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Billet de blog 19 août 2012

Chroniques new-yorkaises 3.5

Laurent Coq
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bonjour à tous,

Quand je suis venu à New York pour la première fois en 1994, j’avais été très surpris d’y voir si peu de deux-roues à moteur. Beaucoup de cyclistes, dont les coursiers légendaires de Manhattan à l’orthodoxie très stricte – pas de freins, pas de stop aux feux rouges – qui chaque année s’affrontent dans une course qui provoque toujours des accidents dans les rues les plus fréquentées de la ville. C’est d’autant plus insensé que la chaussée ici est impraticable, trouée par les variations climatiques. Mais désormais, une nouvelle tendance se confirme, surtout à Brooklyn où je suis : des espèces de scooters hybrides qui ressemblent un peu aux mobylettes que nous avions quand nous étions jeunes, mais qui sont légèrement plus petites, plus basses. Évidemment, le grand jeu c’est de les customiser avec des jantes en aluminium, exactement comme on fait sur les voitures, et le garage situé en face de chez Jérôme sur la 4e Avenue, qui s’est justement spécialisé dans les jantes, profite avec ces petites libellules à moteur d’un nouveau marché prometteur. 

Mercredi, j’annule la session que j’avais prévue chez Clovis pour travailler la musique qu’Otis doit m’envoyer et que je reçois à… 17 heures. Pas grave, ça me permet de passer du temps sur le piano, ce qui ne m’était pas arrivé depuis plus d’une semaine. Je retravaille l’oreille en ce moment, et ce n’est pas du luxe. Les morceaux qu’il m’envoie sont extraits de son premier disque qu’il a enregistré cette année en ayant recours à une demande de fonds sur Internet. Plusieurs sites proposent de créer une page de présentation qui appelle à la générosité de chacun, avec, suivant le montant du don consenti, des offres plus ou moins alléchantes ; le disque, bien sûr, mais aussi assister aux répétitions, ou même avoir son nom inscrit sur la pochette. C’est une pratique qui s’inspire de ce qui se fait ailleurs depuis longtemps, notamment les musées qui ont régulièrement recours à ces campagnes de collecte de fonds (fundraising), et même les parcs publics où l’on trouve inscrit sur les bancs le nom de donateurs. Le site qu’il a utilisé et qui est très populaire en ce moment s’appelle Kick Starter, avec un principe simple qui veut que vous posiez une date limite pour l’obtention du montant que vous avez fixé et, s’il n’est pas atteint ce jour-là, vous ne percevez rien. En ces temps de disette économique où les labels qui continuent de payer des séances se comptent sur les doigts de la main, ce genre de procédé est appelé à se développer, non sans provoquer la polémique au sein de la communauté des musiciens. Car souvent, ce sont justement vers eux que celui qui cherche de l’argent va se tourner. C’est un cercle qui se referme toujours davantage, où non seulement les derniers à acheter les disques sont les musiciens eux-mêmes, mais désormais, ce sont eux aussi qui doivent les financer. 

Avec Otis, nous échangeons quelques mails pour décider du répertoire que nous allons jouer ce week-end :

- Trois morceaux de lui, dont deux assez diaboliques rythmiquement : un en 15/4 avec un interlude qui fonctionne sur une cellule de trois mesures aux métriques différentes (5/8 - 6/8 - 9/8) et l’autre en 11/4, mais avec plusieurs claves aux accents trompeurs. Ce sont ceux-là que je vais travailler le plus. Le troisième est une ballade délicieuse écrite pour sa femme Paula.

- Deux morceaux à moi, dont un qu’il joue à chacun de ses concerts (257 Church Street, qui figure sur le deuxième disque du Blowing trio) et qu’il me faut réapprendre tellement ça fait longtemps que je ne l’ai plus joué. L’autre c’est Toshiko qui figure sur le dernier disque de Pierrick Pedron et que j’ai écrit en hommage à la grande danseuse japonaise Toshiko Oiwa, avec laquelle j’ai eu la chance de travailler (deux improvisations filmées à voir sur mon site).

- Une composition magnifique de Jobim que je n’avais encore jamais jouée (Chovendo Na Roseira, que chante la grande Elis Regina).

- Un morceau du saxophoniste Joe Lovano – avec lequel Otis joue depuis plus de dix ans – en hommage au grand batteur Ed Blackwell (Blackwells Message)

I Have A Dream de Herbie Hancock (The Prisoner)

- Et un blues de Monk, Bolivar Blues.

Le soir, je me fais à dîner à la maison et me couche tôt après une journée et une soirée studieuses. Le lendemain, nous avons rendez-vous à Smalls à midi pour trois heures de répètes. Juste avant, je fais une pause dans l’excellente petite échoppe de falafels qui se trouve derrière le Village Vanguard, probablement les meilleurs de la ville, et j’emprunte les escaliers du club à 12:06. Otis est déjà là. Mitch aussi, qui change la litière du chat qui se trouve sous le piano. En deux heures et demie, c’est plié. Quel bonheur de retrouver le jeu d’Otis, et un bon réveil ça aussi. Cela faisait au moins trois ans que l’on n’avait plus joué ensemble – la dernière fois, c’était salle Pleyel avec le quartet de Julien Lourau –, mais nous avons beaucoup joué lorsque je vivais ici il y a dix ans, notamment tous les lundis dans un bar improbable (Café Créole) situé à deux pas du Blue Note, MacDougal St., et qui n’arrivait jamais à attirer la même clientèle, ni aucune clientèle du tout, d’ailleurs. Je suis content de rencontrer ces trois musiciens magnifiques que sont Linda Oh, jeune contrebassiste australienne qui commence à faire des gigs importants ici (Dave Douglas), le saxophoniste John Ellis qui a déjà une solide carrière de leader derrière lui, et l’harmoniciste suisse installé à New York depuis vingt ans, Grégoire Maret. Après la répète, je ne m’attarde pas dans ces rues saturées, et rentre à Brooklyn où je me remets au piano.

Le soir, j’ai rendez-vous avec Ricardo dans un restaurant haitïen sur Flatbush Avenue, à quelques numéros de là où se trouvait le club Up&Over où j’ai rencontré Otis et Damion il y a douze ans, mais aussi tant d’autres musiciens qui à l’époque étudiaient dans les écoles new-yorkaises (New School, Manhattan School of Music) et qui aujourd’hui écument les scènes du monde entier. Le restaurant s’appelle Kombit et je m’y rends à pied depuis la 4e Avenue. Je traverse tout Park Slope et ses rues de Brown Stones, maisons trapues aujourd’hui hors de prix, où je croise nombre de parents en lutte avec leurs enfants capricieux (ils font l’objet de nombreux blogs acerbes ici). Je plains les profs des écoles de Park Slope. Je retrouve Ricardo accoudé au bar et nous prenons la seule table qui se trouve à l’avant avec vue sur l’avenue dans cette salle toute en longueur. Au fond, un DJ enchaîne les morceaux de Kompa en poussant le volume à chaque nouveau titre. Il devient bientôt impossible de se parler, et régulièrement des clients viennent lui demander de baisser le volume. Heureusement, la nourriture est délicieuse et nous fait passer un excellent moment, surtout quand l’endroit commence à se remplir de jeunes filles en tenue de soirée venues célébrer un anniversaire et danser sur des tubes haïtiens des années 90. Très belle ambiance qui contraste avec tous les autres restaurants de cette avenue bigarrée. Nous rentrons à pied jusque chez Jérôme. À 23 heures, Ricardo repart en métro pour rejoindre Grand Central d’où il chopera son train pour Fleetwood où il arrivera à 1 heure du matin. 

Lendemain vendredi, je suis invité à déjeuner chez le grand pianiste Fred Hersch. Nous avions échangé des mails après que je l’avais vu avec son trio à Paris il y a quelques mois. J’avais tellement adoré ce concert que le lendemain, j’avais enregistré un de ses morceaux qu’il joue toujours en rappel, Valentine. On s’était même adressé quelques disques, et quand il a reçu le mail de Jérôme qui annonçait notre concert à Smalls, il m’a écrit pour me proposer de venir déjeuner chez lui. Il habite depuis trente-trois ans un très beau studio à Soho, sur Broadway même, autant dire un quartier aujourd’hui absolument inaccessible. Heureusement, son loyer est « contrôlé » (rent control). L’appartement était un studio d’enregistrement auparavant et le contraste est étonnant entre le calme de ces larges couloirs aux parquets centenaires et la fureur de Broadway un vendredi à l’heure du déjeuner. Aussitôt arrivé, nous redescendons. Il part dans quelques heures pour Nice où il participe à un stage et il doit poster quelques colis. Nous prenons notre déjeuner dans une boulangerie chic : deux petits sandwichs au thon, une salade verte, une tartelette, 29 $ ! Une fois remontés chez lui, nous nous installons dans sa cuisine et entamons notre déjeuner comme si nous étions des amis de trente ans. Fred est un des rares musiciens ouvertement homosexuel dans le milieu très macho du jazz (il n’est pas le seul, mais ils ne sont pas légion) et séropositif depuis plus de vingt-cinq ans. Il a été très malade il y a quatre ans avec un coma de plusieurs semaines qui l’a amené au bord de la mort. Il me raconte comment, après son réveil, il était tétanisé à l’idée de ne plus jamais pouvoir retrouver ses moyens sur l’instrument. Mais le miracle s’est produit, et il joue aujourd’hui avec une énergie, une fougue et un désir qu’il n’avait jamais connus jusque-là. Un peu plus tard, dans le salon, il évoquera cette période avec des larmes aux yeux, et notamment la manière dont son compagnon l’a soutenu. Avant de partir, je lui joue un morceau que j’ai écrit récemment en pensant à lui, et quand je referme la porte de son appartement, je suis moi aussi très ému.

Pour ceux qui parlent anglais, super interview sur l’excellent BLOG d’Ethan Iverson, encore lui.

Je retrouve la chaleur et la fureur de Broadway et reprends vite le métro pour Brooklyn. Sieste, puis deux heures de travail sur la musique d’Otis. Un plat de pâtes avalé, je file à Smalls. Mitch est assis sur le banc du trottoir et me salue bien chaleureusement. Depuis des années qu’il me voit, je sens que les récents concerts ont changé mon statut. Le club est déjà bien rempli et quand nous nous mettons à jouer, je vois beaucoup de gens debout au fond. Si le premier morceau me prend un peu de court (off gard), les deux sets vont passer à toute vitesse, avec une énergie et une aisance merveilleuses. Quel bonheur de retrouver ce feel comme on dit ici, c’est-à-dire cette sensation de swing, de précision et de souplesse qui sont vraiment propres au jeu d’Otis, mais que je retrouve aussi chez les autres musiciens du groupe, en particulier Linda qui va beaucoup nous impressionner tout au long de la soirée, cette manière de réagir immédiatement à tout ce qui se passe, comme si chacun était doté d’une paire d’oreilles et d’un cerveau supplémentaires... Du coup, tout est possible, rien ne vient freiner les idées, les initiatives et les audaces, et chaque minute qui passe apporte son lot de surprises et d’échanges imprévus et gratifiants. Beaucoup de musiciens dans la salle, dont Ugonna Okegwo et Wayne Escoffery qui sortent de leur gig avec Tom Harell et Billy Hart au Vanguard, l’excellent pianiste Anthony Wonsey, le contrebassiste Reuben Rogers (c’est avec lui et Otis que j’ai enregistré Spinnin’ en 2004) avec sa femme et leur fille, les Français installé ici, Alex Terrier et Romain Collin, et aussi mon ami Katsuhiko (avec lequel je viens de mixer mon disque) qui est venu avec sa femme. Je rentre à Brooklyn avec une joie non dissimulée malgré la pluie et je souris à tout le monde dans le métro.

Ce matin, il pleut toujours, mais la perspective de retrouver Otis et son groupe ce soir me file une bonne pêche et déjà des regrets de partir mardi et de quitter cette énergie euphorisante. Clovis m’a demandé de faire le brunch qu’il assure tous les dimanches. Nous jouerons trois sets de standard demain de midi à 15 heures et je vais tâcher de me rappeler certains cet après-midi.

Laurent.

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