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Billet de blog 7 août 2012

Chroniques new-yorkaises 3.2

Bonsoir à tous, Les nouvelles rames de métro sont ainsi faites qu’à certains endroits tenir à trois sur une banquette implique que l’on soit serrés épaule contre épaule alors qu’à deux on a l’impression qu’il y a de la place perdue.

Laurent Coq
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Bonsoir à tous,

Les nouvelles rames de métro sont ainsi faites qu’à certains endroits tenir à trois sur une banquette implique que l’on soit serrés épaule contre épaule alors qu’à deux on a l’impression qu’il y a de la place perdue. Les trajets peuvent parfois prendre une bonne heure et c’est évidemment à l’heure de pointe que les places assises sont les plus convoitées, surtout le soir quand chacun rentre du boulot avec une journée de labeur dans les pattes. Mais les Américains sont généralement assez pudiques et n’aiment pas trop le contact physique avec ceux qu’ils ne connaissent pas, à plus forte raison dans un des rares endroits où toutes le classes sociales se mélangent, sans distinction. C’est pourquoi ils sont nombreux à préférer se tenir debout une main accrochée à la barre plutôt que coincé entre deux inconnus. Ce n’est pas le cas des ouvriers. On les reconnaît tout de suite à leur tenue vestimentaire souillée par leurs corvées quotidiennes. Ce sont presque toujours des hommes à fort gabarit vêtus de jeans et de tee-shirts blancs noircis, chaussés de gros souliers en cuir renforcés au bout et coiffés de casquettes marquées du sceau de leur employeur. Ils ont parfois de longues massues ou d’énormes clefs. Quand ils pénètrent dans la rame, leurs grands corps fatigués trouvent immédiatement le plus petit espace disponible sur les banquettes, celui dont les autres n’ont pas voulu, et ils s’y incrustent sans hésitation, ni précaution, mais sans violence non plus, avec la simplicité que commande leur fatigue. Aussitôt assis, ils s’endorment. 

Les jours passent déjà à vive allure, et je réalise à nouveau combien tenir un journal aide à en ralentir un peu la cadence, ou tout du moins entretient un peu l’illusion de garder le contrôle sur le cours des choses. Vendredi dernier, grosse répète à Michiko avec le quartet de Miguel. Quatre heures interrompues une seule fois pour une pause sandwich un peu fastidieuse. Le deli qui se trouvait en bas de la rue a fermé, comme de nombreux établissements autour de Time Square, signe que la crise n’épargne même plus ce temple de la surconsommation. Dan nous emmène plus au nord et nous devons traverser ce grand cirque assourdissant. Je regrette déjà de n’être pas resté tranquille au studio. La première partie de la répète consiste en un grand décrassage après deux ans de pause sur cette musique, et quand nous revenons, Miguel propose que nous jouions le set tel que nous le présenterons à Newport. Entre chaque morceau, Dan se charge de la présentation au public et l’ambiance se détend franchement. Ça ne m’empêche pas de manquer quelques virages, et je réalise que les deux ans passés loin de ces musiciens d’exception m’ont un peu rouillé. Surtout quand Dan ne me « baby-sit » pas du tout – comme ils disent ici – et multiplie les acrobaties rythmiques, certaines me laissant complètement sur le carreau. Réveil un peu brutal mais nécessaire. Je sors de là complètement vanné et vaguement inquiet aussi pour le concert de dimanche. Mais je me connais, et j’essaye d’évacuer ce début d’angoisse. Je ne m’attarde pas et file rejoindre Grand Central pour attraper un train vers Fleetwood. Ce soir-là, je me couche à 21 heures. 

Lendemain samedi, fatalement, je me lève à 5 heures du mat. Pendant que Ricardo dort encore, je fais un peu de ménage que son boulot ne lui laisse plus le temps d’assurer en ce moment, et quelques exercices physiques. Aussi je sens que je suis plutôt en forme et que la bonne nuit que je viens de passer – la première depuis mon arrivée – m’a remis d’aplomb. J’ai rendez-vous avec Jérôme, chez lui, à 13 heures et je prends le train de 11 heures pour Grand Central. Il me faut bien deux heures pour rallier le quartier de Park Slope à Brooklyn. Quand je sors du métro, je suis écrasé par la chaleur, mais content de retrouver la 4e avenue que je connais bien. Content aussi de revoir Jérôme et cet appartement que nous avons partagé il y a douze ans déjà, et qu’il s’apprête à quitter, emportant avec lui presque vingt ans de souvenir accumulés. Lui et son amie Michelle vienne d’acquérir une petite maison un peu plus loin sur l’avenue dans un quartier encore un peu tranquille mais qui ne manquera pas de prendre de la valeur dans les années à venir. Content enfin de retrouver mon ancienne chatte, toujours aussi douce et tranquille. 

Nous déjeunons d’une quiche et d’une salade et nous travaillons deux bonnes heures. Toujours un grand plaisir de faire de la musique comme ça et j’entends dans les phrases de Jérôme des choses nouvelles et réjouissantes. À 5 heures, il part à son gig et me laisse les clefs. Je travaille une heure supplémentaire sur le répertoire de Rayuela en me concentrant sur certaines parties plus délicates, en les jouant au ralenti, puis je plie mes affaires et repars vers Grand Central. J’arrive à Fleetwood à 20 heures passées, et je me mets au lit à 21 heures, sans oublier de régler mon réveil sur 4 heures. J’entends vaguement Ricardo rentrer assez tard, et je réalise que nos emplois du temps sont absolument incompatibles ces temps-ci. Je me réveille plusieurs fois dans la nuit, et par moment me surprends à passer en revue certains passages des morceaux que nous allons jouer à Newport… Quand le réveil finalement sonne, j’ai l’impression que je viens à peine de m’endormir vraiment. Fourbu, je me prépare quand même en silence pour ne pas réveiller mon ami, et je file attraper le premier train, celui de 5 h 27. Arrivée à Grand Central déjà très animé à 6 heures du matin, je prends un taxi pour Penn Station où je retrouve Dan pour prendre notre train à 7 heures. 

Les wagons sont frigorifiés par une climatisation poussée à fond, et je regrette de ne pas avoir pris un pull. Dan est comme moi et nous nous réchauffons en écoutant son prochain disque, un projet très ambitieux et dont le résultat est époustouflant. Il s’agit d’une longue suite avec très peu d’improvisation, écrite pendant deux années pour une formation exigeante : trois chanteuses, deux trombones, deux saxophones (ténor et alto), un piano, une guitare, une harpe, une contrebasse, et Dan à la batterie, aux tablas, et au chant. Je suis sidéré par l’ampleur de ce travail et par les idées qui se succèdent et qui produisent quelque chose que je n’avais encore jamais entendu. Que ce soit au niveau des textures, des idées d’orchestration, des effets d’empilements, des idées rythmiques et mélodiques, des mouvement harmoniques... tout dans ce travail m’impressionne et immédiatement m’emballe, et je sais que ce sera un de ces disques qu’on ne cesse de découvrir à chaque écoute. Ce qu’il me fait écouter est un pré-mix, et je pense qu’il a beaucoup de travail devant lui pour finaliser cette oeuvre qui fera date, c’est certain, et qui va l’établir comme un batteur-compositeur de tout premier plan, au niveau d’un John Hollenbeck, par exemple. Puis nous écoutons le disque d’un des deux trombonistes qui figurent sur son projet, Jacob Garchik, et qui vient de sortir un album de gospel où toutes les voix sont jouées par lui, au trombone donc. C’est un truc qu’il a enregistré chez lui – super son, et super production – et qui sonne vraiment terrible. Toujours cette créativité qu’on ne trouve qu’ici, avec des musiciens dont on n’entend jamais parler par chez nous et qui produisent des choses inouïes. 

Nous arrivons enfin dans la petite gare qui est la plus proche de Newport où un chauffeur du Festival nous attend. Il nous faut encore une petite heure en voiture pour rejoindre le site, un ancien fort en bord de mer. Les bourgades que nous traversons sont très entretenues, avec aux abords, des maisons cossues bordées d’arbustes fraîchement taillés. Nous sommes chez les très riches. Arrivée sur place, nous retirons nos badges. Il est midi, et la fatigue me frappe d’un coup. Je m’allonge sur les canapés situés sous une tente, et m’endors aussitôt. Une demi-heure de sommeil qui va m’être précieuse. Après quoi, je me rends dans la salle à manger des musiciens où je déjeune d’un plat de pâtes. Les concerts ont déjà commencé sur les trois scènes où se succède tout le gotha du jazz américain, et je commence à croiser des musiciens que je connais. J’emprunte le fer à repasser à Reuben Rogers (avec qui j’avais enregistré un disque en trio en 2004, Spinnin’) qui joue avec les Cohen, et je vois Steve Wilson monter sur scène pour jouer les arrangements récemment découverts de Gil Evans. J’essaye de rester concentré et je me retire dans les loges pour repasser mes affaires, où je retrouve Miguel et Elga avec leur fille de quelques mois, Helena. Ils viennent d’arriver en voiture depuis Manhattan. 

Les concerts à Newport durent moins d’une heure, avec en général à peine plus de dix minutes pour préparer la scène pour le set suivant. Cela implique des équipes importantes et très aguerries. Par précaution, Miguel a décidé de faire appel à un ingénieur du son extérieur au Festival. Il est déjà venu jouer souvent ici, et d’expérience, il sait que ce sera un allié précieux au moment où il faudra tout installer en quatrième vitesse. C’est exactement ce qui se passe quand nous montons sur scène : notre homme contrôle son affaire et va nous faire un très beau son – l’enregistrement que vous pouvez télécharger sur le site de la radio NPR en témoigne. En revanche, la personne qui s’occupe des retours – c’est à dire le son que nous avons, nous, sur scène et qui est assuré par des grosses enceintes posées au sol qui nous permettent d’avoir chacun un équilibre différent, le batteur par exemple ayant plus besoin de piano que moi qui l’ai sous le nez – n’arrêtera pas de changer ses réglages, si bien qu’il m’arrivera de ne plus entendre les tablas du tout, situation catastrophique avec cette musique. Avec tout ça, le vent s’invite à la fête, lui aussi perturbant les équilibres sur scène. Comme dira plus tard Dan, ce sont autant d’adversaires qu’il nous faut combattre en même temps que nous cherchons à faire de la musique. C’est toujours comme ça avec les concerts en plein air. Le set se déroule assez vite et je suis étrangement calme. Trop sans doute car j’oublie une reprise et manque de nous planter magistralement. À mesure que nous jouons, le public très nombreux est de plus en plus réceptif et je vois autour des gradins de nombreux musiciens venus « checker » ce nouveau groupe de Miguel. La fatigue, l’impression de n’avoir pas toujours été très inspiré, la grosse bourde que j’ai commise, le son inconfortable sur scène… autant d’éléments qui font que je quitte la scène avec des sentiments mitigés. À la fois l’impression d’avoir posé quelque chose qui est passé avec le public, mais aussi de n’avoir pas été au top comme je l’aurais espéré pour ce concert important. 

Cependant, les quelques messages de soutien que je reçois sur mon portable, la bonne humeur de Miguel et des quelques personnes que nous trouvons derrière la scène, et surtout la séance de signatures de disques que nous assurons avec Miguel auront raison de mes réticences et je quitte Newport à 5 heures totalement épuisé mais content de cette journée intense. Dan est avec moi dans la voiture qui nous amène à la gare où nous retrouvons Lionel Louéké qui malheureusement doit attendre le train suivant, le notre étant complet. Quand nous montons dans le train, de nouveau cette température polaire. Je vais aux toilettes enfiler un t-shirt sous ma chemise. Les wagons sont remplis de Blancs fortunés qui rentrent de week-end et qui s’affairent sur leurs Iphone ou sur leur MacBook à rentrer les dernières photos sur Facebook, celles qui ne manqueront pas d’impressionner leurs collègues de bureau. Tout le monde est jeune et beau dans cette Amérique qui ne connaît pas la crise, et c’est très intéressant d’observer comment chacun réagit quand survient l’imprévu : après deux heures de voyage, le train s’immobilise en pleine voie. Un orage violent a fait tomber un arbre qui a sectionné les lignes électriques. Immédiatement, l’ambiance générale se détériore et avec elle, la belle image de cette jeunesse dorée. Je vois tout le monde passer des coups de fils dans tous les sens. Devant moi, un jeune homme appelle un car service de Manhattan et demande  qu’on lui envoie une voiture à Stamford, la station la plus proche, mais qui est encore à une heure de NY quand même. Il fait tellement froid dans mon wagon que je vais me réfugier sur une plate-forme non climatisée où je trouve une jeune fille en pleurs avec son père, en train d’envisager de devoir passer la nuit dans ce train remplis d’inconnus. 

Nous restons bloqués presque deux heures, et quand nous entrons finalement dans la gare de Stamford, il est 11 heures passées. Avec Dan, nous avons décidé de partager la voiture que mon voisin a commandée avec son collègue, et tous les quatre, nous traversons le hall de la gare bondé de gens en errance, de familles entières allongées sur le sol et qui s’apprêtent à y passer la nuit, pour retrouver notre chauffeur qui nous attend à la sortie. Il nous faudra encore une heure de route pour rejoindre Manhattan. Et 200 $ aussi. On me dépose devant Grand Central à minuit et demi, mais je dois attendre 1 h 20 pour choper le prochain – et avant-dernier – train pour Fleetwood. Je pousse la porte de chez Ricardo à 2 heures du mat, c’est-à-dire vingt-deux heures après l’avoir refermée derrière moi.

Ce matin, levé à 9 heures. Beaucoup de messages dans ma boîte mail. Je télécharge le concert sur Internet, et l’écoute, avec pas de mal de bonne surprises. Déjeuner d’un sandwich, je lance une machine de fringues, fais une petite sieste, et me mets à écrire. Il est maintenant 17 h 15, et je vais me préparer à partir pour Manhattan. Je joue ce soir à Smalls avec Jérôme, et je me réjouis d’y retrouver mon amie australienne Lisa qui vit désormais ici.

Laurent.

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