Panique au sein de mafia des pomiculteurs du Limousin

Article à paraître dans le numéro d'été du Lot en Action

Les pomiculteurs corréziens voient d'un très mauvais œil les communications de plus en plus fréquentes du monde médical contre les pesticides. Et on les comprend les pauvres. Obligés d'utiliser des quantités stupéfiantes de saloperies chimiques pour tenir les rendements, en Limousin, les 320 pomiculteurs produisent 110 000 tonnes de pommes par an. Selon l'INRA, une pomme qui n’est pas issue de l’agriculture biologique subit en moyenne 36 traitements chimiques, et dans certaine région jusqu'à 43 ! (1)

Alors très tôt, les pomiculteurs soucieux de l'impact fort négatif que pourrait avoir sur l'opinion publique la médiatisation de cet usage délirant de pesticides, n'ont pas ménagé leur peine et ont bâti une vraie stratégie marketing. En 2004, création de l'appellation d'origine contrôlée « Pomme du Limousin » (AOC), puis en 2007 celle d’appellation d'origine protégée (AOP – Perlim) avec la création d'une charte, celle des « vergers écoresponsables », basée sur les principes de « l'agriculture raisonnée ». En clair, un mode de production qui se veut responsable mais recourt tout de même aux pesticides et des intrants chimiques. Le greenwashing est très tendance...

 

Si l'on peut travailler efficacement le côté marketing, surtout avec de gros moyens, on ne peut faire taire indéfiniment les riverains des vergers, pas plus que les médecins en charge de les soigner. Et dès 2013, la belle mécanique commence à s'enrayer.

En juin 2013, l'Inserm publie une étude (2) qui pointe du doigt « une association positive entre exposition professionnelle à des pesticides et certaines pathologies chez l’adulte : la maladie de Parkinson, le cancer de la prostate et certains cancers hématopoïétiques (lymphome non hodgkinien, myélomes multiples) ». Mais ce rapport souligné également les risques pour les consommateurs et la défaillance de l’État : « près d’un millier de molécules ont été mises sur le marché en France ; les risques liés à ces molécules ne peuvent être évalués faute de données toxicologiques et épidémiologiques suffisantes ».

En septembre 2013, des médecins de France métropolitaine et des Antilles lancent un appel et demandent à l’État d'assurer la reconnaissance de nouveaux tableaux de maladies professionnelles agricoles dont l’apparition est liée à l’exposition aux pesticides, d'assurer la protection des populations et d'apporter la garantie que les autorisation de mise sur le marché protègent les agriculteurs, l’environnement et les consommateurs.

Cet appel sera signé par plus de 1 500 médecins et l'information passe, ici ou là dans les médias. Des documentaires commencent à être diffusés à la télévision (et pas uniquement sur Arte), touchant ainsi une audience de plus en plus large. Le 5 mars dernier, France 2 consacre un sujet de l'émission Envoyé Spécial aux pommes : « Envoyé spécial a enquêté sur la star de nos marchés, et découvert que ce fruit est l’un des plus gourmands en pesticides : 30 pulvérisations de produits chimiques par récolte, en moyenne. Parmi ces substances, un conservateur, appliqué après la récolte, permet de garder les pommes intactes pendant douze mois. Dans le Limousin, berceau de la golden, des agriculteurs mais aussi des riverains s’inquiètent pour leur santé. »

Gros coup de colère chez nos pomiculteurs, qui sont à cran. Quelques jours plus tard, l'association ONGF qui devait animer à Allassac la journée des alternatives aux pesticides annule la manifestation. Sur son blog (3), l'explication suivante est donnée : « Si ce blog est en sommeil depuis l'annulation de la journée pour les alternatives aux pesticides, l'association Allassac ONGF n'est pas restée inerte. Volontairement, nous avons fait "une pause média" pour permettre de renouer une dialogue que nous appelions de longue date. Dès la fin mars, arboriculteurs, élus, pouvoirs publics et représentants des associations représentant les riverains des zones traitées, et plus largement celles alertant sur les dangers des pesticides, se sont assis autour de la table. Ces réunions ont été rendues possibles grâce aux efforts de quelques personnes (tant chez les représentants des riverains que des arboriculteurs et des pouvoirs publics) désireuses de mettre fin à des tensions déraisonnables et irresponsables ».

 

Si l'association ONGF semble vouloir l'apaisement, ce n'est toujours pas le cas de nos producteurs de pommes. France Bleu a publié le jeudi 18 juin un article (4) révélant que « l’Association nationale pommes poires a saisi le conseil de l'ordre des médecins à l'encontre d'une généraliste de Lubersac en Corrèzeaprès ses propos tenus dans le reportage d'Envoyé Spécial. » Précisons que cette praticienne fait partie de l'association « Alerte des médecins limousins sur les pesticides », qui dénonce l'usage de ces produits dans la pomiculture. Dans le reportage, elle souligne surtout les effets sur la santé à la fois des producteurs mais surtout des riverains, parlant de patients malades à cause des pesticides. Les pomiculteurs demandent à l'Ordre des médecins des sanction à l'égard de la praticienne.

Alors devant la puissance des lobby, à l'image du tentaculaire Groupement d'intérêt économique Perlim (6), et la passivité complice de l’État que pouvons nous faire ?

S'il ne s'agit pas de jeter l’opprobre sur les pomiculteurs, pour beaucoup engagés dans un système de production qui les conduit à leur perte, les consommateurs n'ont d'autre choix, par principe de précaution, que de boycotter les « pommes du limousin » non bio. Et si vous êtes un inconditionnel de la pomme de Corrèze, l'association Agrobio 19 (l'équivalent de Bio 46) vous donnera toutes les infos pour trouvez des pomiculteurs qui ont tourné le dos aux pesticides chimiques. (5)

 

Notes

(1) Source : Rapport de l’étude EcoPhyto R&D : quelles voies pour réduire l’usage des pesticides, INRA, janvier 2010. Chiffres concernant les pommes de table françaises bio et non bio, qui concernent 90% de la surface du verger de pommes de table française pour 87% de la production ; l’IFT correspond à l’indice de fréquence de traitement, l’une utilisation d’une matière active correspondant à 1 IFT. Rapport Ecophyto R&D INRA janvier 2009.

(2) Expertise Inserm «pesticides et santé» juin 2013 : http://bit.ly/1d5JqsI

(3) http://allassacongfpesticides.blogspot.fr/

(4) Pesticides : les pomiculteurs contre-attaquent après les accusations d'un médecin en Corrèze : http://bit.ly/1LnsRnZ

(5) Site d'Agrobio : http://www.agrobio19.com

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