S’il est probablement difficile de signer l'appel à objection de conscience concernant l'usage de l'IA générative pour un chercheur en informatique dont la techno-science est à la fois l’outil et la production de sa recherche, son argumentaire factuel et très documenté mérite cependant d'être connu de tous tant il pose les bonnes questions légitimement préalables à tout usage éclairé de l’IA.
C’est certes prêter à l’action individuelle une force qu’elle n’a pas souvent, mais dans le cadre d’une éducation réellement émancipatrice ou d’une recherche "désintéressée", ce serait un minimum pour ne plus avancer à l’aveugle, toujours plus prisonniers d’intérêts financiers qui gagnent à ce que soient occultés les impacts réels de l'IA.
Propulsées par une techno-béatitude de l’innovation comme moteur de croissance et de "progrès", les injonctions envahissantes à utiliser l’IA font peu de cas des préventions écologiques, sociales et cognitives que développe cet argumentaire. Le modèle reste la compétition sans autre but qu’elle-même où les atermoiements signent la défaite de ceux qui l’interrogent : qu’adviendra-t-il de moi si je sors de la course dans cette mimétique générale? Pouvons-nous, sans être ridicules et à si peu d’effrontés, faire reculer l’hydre mondiale qui se déploie si vite et avec de tels moyens?
Cette question de résistance à la mimétique générale s’illustre dans un autre domaine : les paysans boulangers sur lesquels Geneviève Pruvost a enquêté pendant dix ans se la posent sans doute quand ils essuient des refus répétés pour l’accès à la terre, sous prétexte que leur modèle agricole ne rentre pas dans les cases de la "normalité" prescrite par des décennies d’agrochimie industrielle et de dépendance à la mécanisation et à l’endettement forcés, avec les résultats écologiques et de détresse humaine qu'on connait. Choix imposé et irréversible : objecteurs de pub, d’IA, d’agrochimie etc.. passez votre chemin!
Pour sortir de l’isolement individuel, cette pétition propose en creux une prise de conscience de la force possible du collectif. Mais elle n’y parvient pas. Elle est perçue comme un appel à la subversion qui fait peur à l’individu solo qui craint "pour sa carrière" alors qu’elle rappelle tout simplement et de façon élémentaire ce que peut être une citoyenneté éclairée en démocratie. Il n’y a pas de Liberté sans Égalité d’accès à une information vérifiée et contrôlée démocratiquement grâce à une éducation permanente à l’esprit critique, pas d’Adelphité sans un égal accès aux libertés politiques dans une Citoyenneté maintenue accessible à tous par des outils de collégialité revivifiés. Ainsi les cursus de formation doivent permettre d’évoquer l’aspect politique de ces sujets techniques sans les cantonner automatiquement dans la trop commode niche des "questions socialement vives" pendant que la course continue pour la majorité : devenue pendant ce temps incontournable, l’IA formatera les représentations et donc les avenirs possibles.
"Vivre avec son temps" n’interdit pas d’interroger les substrats matériels et épistémologiques des technologies proposées : substrats souvent occultés par une volonté politique qui profite du rythme auxquels ils s’imposent pour ne pas interroger sa myopie. Que ce soit pour l’usage ou pour la recherche sur l’outil, puisqu’il fabrique le sol sur lequel on va ensuite marcher. Automobile puis camions chassant trams et trains des modes de transports au XXe siècle avec les conséquences climatiques qu'on sait, informatique et internet avalés par les GAFAM dans les années 2000, etc. Le monde politique souvent en retard et ignorant reste généralement soumis aux lobbies des plus forts et n’interroge que bien trop tard les conséquences écologiques, sociales, cognitives ou démocratiques des choix qu’il accompagne à l'aveugle, laissant se fabriquer un monde totalement bordé, auquel aucun assujetti ne peut échapper dans chaque recoin de sa vie : subsistance, agriculture, santé, urbanisme, mobilité, éducation, sociabilité et structures sociales; de la politique locale jusqu’à la géopolitique dans leurs organisations, leurs déroulements et leurs modes d’actions.
Si l’usager n’appréhende pas la puissance de formatage de la cité par l‘outil qu’on lui impose et qu’il ne peut se raccrocher à un collectif critique susceptible d’en proposer une régulation éclairée, démocratique et citoyenne aux décideurs; la société qui se fabrique reste le choix d’une minorité. Reste à se donner des outils pour pallier à cela. Ils existent : partis politiques, syndicats, collectifs, associations ...