Producteurs, magasins bio ou… grandes surfaces ?

Article à paraître dans le numéro d'été du Lot en Action

Le marché de la bio explose et le tandem « grande distribution et industriels » a déjà commencé à redessiner la filière de production. De gigantesques exploitations bio voient le jour dans les pays où la main d’œuvre est bon marché, les industriels s'organisent pour transformer les produits bio, au détriment de la qualité, et la grande distribution réclame sans cesse un assouplissement des labels. Mais paradoxalement les circuits courts et les petits réseaux de distribution résistent plutôt bien. Doit-on y voir le début d'un prise de conscience des consommateurs ?

 

La demande en produits bio augmente très sensiblement. En 2014, le marché des produits alimentaires issus de l’agriculture biologique a été estimé à plus de 5 milliards d'euros (progression de 466 millions d'euros depuis 2013) (1) et à 20 milliards d'euros pour l'Europe. Au cours des quinze dernières années, les ventes de produits biologiques en Europe ont été multipliées par quatre alors que la production n'a fait que doubler, et les surfaces cultivables n’augmenter que de 10%.

Toujours en 2014, près de 70 % des produits bio ont été vendu dans les grandes surfaces, et près d'un tiers provenaient d'importations... Et ce phénomène va s'accentuer puisque pour les géant de la distribution, il faut proposer des tomates, poivrons, concombres et fruits toute l'année. L'hiver ces produits arrivent donc des serres bio d'Italie, d'Espagne, des Pays-Bas, du Maroc et d'Israël. Nous importons plus de la moitié des fruits et légumes bio consommés en France.

Bon, mais « importations » ne veut pas dire « produits de piètre qualité » me répondrons certains. Oui mais voilà, sous la pression de la grande distribution, les exploitations en Europe dépassant les 10 hectares de serres ou 100 hectares de culture en plein champs (notamment en Espagne, Allemagne et Pays de l'Est) se multiplient. Les objectif sont bien évidemment l'économie d'échelle et la productivité, au détriment de la qualité et du bon sens, faisant exploser le bilan carbone des produits transbahutés sur des milliers de kilomètres.

 

Cette course à la productivité et au prix toujours plus bas a également une autre conséquence. Si dans les grandes surfaces les prix pratiqués rendent les produits bio plus accessibles, leur composition ressemble de plus en plus aux produits conventionnels avec des matières premières moins chères et un profil nutritionnel amoindri. Du sucre blanc à la place de sucre roux, de l'huile de palme plutôt que de l'huile de tournesol, des plats préparés contenant beaucoup de sel pour augmenter la proportion d'eau… Sans compter la tentation, de plus en plus grande pour les industriels, de frauder sur l'origine bio des produits...

 

 

A propos des labels

Devant la demande qui augmente logiquement, le poids de la grande distribution pèse sur les instances européennes pour que les cahiers des charges s'assouplissent…

Rappelons qu'en 2009, l'entrée en vigueur du nouveau règlement européen sur l'agriculture biologique met un terme au principe de subsidiarité, afin de simplifier les réglementations et limiter les distorsions de concurrence. Depuis, les réglementations publiques nationales concernant l'agriculture biologique, comme le label AB, ne sont ainsi plus autorisées. Le logo français « AB » reste d'utilisation volontaire, mais laisse place au logo européen.

Le label AB étant plus rigoureux que la réglementation européenne, cela s'est traduit pour beaucoup de producteurs français par une brusque baisse des exigences réglementaires. Une grande partie de ces producteurs ne s'est plus reconnue dans cette nouvelle réglementation, et plusieurs organisations importantes de l’agriculture biologique ont choisi en 2010 de répondre à ce déficit par la création d'un autre label plus strict : Bio Cohérence (2), porté par la Fédération Nationale d’Agriculture Biologique  (FNAB). Ce label garantit l'absence total d’OGM, une nourriture 100 % bio des animaux d’élevage, et la non-mixité des fermes. Mais force est de constater que la multiplication des labels ne facilite guère l'information des consommateurs.

 

Pourtant il existe d'autres d'autres certifications répondant à des critères nettement plus stricts que ceux fixés par la réglementation européenne. Nature & Progrès, Demeter, Biosuisse, et Naturland par exemple… Ils interdisent la culture hors-sol, la possibilité sur une même exploitation de produire simultanément des produits bio et non bio et interdisent un temps de transport des animaux supérieur à quatre heures. Ces cahiers des charges stricts limitent considérablement l’adjonction d’arômes et d’enzymes, quand ils ne l’interdisent pas purement et simplement.

Et puis il y a ceux, de plus en plus nombreux, qui refusent le diktat des organismes certificateurs et préfèrent les systèmes participatifs de contrôles fondés sur la confiance mutuelle entre producteurs et consommateurs. C’est le cas, par exemple, des Associations pour le Maintien d’une agriculture paysanne (AMAP) ou les paniers bio.

 

Mais le développement des circuits courts est plus aisé en milieu rural. Récupérer son panier hebdomadaire en banlieue de Toulouse ou de Marseille est un tantinet plus compliqué qu'à Figeac ou Gourdon. Si le rythme de vie urbain ou un budget serré comptent pour beaucoup dans votre choix, privilégiez les enseignes vraiment spécialisées dans le bio, comme le réseau des Biocoop par exemple, dont le cahier des charges et l'éthique ne sont en rien comparables avec Carrefour ou Leclerc. C'est d’ailleurs la tendance observée en 2014 : les circuits courts et les réseaux de distribution locaux, composés de petites enseignes, résistent plutôt bien et semblent redevenir des valeurs sûres. (3)

Certains, optimistes, verront dans le développement de la bio industrielle un point de passage inéluctable pour transformer notre système de production et nos habitudes de consommation. D'autres, probablement plus réalistes, une compromission insupportable, mais il est difficile d'être manichéen sur cette question…

 

Notes

(1) Source : Agence Bio http://bit.ly/1BtP2bR

(2) Voir le site de Bio Cohérence : www.biocoherence.fr

(3) Écoutez à ce sujet l'émission de France Infos, Le succès croissant des produits bio : http://bit.ly/1GZukRI

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