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Billet de blog 22 mars 2012

Un Festival exemplaire

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Sandro Zerafa est un excellent guitariste avec lequel j'ai le grand plaisir de travailler. Nous avons enregistré son dernier disque récemment, sorti sur le label du collectif Paris Jazz Underground (PJU) dont il est un des membres fondateurs. 

En plus de ses activités de musicien, il est aussi responsable artistique du Festival de Jazz de Malte, île dont il est originaire. Depuis quatre ans, il a mis en place une politique de programmation que je trouve particulièrement intéressante et qui a fait ses preuves puisque chaque année, le festival fait le plein de spectateurs. Il nous détaille son travail dans un texte qu'il nous a adressé avant la journée du 19 mars à la maison de la Poésie où j'ai rapidement présenté son travail.

Je vous livre le texte dans son intégralité : 

Il est devenu de plus en plus fréquent pour les grands festivals de jazz d'élargir le spectre de leurs programmations et l'intrusion de groupe non-jazz ne nous surprend plus. On a vu Phil Collins, Elton John, Eric Clapton venir redorer le prestige des plus grands festivals européens. Je n'ai rien contre la démocratisation du jazz. Dans le contexte des grands festivals qui ont souvent lieu pendant la saison d'été, la fréquentation du public est toujours corrélée à l'activité touristique. C'est donc naturel d'inclure dans la programmation des artistes au fort potentiel fédérateur. Le mauvais côté de ce phénomène est que les festivals développent une politique de populisme extrême qui au final ne laisse plus beaucoup de place au jazz. Ce n'est pas facile de garder le bon équilibre entre des artistes qui vont générer du chiffre et des propositions en direction d'un publique plus érudit et puriste. La pression des sponsors, les coupes budgétaires, la peur de prendre des risques… les raisons sont multiples, surtout pour les festivals où le jazz en lui même ne suffit pas à dégager des profits.

Depuis 2009, je suis responsable de la programmation du festival de Jazz de Malte qui est organisé par le Conseil de la Culture et des Arts de Malte. La manifestation a vu le jour en 1990 et depuis a présenté des musiciens parmi les plus prestigieux : Herbie Hancock, Lee Konitz, Michael Brecker, Joe Lovano, Dave Holland, Steve Coleman, Elvin Jones, Brad Mehldau, McCoy Tyner pour n'en citer que quelques uns. Le festival prend ses quartiers durant trois jours de la troisième semaine de juillet. L'île de Malte dépend beaucoup du tourisme. Il n'y a pas à proprement parlé de scène de jazz - pas de jazz clubs, ou de programme d'éducation spécifique - et ce n'est pas simple d'attirer une large audience. Malte, une importante destination touristique, prend  vie durant l'été pendant lequel se déroulent de nombreux festivals, concerts, et manifestation en plein air. Chaque année, je suis confronté au même dilemme pour atteindre le bon dosage dans ma programmation, le bon compromis entre mes goûts personnels de musicien, ma notion de ce qui est de qualité et de ce qui l'est moins, le potentiel attractif pour le public et une cohérence artistique. Autant d'éléments qu'il est difficile de concilier.
La formule que j'applique depuis quatre ans est la suivante :
- Trois nuits avec un total de 8 à 9 concerts en tout (deux à trois concerts par soir).
- Une première partie avec des artistes locaux (en général avec la participation de musiciens étrangers). Cette initiative vise à stimuler la scène locale de jazz. À Malte, il n'y a pas beaucoup de musiciens qui viennent de l'extérieur, et la communauté est très insulaire. Le festival de jazz de Malte est une des raisons qui m'ont conduites à devenir musicien, et c'est donc tout naturel que j'implique des artistes locaux.
- Un concert qui présente du jazz moderne assez pointu, en général en provenance de New York. Il y a pléthores d'artistes passionnants à NY et ailleurs qui ne demandent qu'à jouer, et qui ne sont pas tous représentés par des agents, loin s'en faut.
- Et pour clôturer la nuit, un concert d'un artiste connu et à fort potentiel fédérateur, en général dans la veine jazz vocal/jazz fusion/latin jazz. Le facteur jazz reste déterminant, car j'estime que lorsque l'on se rend à un festival de jazz, on s'attend à y trouver du jazz, ou tout du moins des musiques y étant associées.
- Tous les concerts ont lieu sur la même scène de telle sorte que les artistes locaux  la partagent avec leurs héros.
- Les prix pratiqués sont modestes. Pour une journée, un ticket d'entrée coûte 15 euros (avec trois concerts la même soirées), et le pass pour l'ensemble du festival est à 40 euros.

Je ne dis pas que c'est la formule gagnante à appliquer à tous les festivals, mais dans notre cas, elle fonctionne. Il faut reconnaître que nous avons plusieurs facteurs qui jouent en notre faveur :
- Le festival est essentiellement financé par de l'argent publique.
- J'ai une liberté totale dans mes choix artistiques.
- Nous pratiquons des tarifs très modestes (dans un festival européen ailleurs qu'à Malte, le prix d'un concert coûte en général ce que coûte le pass pour notre festival)
- Le cadre exceptionnel qui abrite les concerts est un élément non négligeable dans l'attractivité qu'il exerce (dans le port pittoresque de la ville de La Vallette, en bord de mer). Il y a une zone assise, mais le public est aussi libre de circuler.
Par ailleurs, toujours en ce qui concerne la programmation, je trouve intéressant de faire coexister plusieurs styles différents sur la même scène et durant la même soirée. Ainsi, le néophyte qui viendra par simple curiosité, ou pour écouter son groupe de latin-jazz favori découvrira des nouvelles musiques. J'ai poussé cette politique parfois à l'extrême en programmant le même soir The Bad Plus et Mike Stern/Dave Weckl, Brad Mehldau trio et Orlando Maraca Valle, Kurt Rosenwinkel et Eliane Elias, Ambrose Akinmusire et le chanteur brésilien Joao Bosco, ou encore Lionel Loueke et Monty Alexander. Cette juxtaposition peut sembler incohérente à certains, mais ce serait sous-estimer la curiosité et l'enthousiasme des festivaliers. Je me souviens encore de la joie qu'à produit la musique de Lionel Loueké à ceux qui étaient venu écouter celle de Monty Alexander. Tout comme ceux qui étaient venu écouter Elian Ellias et qui ont découvert le guitariste Kurt Rosenwinkel qui leur était inconnu pour la plupart. Ce contraste a toujours fonctionné en notre faveur, et également en faveur de la musique. Je ne cherche pas à protéger le public, mais je suis toujours attentif à ne pas l'effrayer non plus.


En ce qui concerne les premières parties, je pense qu'il en va de la responsabilité des directeurs de festivals de stimuler la scène locale et de fournir des opportunités aux jeunes talents. Parfois, je passe une commande à un jeune artiste maltais pour présenter un programme original, et ce faisant, je lui offre la possibilité de monter sur une grande scène avec un large public.
Je pense enfin qu'un festival doit prendre soin de la musique et ne pas sombrer dans le piège de la complaisance envers le public en lui présentant du jazz dilué. La prise de risque doit rester de mise. Après tout, c'est de cela dont il s'agit quand on évoque le mot jazz.
Sandro Zerafa.
Musicien, et directeur artistique du Festival de Jazz de Malte.

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