mesure l'étendue du problème. Que ce soit dans les quartiers, dans des communes moins défavorisées, dans les foyers de jeunes, sur les camps d'ados, on fume partout et beaucoup. Par ailleurs, des enseignants rapportent de nombreux cas de consommation et de vente au sein même de l'école. Des élèves dealent au vu et au su de tout le monde, parfois même du chef d'établissement qui se dit impuissant face au problème. D'autres assistent aux cours après avoir fumé un, voire plusieurs joints.

Le docteur Léon Hovnanian, président du Comité National d'Information sur la Drogue, s'est ému du problème. Ne trouvant pas d'échos à ses préoccupations auprès de l'Education Nationale, il a entamé lui-même une enquête, avec les moyens du bord. Ses résultats n'ont donc rien d'officiel. C'est la raison pour laquelle il s'abstient de donner des chiffres. Il révèle toutefois que le cannabis est à considérer très sérieusement "parmi les causes de redoublement en quatrième et en troisième et de l'exclusion scolaire par la suite".

Sans se perdre dans des conclusions hâtives, on est en droit de se questionner quant aux effets sur la jeunesse de cette substance que l'on s'amuse à faire passer pour quelque chose de banal et marrant, que tout le monde prend ou a pris. Or, le Ministre de la santé n'a pas jugé opportun de relayer certaines études, celle du docteur Hovnanian notamment. Monsieur Kouchner s'en remet au discours ambiant en répétant inlassablement que "les dégâts causés par l'alcool et le tabac sont énormément plus importants que ceux causés par le cannabis".

La comparaison peut laisser perplexe. En brandissant systématiquement cette soi-disant absence de risque sur le plan physiologique, il occulte les objections d'un professionnel qui met en avant des problèmes d'ordres psychologiques et sociologiques. De plus, la non-nocivité du cannabis est encore très loin d'être établie. Concernant l'alcool et le tabac, nous avons un recul de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles. Pour le cannabis, les premières études sérieuses datent, au mieux, d'une petite dizaine d'années. Dans trente ans, nous verrons ce que seront devenus certaines jeunes d'aujourd'hui qui auront fumé quotidiennement du cannabis durant toute leur vie avec la bénédiction du docteur Kouchner, de l'Etat et de l'Europe.

Quoi qu'il en soit, sous l'impulsion de ses dirigeants, la société s'aventure ici sur une pente savonneuse. Pour éviter la chute, le sujet nécessite un tant soit peu de discernement. Mais avant d'aller plus loin, il convient de distinguer de quoi on parle…

 

Qu'est-ce que le cannabis ?

On le sait : les avis et les discours divergent à ce sujet. C'est pourquoi, dans un premier temps, il est bon de se référer à quelques définitions.

"- Cannabis : nom scientifique du chanvre, pour toutes ses variétés. Drogue dérivée du chanvre indien, telle que le haschich ou la marijuana, consommé pour ses propriétés psychotropes et dont l'usage prolongé peut provoquer une dépendance, voire des troubles psychologiques.

- Haschich : résine psychotrope extraite du chanvre indien dont l'usage prolongé peut conduire à un état de dépendance psychique.

- Drogue : substance psychotrope en général nuisible pour la santé, susceptible de provoquer une toxicomanie et consommée en dehors d'une prescription médicale".

 

                                                           Petit Larousse 1998.

 

"Cannabis :

            - Substance qui fait partie du groupe des substances psychoactives hallucinogènes et délirogènes. Les effets d'une dose fumée sont, pour un adulte en bonne santé, généralement bénins. Dans un contexte agréable, l'effet habituel est une légère euphorie accompagnée d'un sentiment d'apaisement et d'une envie spontanée de rire, puis d'une légère somnolence. Avec des doses un peu plus fortes, on observe des effets sur la mémoire à court terme.

            - Certains effets, comme une attitude de léthargie ou de retrait de la réalité, observées lors de consommations excessives, semblent pouvoir devenir chroniques.

            - A fortes doses, il peut arriver que le sujet connaisse des épisodes de dépersonnalisation (se voir soi-même de l'extérieur), de dissociation mentale (être deux personnages) ou encore des effets paranoïdes. Chez les individus fragiles et / ou inexpérimentés, ces effets peuvent se traduire par des états transitoires de forte anxiété ou de panique, accompagnés d'une crainte de devenir fou.

            - L'usage répété et l'abus de cannabis entraînent une dépendance psychique moyenne à forte et une dépendance physique que la majorité des experts considèrent actuellement comme minime".

 

                                                           CNDT, CFES, MILDT, Jeunesse et Sports. 1998.

 

On retiendra que le cannabis est un psychotrope. Le Petit Larousse associe "action sur le psychisme" et "risque de dépendance" pour définir une drogue. On peut donc considérer qu'une drogue est nécessairement psychoactive. Vu sous cet angle, la comparaison avec les risques liés au tabac se montre aléatoire. Il s'avère beaucoup plus réaliste de classer le cannabis du côté de l'héroïne, de la cocaïne et de l'alcool.

Les pouvoirs publics et les experts s'excusent presque d'avoir observé les effets pervers du cannabis. Derrière leurs '"il semble", "on observe", "il se peut", une réalité pointe le bout de son nez. Malgré leur grande prudence, ils admettent avoir constaté certaines "bizarreries" de comportement et d'humeur chez les utilisateurs "fragiles et / ou inexpérimentés". On fera le lien avec l'adolescent dont la fragilité et l'inexpérience, précisément, le caractérisent la plupart du temps. On peut donc considérer que les jeunes consommateurs de cannabis sont particulièrement exposés à des effets indésirables.

On parle également de possibilité de "dépendance psychique moyenne à forte". Mais en l'opposant à une "dépendance physique minime", on laisse entendre que le produit serait moins dangereux que d'autres. C'est probable en effet. Pour autant, peut-on affirmer qu'il y a absence de danger ?

Comparé au crack, qui provoque une dépendance physique et psychique très rapide, le cannabis, sur ce point, apparaît inoffensif. En revanche, si on le compare à la cocaïne, qui provoque une dépendance exclusivement psychique, on considérera la chose différemment. Personne n'a jamais douté que la cocaïne est une drogue par définition dangereuse. Sa consommation est pourtant dénuée de risque de dépendance physique.

L'idée de dépénalisation de l'usage du cannabis s'appuie essentiellement sur des études démontrant de faibles risques de dépendance physique. Dans ces conditions, pourquoi ne pas dépénaliser aussi l'usage de la cocaïne ? Probablement parce que c'est une drogue. Il ne fait pourtant aucun doute que le cannabis en est une également.

Les pouvoirs publics, sous couvert d'affirmations scientifiques, rétorquent toujours à ce type d'argument que les effets du cannabis sur la santé sont négligeables. A petites doses, les effets du tabac, de l'alcool, de la cocaïne, le sont aussi, négligeables. Hiérarchiser ainsi les dangers, en comparant seulement ce que l'on a envie de comparer, est dénué de sens. Quant au parallèle avec le tabac, c'est pour le moins scabreux. Personne ne s'est jamais jeté par la fenêtre après avoir fumé une cigarette. Selon le docteur Hovnanian, la pratique, en revanche, serait de plus en plus répandue chez les jeunes fumeurs de joints. Il suffit pour s'en convaincre de parcourir les pages "faits divers". Ce genre d'accident s'est en effet répété ces dernières années.

Tendant à se substituer à l'aveu d'un mal être certain, notamment chez le jeune consommateur, le cannabis n'annule pas pour autant les difficultés du sujet. Le retour de bâton peut donc produire des effets inverses à ceux désirés. En guise de détente, de relations facilitées par l'ivresse, le risque d'être aux prises avec ses angoisses amplifiées par le produit et de voir ses facultés de perception brouillées par un écran de fumée n'est pas négligeable. Dans ces circonstances, la résurgence brutale de ce qu'assume plus ou moins le sujet lorsqu'il est dans un état normal, peut soudainement le submerger. Incapable de distanciation, de se considérer autrement qu'au travers de ses pires angoisses, il risque fort de céder à la panique. La prise de cannabis peut dès lors devenir le facteur déclenchant d'un grave passage à l'acte.

N'en déplaise aux "pro dépénalisation", un passage à l'acte, auquel sont notamment exposés les adolescents, peut s'avérer particulièrement nocif pour la santé. La défénestration n'est qu'un exemple. On a connaissance de jeunes mères tentant d'étrangler leur enfant, de personnes atteintes de telles crises de panique, qu'elles finissent la soirée aux urgences psychiatriques où elles restent parfois plusieurs jours en observation. Certaines d'entre elles y découvrent leur schizophrénie, latente depuis longtemps sans doute, subitement déclenchée par la substance. Ceci sans compter que la prise de cannabis est la plupart du temps associée à une forte consommation d'alcool. Le joint de la dernière heure peut provoquer un malaise, voire un coma.

Sournois, les risques liés au cannabis sont moins évidents à identifier que ceux liés à l'alcool ou au tabac. Ils existent néanmoins. La variété des effets est à considérer en fonction de la complexité psychique de chaque individu consommateur. En cela, toute tentative d'analyse statistique des conséquences du produit semble vouée à l'échec, à moins, peut-être, qu'elle soit véritablement complète. L'affirmation selon laquelle "le mythe du cannabis qui conduit à des drogues plus dures est fausses" en est l'exemple le plus frappant. Une étude publiée par le Ministère de la Santé démontre en effet que seulement 2% des fumeurs de cannabis passent à d'autres drogues. Mais il suffit d'inverser la question pour mesurer l'incohérence de ce résultat. Une autre étude (non publiée par le Ministère), menée par le CNID, dévoile que "sur 5000 héroïnomanes interrogés, 95% déclarent qu'ils ne seraient probablement pas devenus toxicomanes s'ils n'avaient pas un jour croisé le cannabis".

Preuve est faite qu'un débat, des études contradictoires sont nécessaires pour mieux appréhender le sujet. Or, on constate qu'un seul point de vue est mis sur la place publique. On se refuse à étudier la question sous tous ses aspects. 

Drogue piège par excellence, parce que douce en apparence, les effets et les conséquences du cannabis sont à prendre au sérieux. Affirmer le contraire apparaît irresponsable. D'autant plus que le phénomène touche désormais une majorité d'adolescents et de jeunes adultes. Le cannabis fragilise une tranche de la population déjà fragile par nature. Le discours ambiant et la perspective d'une dépénalisation la met donc, de fait, en danger.

 

Que cache l'augmentation de la consommation de cannabis chez les jeunes ?

La campagne de banalisation qui se déroule depuis quelques années a très probablement contribué à accélérer l'augmentation de la consommation de cannabis chez les jeunes. Les chiffres montrent que la plus forte hausse s'est déclenchée en 1997 et continue aujourd'hui de progresser. On peut donc présager que la dépénalisation, rendant l'accès aux substances plus aisé et levant tout ou partie de la notion d'interdit, aggravera encore la situation.

Toutefois, il convient de ne pas occulter ce qui motive ce besoin d'ivresse. A la différence de l'alcool, le plus souvent consommé occasionnellement (quoi que), fumer un joint devient un acte très régulier. Dans de nombreux cas, le coût du produit est certainement le dernier rempart à un usage quotidien.

Au contact de jeunes consommant du cannabis, on est forcé de reconnaître que certains d'entre eux développent des comportements toxicomaniaques. Sans que l'on puisse affirmer s'ils sont ou non "accros" au produit, on observe des signes, des attitudes, des réactions témoignant d'un besoin pressant et omniprésent de consommer. La démarche, dont le seul objectif est de se défoncer, est le plus souvent solitaire et marquée par une volonté d'autodestruction.

Dans cette perspective, le pétard (ou ses déclinaisons de types "pipe à eau" ou "bang" connues pour amplifier les effets du cannabis) est l'outil idéal. Les jeunes peuvent s'en procurer facilement et discrètement, cela se consomme vite, ne donne pas une haleine particulière, ne fait pas tituber… L'acte n'en est pas moins chargé d'angoisses et, chez les personnes fragiles, les effets apaisants recherchés cèdent souvent la place à des réactions inquiétantes, empruntes de violence, de mise en danger de soi ou d'autrui.

Laissons donc de côté le tabac. La comparaison avec la démarche de l'alcoolique semble beaucoup plus tangible. La seule différence tient en cette distinction que l'on fait entre dépendances physique et psychique. Le consommateur peut ne pas être dépendant du produit qu'il utilise. En revanche, il peut se montrer dépendant de son propre besoin d'ivresse. Un besoin qui peut se faire jour par l'expérimentation et s'admettre, s'entretenir, par le caractère apparemment inoffensif de la substance utilisée.

Le cannabis peut donc devenir, on le vérifie, un facteur favorisant le déclenchement d'un comportement toxicomaniaque. Certains jeunes qui échappent à l'alcoolisme parce que tenus à l'écart par le spectre de la dépendance, peuvent désormais se rabattre sans retenue et sans états d'âme sur le haschich.

L'augmentation de la consommation de cannabis est donc à considérer comme symptomatique de l'état d'une jeunesse. Cela répond à une incapacité croissante à se supporter et à se concevoir en société. On s'enfume pour affronter des épreuves, pour avoir des rapports sociaux plus détendus, pour s'amuser, pour dormir… Le pétard se justifie par tout et n'importe quoi. Dans le discours de beaucoup de jeunes, il devient tout simplement nécessaire pour vivre.

Si l'on n'entend pas là quelque chose d'inquiétant, on ne s'inquiétera jamais plus de rien.

 

Les questions que suscite le cannabis quant à nos relations avec les jeunes.

Sous-estimer l'usage du cannabis revient à occulter la souffrance d'une jeunesse, à refuser de répondre en adultes responsables à ce que la pratique révèle, à admettre que des gamins se shootent pour compenser leurs difficultés. La situation témoigne de l'incapacité des adultes,  du politique, de la justice, à assumer leurs fonctions éducatives.

En cela, le débat sur la dépénalisation parait étroitement lié à une grande question contemporaine que l'on nomme "crise de l'éducation". Qu'on en soit au stade de se sentir obligé de céder à ce point à nos enfants, quitte à les mettre en danger, dévoile un laxisme ambiant fort inquiétant dont les parents sont loin d'être les seuls acteurs.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit. On ne parle pas de dépénaliser le cannabis parce que le produit ne serait pas nocif mais parce qu'on s'aperçoit, en autres choses, qu'une quantité effroyable de jeunes en est adepte. Dans ces conditions, plutôt que de persister dans l'interdit, qui nous expose au conflit de générations, on préfère céder en cherchant des arguments légitimant une position dont on sait, au fond, qu'elle est irrecevable.

La capitulation des adultes, surtout du législateur en l'occurrence, au regard du cannabis, rappelle un autre phénomène survenu dans les années 80. La seule différence c'est que celui-ci ne souffrait qu'un interdit parental. C'est en effet à cette époque que l'on a constaté une forte augmentation de la consommation de tabac chez les adolescents, à partir de treize ou quatorze ans, voire moins. Aujourd'hui, on sait que l'ampleur du phénomène n'est pas indépendante d'un certain contexte éducatif, inhérent à cette époque, hérité de 68. Toute une génération de parents, se refusant à tenir fermement l'interdit, a cédé à ses enfants le droit de fumer, souvent même devant eux et en payant leurs paquets de cigarettes.

Des études montrent que, le plus souvent, les jeunes qui n'ont pas continué à fumer après quelques expériences sont ceux qui, démasqués par leurs parents, se sont heurtés à une interdiction claire, définitive, sans concessions. Il n'est pas question ici de respect ou de non respect des droits et des libertés de l'enfant. Nous sommes dans un registre de protection. Les parents décident, dans le cadre de ce qui est admis légalement et raisonnable moralement, de ce qui est bon ou mauvais pour leurs enfants. Le tabac n'est bon pour personne, chacun le sait. Laisser fumer un jeune adolescent constitue donc au moins un défaut d'autorité, au plus un cas de non assistance à personne en danger. Ce qui est sûr, c'est que cela revient à l'autoriser à mettre sa santé en péril, en toute connaissance de cause.

De la même façon, laisser entendre aux jeunes que "les risques liés au cannabis sont négligeables" revient à les autoriser, voire à les inciter implicitement, à en consommer. Une nuance (de taille) différencie toutefois ce phénomène du tabagisme des adolescents : ce ne sont plus les parents qui véhiculent l'autorisation mais le gouvernement, le législateur, les médias, les idoles. A l'heure où l'on nous assomme de considérations bâclées quant à la "crise de l'éducation" et "la démission des parents", on disqualifie père et mère d'un débat qui concerne directement leurs enfants.

Le processus, spécifique à l'adolescence, de transgression de l'interdit en réaction aux parents, appelant la mobilisation du père notamment, risque donc de ne plus trouver l'opposition nécessaire à l'évolution, à la socialisation de chaque individu. Passant outre l'autorité ou même seulement l'avis parental, l'idole, en faisant l'éloge, le politique, en négligeant, le législateur, en dépénalisant, poussent les jeunes à nier, à occulter l'interdit. Interdit auquel, dans un contexte "normal", ils s'opposeraient.

Par projection de l'image du père sur le monde, l'adolescent s'oppose à tout ce qui porte ou représente l'autorité. L'éducateur, au sens le plus large du terme, a donc aussi (surtout ?) cette fonction de recevoir, de concevoir et de répondre à cette opposition. Encore faut-il qu'il y ait véritablement une tentative d'opposition de la part du jeune. Or le cannabis, comme toute autre drogue, a précisément pour effet de favoriser l'évitement, l'esquive, le contournement, la négation, le refoulement de toute idée de confrontation sociale. Il devient donc difficile, non plus seulement de faire face au phénomène du cannabis, mais aussi d'appréhender l'ensemble des problématiques des jeunes qui en consomment.

Le bon sens voudrait que l'on soit parfaitement intransigeants lorsqu'on surprend un adolescent consommant du cannabis, d'autant qu'à l'heure actuelle, c'est encore illégal. Si l'usage est dépénalisé, l'interdit devrait théoriquement subsister, un adulte responsable, éducateur par surcroît, ne pouvant décemment admettre qu'un adolescent s'enivre.

Le problème c'est que pour réagir efficacement, affirmer une autorité, il faut que le jeune identifie l'interdit qu'il transgresse. Dans le cas du cannabis, c'est très loin d'être évident. Il n'est pas rare de se trouver à proximité, voire face à face, avec un jeune allumant un pétard sans que cela constitue à ses yeux un acte de provocation.

Dans de nombreux cas, l'usage n'est plus seulement banalisé mais littéralement normalisé. Avant même d'affirmer l'interdit, il faut donc l'expliquer. Beaucoup de jeunes, en effet, ne comprennent pas, en toute sincérité, ce qu'on leur reproche lorsqu'on leur parle de leur consommation de shit. Autant dire qu'une dépénalisation rendrait ingérable un problème déjà très difficile à aborder avec les jeunes consommateurs. Le rapport de force promet d'être considérable. Si tant est que l'on soit prêt à l'assumer.

Le discrédit d'un tel interdit fait écho, en définitive, à tout ce qui apparaît préoccupant pour et dans la jeunesse d'aujourd'hui. Le problème n'est plus, comme l'expriment quelques anciens, que "les jeunes ne respectent rien" mais qu'ils ont de moins en moins de repères leur permettant d'avoir conscience des limites qu'ils ne sont pas autorisés à dépasser. Leurs actes ne sont plus posés en réaction, en opposition à la loi parentale ou sociale. Ils glissent simplement sans retenue (parce que personne ne les retient) sur la pente de l'expérimentation.

Beaucoup de jeunes semblent à la dérive, embarqués sur un radeau dépourvu de barre. L'usage croissant du cannabis par les adolescents est en soi une dérive qui concentre tous les signes d'un malaise social persistant et s'aggravant. Les laisser, ou pire, les inciter à continuer, est symptomatique de l'incapacité d'une génération à concevoir les actes et les pratiques d'une autre génération comme des signes de souffrance.

On parle de dépénaliser, d'accepter, de normaliser ce qui devrait nous alarmer et donc nous mobiliser. Ces responsables politiques qui se positionnent ouvertement pour le pétard seraient-ils myopes au point de ne pas voir ce que presque toute une génération étale sous leurs yeux ? C'est difficile à concevoir…

 

… quelles sont donc les motivations des instigateurs de la dépénalisation ?

Comment croire que ce projet dicté par l'Europe (la France est l'un des derniers pays de l'Union où l'usage du cannabis n'est pas dépénalisé) soit motivé par une volonté humaniste ou sociale ? Personne ne peut l'entendre en ces termes. On nous parle de souplesse, d'appel à la responsabilité des parents, des professeurs, des travailleurs sociaux, du citoyen. La dépénalisation est présentée comme un moyen de faciliter la prévention. Le cannabis apparaît de plus en plus comme un moindre mal, étant donné la tendance qu'ont les jeunes à se tourner vers des psychotropes. On considère le sujet à la légère, on en rit, on s'en fait un cheval de bataille pour se présenter aux électeurs comme un politicien résolument moderne, tourné vers l'avenir… quel avenir !

Difficile de recevoir ces bavardages, dont nous sommes exclus, sans avoir le sentiment qu'on nous prend pour des idiots. La vérité sur les objectifs de la dépénalisation est à peine voilée. Elle n'a rien d'humaniste ni de social. Elle se comprend dans la logique d'une Europe dont la seule raison d'être est d'organiser un espace considérable où un libéralisme dur et sauvage pourra s'ébattre en toute tranquillité. Le capitalisme n'entend pas s'encombrer, ce n'est d'ailleurs pas sa vocation, des élans perturbateurs d'une jeunesse insoumise. Mieux vaut la savoir enfumée, anesthésiée.

Dans la perspective européenne, tette qu'elle se présente aujourd'hui, en 2001, le cannabis n'a que des avantages. La consommation des jeunes en est un. Le business parallèle, dans certains quartiers dits "sensibles", en est un autre. Ne fait-il pas l'affaire de l'Europe des patrons et des multinationales ? Ces jeunes qui font carrière dans le deale ne revendiqueront pas leur droit au travail tant qu'on les laissera récolter les fruits de ce marché juteux. Ils devraient pourtant se méfier. Philipp Morris ou Rothman pourraient bien un jour leur faire concurrence.

Pour l'heure, pas d'inquiétude, les dealers sont couverts. La "dépénalisation" se différencie de la "légalisation" par le fait qu'elle suggère une tolérance sans affirmer un droit. Un marché du cannabis à ciel ouvert, ça n'est donc pas pour demain. On envisage seulement d'offrir au consommateur la possibilité de consommer sans prévoir de contrôler la production et la distribution du produit. Sous-entendu : les dealers peuvent continuer à dealer, dans la clandestinité et en toute impunité. Supposons qu'on continuera comme aujourd'hui à faire semblant de ne pas les voir.

 

*

 

Les discours et les considérations hâtives sur la dépénalisation de l'usage du cannabis véhiculent des dangers. Outre les risques qu'encourent les consommateurs, les adolescents notamment, on repère aisément par quelle logique elle est motivée et ce que cela implique à l'échelle de la société.

Nous entrons dans une ère où les échanges intergénérationnels sont inexistants, où le citoyen adolescent aujourd'hui, électeur demain, s'endort sur un pétard, où la misère s'entend comme inévitable, où l'on vivote avec les moyens du bord, où l'on se fait jeter d'une entreprise qui amasse des milliards, où l'on respire du carbone, où l'on mange du plastique…

Nous entrons dans l'ère de l'Europe et du monde ultra-libéral. Tout ce qui pourra servir les intérêts de ce système sera conçu, calculé, organisé, véhiculé, administré… Entre autres mesures, réformes et restructurations, la dépénalisation de l'usage du cannabis fait partie d'une "certaine" conception d'une "certaine" société que l'on préfère fragmentée qu'unitaire et hallucinée que lucide. 

 


[1] Sources : ESPAD 1999, INSERM, OFDT, MENRT.

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