Du mythe de la gratuité comme nouvelle liberté

Réponse à la lettre de Joseph Vidal-Rosset à Frédéric Mitterrand publiée sur Mediapart. Je m'appelle Laurent Coq, je suis musicien de Jazz et compositeur professionnel depuis plus de vingt ans.

Réponse à la lettre de Joseph Vidal-Rosset à Frédéric Mitterrand publiée sur Mediapart. Je m'appelle Laurent Coq, je suis musicien de Jazz et compositeur professionnel depuis plus de vingt ans. Cette année, je viens de publier un nouveau disque (Eight Fragments of Summer) enregistré en quartet à New York il y a un an et qui est sorti sur mon nouveau label 88TREES en avril dernier.

 

En effet, après plus de 10 ans de collaboration avec le label de La Rochelle Cristal, j'ai décidé de prendre mon indépendance. La raison est très simple ; avant, quand je vendais un disque 15€ à la Fnac, je touchais... 0,70€ ! Aujourd'hui, je touche 9,93€ par disque vendu (Fnac), 5€ sur Itunes, et encore un peu moins sur Emusic. Je vends aussi le disque sur mon site internet 15€ port compris.

 

Produire entièrement un disque et le sortir soi-même a un coût invariable qui n'a pas été réduit par l'avènement d'internet. Dans la musique que je fais, il faut toujours louer un studio (2000$ pour deux jours), payer un ingénieur du son (3000$ pour la prise de son, le mixage, le mastering), payer les musiciens (3000$ pour le saxophoniste, bassiste et batteur, moi-même n'étant pas payé), l'accord du piano (400$ pour les deux jours), la conception de la pochette (1000€), le pressage de l'album (1500€), la SDRM (droit de reproduction 1000€), l'attachée de presse (1000€), la constitution de dossier de presse et les envois à la presse (600€). À cela, il faut ajouter les frais de distribution sur internet (Emusic, Itunes etc...) et de promotion de l'album avec la réalisation d'un site internet, mais là, j'ai la chance d'avoir un frère dont c'est le métier...

 

Quoiqu'il en soit, ce disque m'a coûté un peu plus de 14000 € ce qui reste raisonnable pour une production de ce type, mais qui constitue un investissement considérable pour un musicien comme moi (et je passe les investissements relatifs à la création d'un nouveau label...). Toutes mes économies y sont passées. Il est sorti fin Avril dernier et a connu un accueil critique unanime : 4F Telerama, 4 étoiles Jazzman, Disque d'émoi Jazz Magazine etc... Ce matin, je me suis rendu sur certains sites de P2P ; Sur un seul site (Alive Torrents), le disque a été téléchargé 24 799 fois. Jusqu'à présent les ventes n'ont pas encore atteint... 500 exemplaires. Par conséquent il est peu probable que cet investissement soit rentabilisé avant longtemps.

 

Cette expérience est un exemple parmi tant d'autres de la voracité des internautes. Le partage de fichiers que vous voyez comme une expression nouvelle de la liberté individuelle est en train d'assécher la production indépendante autant, sinon plus, que celle des majors. On assiste a un phénomène qui rappelle étrangement ce qui affecte la bio-diversité aujourd'hui. On va se retrouver avec de moins en moins de diversité musicale et bientôt, seuls les artistes soutenus par une marque ou un media de masse pourront encore avoir une visibilité (on imagine sans peine la qualité de la musique produite dans ces conditions).

 

Un autre exemple de cette voracité ? J'ai mis en ligne mon premier disque en téléchargement gratuit sur mon site internet. Depuis cinq ans, le disque a été téléchargé plus de 70 000 fois. Je n'ai pas reçu un seul email de remerciement ou de commentaire concernant ce travail. En définitive, j'ai un peu l'impression d'être un potier qui a mis ses poteries sur un étal au bord de la route avec une partie de sa production en libre service, et qui assiste impuissant au déferlement de hordes de personnes avides qui s'emparent de ce qui est gratuit dans un mouvement compulsif et qui partent en courant vers d'autres gratuités possibles. C'est ainsi qu'on voit des gens constituer des réserves de Mp3 de plusieurs milliers de Gigas qu'une vie entière ne suffira pas à écouter. C'est le 'more than you can get' du buffet du club-med. C'est gratuit, pourquoi se priver ? L'obésité numérique en somme. Le mythe de la gratuité comme nouvelle expression de liberté et qui cache de nouvelles formes d'aliénation.

 

Il faut bien reconnaître que l'on a affaire à une génération qui n'a jamais payé pour le musique. Doit-on pour autant s'en satisfaire sans réagir ? Que constate-t-on ? Que la musique est partout, dans l'ascenseur, sur le portable, dans le lecteur Mp3, et qu'elle est disponible d'un simple clic. Plus aucune démarche active n'est nécessaire, la musique vient à vous. Je me souviens des heures passées dans les rayons des disquaires à débusquer la perle rare. Partager la musique était déjà une pratique courante pour nous. Mais c'était un tout autre partage dont il s'agissait ; nous la partagions à une échelle humaine, entre passionnés qui se connaissaient, se réunissaient pour l'écouter ensemble et qui continuaient d'acheter des disques... aujourd'hui, cette gratuité a entraîné non seulement une perte de valeur marchande, mais une perte de valeur tout court. La musique n'a tout simplement plus du tout de valeur aux yeux d'un grande partie de cette génération. Elle ne nécessite plus aucun effort, plus d'investissement personnel. Elle est devenue un droit.

 

D'ailleurs, tout le monde peut être musicien, il suffit de regarder les émissions de type Star Academy. Un parcours comme le mien (deux ans de cours particuliers, huit ans de conservatoire, deux ans d'école de Jazz, une bourse de l'état Français pour poursuivre mes études à New York où j'ai vécu de nombreuses années, plus de vingt ans d'expérience dans des groupes divers, plusieurs musiques de films, huit disques sous mon nom etc...) n'a plus de valeur non plus.

 

Aujourd'hui je me retrouve sans ASSEDIC parce-que, ayant passé du temps à New York cette année, je n'ai pas pu remplir les conditions d'admission. Je ne sais pas du tout quand ni comment je pourrai retourner en studio pour graver un nouveau disque. Surtout, cette expérience a entamé mon désir, ma détermination. Où est l'échange que vous vantez tant ? Qu'est ce que les internautes donnent, quand ils prennent autant ? Ils viennent aux concerts ? Là encore, il faut casser ce grand mythe. Derrière l'illusion que produisent des événements ultra médiatisés comme les Grandes Charrues ou Johnny au Stade de France, la réalité est bien plus triste. Les salles qui programment la diversité ferment toutes les unes après les autres et la condition du musicien s'est considérablement dégradée depuis deux ans. Mon agenda s'est dégagé comme jamais cette année malgré la presse élogieuse que j'ai reçu et je n'ai pas fait un festival cet été sous mon nom.

 

À l'heure où le monde entier pleure la disparition du grand Michael Jackson dans un moment de fausse communion et de vrai hystérie, il n'est pas interdit de se demander si les artistes de cette envergure sont une espèce aujourd'hui disparue. Car enfin, avec la fin des ressources induites par les ventes de disques, comment va-t-on financer les tournées, les clips, la production ? Et plus généralement, où sont les artistes contemporains du calibre des Prince, Rolling Stones, ou Stevie Wonder ? Avec le marché tel qu'il existe, il n'y en aura plus.

 

Que faire alors ? Pour commencer, il faut cesser de considérer internet et ses pratiques comme l'Alfa et l'Oméga du progrès et des libertés. Il est grand temps d'avoir un regard plus adulte sur la question. Je n'aime pas le projet de loi Hadopi parce-qu'il ne s'attaque pas aux principaux bénéficiaires de ce pillage quotidien que sont les fournisseurs d'accès. Mais je crois aussi qu'il est grand temps de faire un travail d'éducation des jeunes générations et de régulation des flux numériques. Comment se fait-il qu'on soit capable de bloquer un site pédophile dans la journée et que tant de sites P2P continuent impunément d'exister sans aucun contrôle ? Plus généralement, je pense qu'il faut saisir l'opportunité de ce débat pour poser le problème de la responsabilité individuelle et de la place que l'on veut garantir à l'expression artistique.

 

Mais de grâce, que l'on arrête de nous vanter ces prétendues libertés.

Laurent Coq.

 

 

PS ; SUITE AUX NOMBREUSES RÉACTIONS SUSCITÉES PAR CE TEXTE ET QUI ONT PERMIS DE METTRE À JOUR LA SUPERCHERIE DONT J'AI ÉTÉ VICTIME EN ME RENDANT SUR LE PRETENDU SITE DE P2P ALIVE TORRENT, JE VIENS DE METTRE EN LIGNE UN NOUVEAU BILLET.

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