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Billet de blog 22 août 2012

Chroniques new-yorkaises 3.6 (et fin)

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Bonsoir à tous,

Métro ou taxi ? C’est toujours un dilemme quand il faut aller à JFK. Le métro est évidemment beaucoup moins cher mais beaucoup plus long avec un changement à Jay Borough Hall. Quand on est chargé et fatigué comme je le suis, c’est un peu une expédition (compter une bonne heure et demie). À contrario, le taxi a tous les avantages. Sauf son prix, 35 $ plus tips. 

Les derniers jours se sont enchaînés comme prévu, à toute blinde. Samedi soir, le Smalls était encore plein pour entendre le groupe d’Otis. Au premier set, ses deux fils, sa femme et ses parents sont assis au premier rang. Bon set qui passe lui aussi à toute vitesse. Quarante-cinq minutes de pause. Je décide d’aller faire un tour au Vanguard pour écouter un morceau du quartet de Tom Harell avec Wayne Escofferey, Ugonna Okegwo et le grand Billy Hart. Quand je me présente devant l’escalier qui descend, le groupe est en train de jouer. Je dis à la personne qui se charge de la billetterie que je joue au Smalls. Sans discuter, il me signe un coupon « no cover », du coup, je rentre gratuitement au Vanguard pour la première fois de ma vie (ça peut sembler dérisoire mais ça ne l’est pas). Je vais m’asseoir contre le mur de droite alors que le groupe joue Oleo. C’est toujours émouvant de retrouver cette cave légendaire. Alors que Tom finit la dernière phrase de son solo, le public applaudit déjà. Comme le dit Cannonball Adderley dans l’introduction de Live in New York, un enregistrement effectué ici au début des années 60, c’est bien le public le plus hip du monde. 

Pour le deuxième set, je retrouve Guilhem et sa maman Pauline assis derrière moi au premier rang. Toujours beaucoup de monde et pas mal de musiciens. Le second set fini, il faut vite dégager la scène pour faire de la place au groupe suivant – en l’occurrence, le quintet du trompettiste Winard Harper – qui commence un premier set à 1 h 30 avant d’animer la jam quotidienne qui se terminera à l’aube. Toute une faune nocturne vient s’échouer ici et de nombreux musiciens se congratulent et parlent fort au pied des escaliers, ce qui ne gêne pas le moins du monde le bassiste à la stature colossale qui fait pulser la rythmique sans forcer, en souriant. Je rentre à la maison à 3 heures. 

Lendemain dimanche, je me lève à 9 heures et commence déjà à rassembler un peu mes affaires. J’ai rendez-vous à midi à Langans, un pub irlandais près de Time Square. J’y ai déjà joué dans le passé avec l’excellent batteur Reggie Quinerly qui avait un gig régulier là-bas. Clovis y assure les brunchs dans une indifférence crasse. Il n’empêche, nous allons prendre beaucoup de plaisir à jouer presque trois heures durant essentiellement des standards, mais également quelques pépites de Monk et de Bud. Clovis a fait d’énormes progrès à tous les niveaux, et c’est devenu un bassiste avec lequel on peut jouer sans batteur sans que ça pose le moindre problème. Après quoi, nous partons pour Harlem où je passe deux heures chez lui à écouter de la musique. Essentiellement des choses qu’il a faites avec de jeunes musiciens rencontrés à la Julliard. Vu le niveau des débats, je l’encourage vivement à enregistrer.

À 19 heures, je sonne chez mon ami Shawn que je n’avais pas encore revu depuis que je suis arrivé ici. Il habite sur la 115e rue, entre la 7e et la 8e Avenue, dans un quartier qui fait l’objet d’une intense rénovation depuis cinq ans. Ils appellent ce phénomène ici la gentrification. Il y a dix ans, quand j’habitais ce bloc avec le contrebassiste Thomas Bramerie, ces rues étaient encore considérées comme faisant partie de Harlem. Aujourd’hui, à voir tous ces nouveaux restaurants et ces boutiques de vins, on se croirait plutôt Downtown. Il reste cependant encore quelques blocs qui résistent, et la cohabitation entre les couches sociales et les diverses ethnies va probablement perdurer quelques années. Nous allons dîner dans un restaurant éthiopien de la 8e Avenue. Bon repas et bons moments avec mon ami qui, en dépit des ses diplômes et de son expérience professionnelle, est au chômage depuis… trois ans. Retour à Brooklyn à minuit. Je me couche sans plus tarder. 

cette photo a été prise par Guilhem Flouzat à Harlem.

Lendemain matin, je continue à faire un peu de rangement, et trois courses pour le déjeuner. J’attends Guilhem et sa maman Pauline. Ils arrivent à 13 h 30 et nous passons directement à table. Guilhem est en train de déménager de Harlem au quartier de Columbia où Kalinka, sa femme, va travailler les trois prochaines années. Ils ont dégoté un beau deux pièces dans un immeuble qui appartient à l’université et qui leur est loué à un prix en dessous du marché. Pauline est venue leur filer un sérieux coup de main. Après notre repas, on entame une session avec la saxophoniste canadienne Anna Webber, qui va m’aider à boucler mon visa, et un contrebassiste dont le nom m’échappe, ce qui n’est jamais bon signe. Quand tout le monde est parti, je regrette déjà de n’avoir pas dit à Guilhem tout le bien que je pense de son jeu qui n’arrête pas de s’affirmer avec plein de belles idées et un son toujours plus personnel. Sans doute qu’on ne fait jamais assez de compliments aux jeunes qui le méritent alors qu’ils en ont grand besoin. Le soir, je continue à préparer mes affaires et, après le dîner, je vais faire une longue balade à pied dans ce quartier que j’aime beaucoup finalement, et qui résiste encore pas trop mal à la grande vague de gentrification. 

Aujourd’hui, lever à 7 heures. Je nettoie la cuisine et la salle de bains, change la litière du chat, puis je pars à Manhattan faire quelques courses. J’ai promis à ma nièce Sophie de lui envoyer des feuilles d’origami et je sais où en trouver ; un grand magasin sur Broadway avant d’arriver sur Canal Street qui ne vend que des produits asiatiques, dont de la très belle vaisselle japonaise. Je trouve d’ailleurs deux petites choses que je poserai sur la table pour Jérôme et Michelle qui m’ont laissé cet appartement pendant presque deux semaines. Je veux aussi rapporter des T-shirts pour Ralph et Nico, les musiciens avec lesquels je viens d’enregistrer, mais les magasins que je connaissais qui vendaient des trucs sympas ont tous mis la clef sous la porte. Dorénavant, mis à part ce grand bazar asiatique, toutes les enseignes sont des grandes marques. Déprimant. Il y a bien encore une espèce de marché aux puces coincé entre deux immeubles où je trouve une échoppe avec des T-shirts, mais le gars est bien trop désagréable. Je renonce.

Je repars à Brooklyn où j’ai rendez-vous avec Bruce Barth, mon ami de 18 ans, qui fut mon professeur ici lors de mon premier séjour – jamais avare de compliments, lui – et qui m’a aidé à produire mes deux premiers disques. Nous avons un petit rituel désormais : nous nous retrouvons à l’échoppe qui fait d’excellents sandwichs sur Prospect Park West, entre la 16e et la 17e rue, là où nous allions déjà après mes cours en 1994, et nous allons les manger sur un banc du parc, toujours le même. Du reste, c’est comme s’il nous attendait, car tous les autres sont pris, sauf lui. Nous passons deux heures et demie délicieuses. Je lui raconte mon déjeuner chez Fred Hersch qui fut son professeur il y a vingt-cinq ans, et il me raconte ses derniers concerts et enregistrements. Il y a des éléments qui semblent immuables ici et que je retrouve intacts à chacune des mes visites ; cette échoppe de sandwichs, Prospect Park et ses bancs… et Bruce Barth. En rentrant chez Jérôme et en récupérant mon linge chez les Chinois d’en face (eux aussi, immuables), je me dis que le jour où tout cela aura disparu – toutes ces choses et ces gens que je retrouve inchangés malgré les années –, ce jour-là je me sentirai vieux. Je finis mon sac en écoutant le dernier disque de Gabriel Kahane qui chante sa mélancolie comme personne d’autre, avec un grand classicisme et une grande modernité conjugués. 5,39 € sur Emusic ? Ça vaut tellement plus que ça.

Taxi ou métro ?

Laurent.

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