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Billet de blog 24 févr. 2013

Donny Hathaway - Une Histoire Américaine

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© reepr1129

DONNY HATHAWAY

Une histoire américaine

« Tous les jeunes musiciens, particulièrement les noirs américains, ne devraient pas oublier que Donny Hathaway fait partie des géants. Sa quête pour repousser les frontières, mais aussi pour amener des éléments traditionnels de son héritage - de l’église et du Blues - vers de nouveaux territoires, est fascinante. Quand les gens parlent de Charlie Parker comme d’un géant, Donny Hathaway devrait être considéré juste à ses côtés. »

Arif Mardin.

L’énigme.

Comment un artiste d’une telle envergure a pu rester si longtemps dans l’ombre? Demandez aux gens dans la rue ce qu’évoque son nom, et vous n’obtiendrez pas grand-chose. Naturellement, vous faites la même expérience avec Billy Strayhorn, et c’est encore pire. Le  génie ne suffit pas. Pourtant, le chanteur a tout pour asseoir sa légende. Une enfance dans le ghetto, une formation musicale dans les meilleures universités noires, remarqué très tôt par ses pairs, produits par la crème du RnB de l’époque, une kyrielle de collaborations prestigieuses, une casquette “à la Française”  toujours vissée sur la tête, et une mort violente dans la fleur de l’âge. À l’évidence, il a manqué quelque chose à Hathaway pour devenir Donny et rejoindre le panthéon de la Soul au coté des Stevie, Marvin, Otis et autre Curtis aux yeux du plus grand nombre. C’est donc le temps, encore lui, qui rendra justice pour qu'enfin cette musique universelle connaisse le rayonnement qu’elle mérite. En attendant, voici un moyen sûr, simple et efficace de faire de la place dans votre discothèque :

-Comparer chaque nouvel artiste/chanteur/producteur de RnB, de Funk, ou de Nu Soul à Donny Hathaway en fonction de critères comme la voix, la composition, les arrangements, les textes.

-Jeter tous ceux qui ne lui arrivent pas à la cheville.

-Conseil pratique : Prévoir une benne.

L’enfance de l’art.

S’il est né à Chicago le 1er octobre 1945, bien vite, il est pris en charge par sa grand-mère, Martha Crumwell, qui habite le ghetto de St Louis. Célébrité locale, elle chante le dimanche à l’église, et le petit Donny ne tardera pas à en faire autant. À trois ans, il est intronisé « Donny Pitts, the Nation’s Youngest Gospel Singer » - le plus jeune chanteur de Gospel du pays - s’accompagnant seul au ukulélé. C’est encore grâce à elle qu’il entreprend l’étude du piano. Sa vie d’alors est rythmée par les préludes de Bach, les sonates de Beethoven, et les séances de catch, sa deuxième passion.

Adolescent, il obtient une bourse pour étudier la théorie musicale à la prestigieuse université noire de Washington, Howard University. C’est là qu’en 1963, le jeune étudiant va faire quelques rencontres décisives, à commencer par sa future partenaire, la chanteuse Roberta Flack, ou encore LeRoy Hutson avec lequel il partage une chambre (et qui plus tard remplacera Curtis Mayfield au sein des Impressions, quand ce dernier prendra le large). À l’époque, Donny se produit également dans une formule jazz, le Ric Powell trio.

Après avoir hésité un moment entre une vie de pasteur et d’enseignant, Donny Hathaway boucle la boucle, et revient s’installer dans sa ville natale, Chicago.

L’empreinte.

Dans une cité entièrement dévolue à la musique, le jeune homme n’a aucun mal à exercer ses talents. Il enregistre, produit, arrange et joue pour des artistes aussi divers que Woody Hermann (jazz), The Staple Singers (Gospel), Little Milton, Carla Thomas, Jerry Butler (Soul). La liste est trop longue, mais il nous faut encore citer le roi du RnB local, Curtis Mayfield, avec lequel Donny collabore au sein des Impressions pour le label Curtom. Il est notamment l’arrangeur de hits tels que Seven Years  ou Choice of Colors . Toujours chez Curtom, Donny connaît un premier succès personnel en 1969 avec I thank You Baby en duo avec June Conquest (June & Donnie). Cette percée va marquer un tournant dans la carrière du chanteur. Sur les conseils de King Curtis, il intègre la grande maison Atlantic pour laquelle il signera quatre albums de légende qui vont marquer la musique afro-américaine d’une empreinte indélébile.

La quintessence.

Premier album en 1970, co-produit par son ami Ric Powell, Everything Is Everything présente un artiste d’une rare maturité, en prise directe avec son époque – utilisation magnifique du Fender Rhodes – et pourtant déjà engagé sur une voix qu’ils ne seront pas légion à explorer, mêlant des styles jusqu’ici encore cloisonnés comme le jazz, la soul, le gospel et la musique classique du vingtième siècle. Où l’on retrouve LeRoy Hutson, compositeur de The Ghetto Part 1 plus tard repris dans l’album Live. Et où s’exprime toute la palette d’un artiste complet : une voix profonde et bouleversante, des compositions audacieuses, des arrangements inventifs, des mélodies impeccables, le tout au service d’une conscience politique et sociale aiguë.

Un an seulement sépare ce premier opus du second, simplement intitulé Donny Hathaway. À l’instar d’un autre, Donny ne cherche pas, il trouve. C’est aussi le temps des récoltes. You’ve Got A Friend et You’ve Lost That Lovin’ Feelin’ en duo avec Roberta Flack grimpent dans les charts, et l’album Roberta Flack & Donny Hathaway, produit par l’habile Jerry Wexler est une des meilleures ventes de 1972.

En 1973 sort le grand album Live, co-produit par le non moins grand Arif Mardin (Il faudra consacrer un article à ce turc providentiel aux onze Grammy, qui commença comme assistant de Nesushi Ertegun, et qui a produit en vrac Sonny Stitt, Freddie Hubbard, Eddie Harris, Aretha Franklin, The Bee Gees, George Benson, Chaka Khan, Patti LaBelle, Diana Ross… Jusqu’au tout récent carton de Norah Jones. Pardon pour cette longue parenthèse qui nous semblait néanmoins opportune). Le groupe à l’excellence toute new-yorkaise – le concert est enregistré au Bitter End – fait honneur au génie Hathaway et entreprend ce set atomique par une brûlante version du What’s Goin’ On  de Marvin Gaye, l'alter ego. Sans doute, la présence de Willie Weeks sur scène – « the baddest bass player in the country » - n’y est pas pour rien.

Les ténèbres.

Triste paradoxe, c’est à la publication de son album le plus fort que s’amorce le déclin de l’artiste. Extension of a Man sort en 1973 et constitue un monument de la musique noire américaine. Toujours sous la protection d’Arif Mardin, Donny Hathaway livre là une collection de perles qui ne tarderont pas à devenir des standards, à commencer par l’hymne bouleversant Someday We’ll All Be Free dont on ne compte plus les reprises. S’il ne fallait en citer qu’une, que ce soit la poignante version d’Aretha Franklin (qui figure au générique du Malcolm X de Spike Lee) produite par… Arif Mardin. Malgré une production musicale d’une densité extraordinaire, Donny souffre de troubles mentaux héréditaires encore méconnus qui vont implacablement l’éloigner de son art. Extension of a Man sera son dernier album. Il n’aura de cesse de travailler à de nouveaux projets sans jamais parvenir à en mener aucun à terme. Un concerto intitulé Life , un nouvel album Make It On You Own, un nombre important de compositions inédites, autant de musiques que l’on devine sublimes et qui nous manque cruellement aujourd’hui.

Comme on tire sa révérence, Donny revient en 1978 pour un duo avec sa "soul sister", la chanteuse Roberta Flack. The Closer I Get To You sera le plus grand succès de toute leur longue collaboration. Alors qu'il travaille à l'enregistrement d'un nouvel album avec Roberta Flack, encore elle,  Donny Hathaway chute du quinzième étage de l’Essex House le 13 janvier 1979, à New York. Les circonstances exactes de sa mort ne seront jamais vraiment élucidées. Mais qu’il s’agisse d’un suicide, d’un accident ou d’un crime, la disparition à 33 ans d’une des plus grande figure musicale du XXème siècle laisse toutes les générations futures orphelines. La liste de ses descendants directs est longue, qui comprend Stevie Wonder, George Benson, Aretha Franklin, ou des plus jeunes comme Alicia Keys, Franck McComb ou encore Bilal (dont l'actuel producteur/manager n’est autre que le fils du musicien/producteur Mtume – prononcez EM-TU-MAY – qui se trouvait en studio avec Donny Hathaway la veille de sa mort).

Dans la grande filiation de la Soul et du RnB, Donny Hathaway fait figure de Père Eternel dont l’héritage est immense. Et c’est sûr, un jour, son nom provoquera de nombreuses réactions dans la rue, car « Someday, We’ll All Be Free ».

Laurent Coq.

Ce texte a été publié dans le mensuel Muziq en 2006.

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