Coups d’Etat en Afrique ou l'abandon international des processus démocratiques

En cette journée internationale de la démocratie, "Tournons La Page" appelle la communauté internationale et les acteurs sociopolitiques d'Afrique et d'ailleurs à ne plus détourner les yeux vis-à-vis des questions démocratiques. La poursuite de la stabilité a fait long feu ; il faut largement soutenir les sociétés civiles engagées sur les processus démocratiques.

En août 2020, le mouvement Tournons La Page soulignait les risques que faisaient peser les coups d’Etat constitutionnels en Côte d'Ivoire et en Guinée non seulement pour les alternances pacifiques mais aussi pour l'avenir des démocraties en Afrique de l’Ouest. Longtemps considérée comme une zone plus épargnée par rapport à l'Afrique centrale où les dictateurs s'imposent en violation de la loi constitutionnelle, le recul démocratique dans la région est flagrant. Les coups d’Etat au Mali, Tchad et en Guinée illustrent la défaillance des institutions internationales censées œuvrer pour la paix et la démocratie.

Incapables de faire respecter leurs propres textes, l’Union Africaine et la CEDEAO ont cédé sur la limitation des mandats, d’abord au Togo, puis en Guinée et en Côte d’Ivoire. Sclérosée par des chefs d’Etat et des partenaires extérieurs (UE, USA, ONU…) soucieux uniquement de la stabilité des régimes en place, ces institutions ont perdu leur boussole et leur capacité d’action. Tant de deniers et d’énergie dépensés en sommets extraordinaires et en médiations alors que la prévention des conflits sociaux, notamment en tenant bon sur le respect des limitations de mandats présidentiels, aurait été plus efficace. Car comme le rappelle l’Africa Center for Strategic Studies, sur les 21 pays africains qui ont maintenu les limitations de mandats présidentiels, les chefs d’Etat ne sont au pouvoir que depuis 4 ans, en moyenne. Par contre, le temps moyen au pouvoir pour les 10 dirigeants africains qui ont éludé la limitation de mandats est de 22 ans. Les coups d’Etats constitutionnels sapent la confiance des populations envers les institutions politiques et réduisent l'espace civique de par la répression et la concentration des pouvoirs qu’ils engendrent.

Les instances régionales et sous-régionales sont ainsi prises au piège de leurs propres contradictions. La condamnation du coup d’Etat en Guinée est une réaction normale pour une institution dont les textes condamnent toute prise du pouvoir par les militaires. Mais, ces mêmes institutions se taisent quand il s'agit de coups d'Etat constitutionnels. Ces modifications de constitution à des fins personnelles qui s’accompagnent le plus souvent d’une répression implacable et de la déliquescence des institutions de contrôle sont également des atteintes profondes à la stabilité, à la paix, à la sécurité et au développement. La communauté internationale et les institutions qui la composent doivent éviter les deux poids, deux mesures, au risque de perdre le peu de crédibilité dont elles disposent encore.


Ce que viennent rappeler les chutes d’Idriss Deby et d’Alpha Condé, c’est qu’obnubilé par la stabilité d’un régime on oublie que ceux qui le dirigent ne sont pas éternels ; encore moins lorsqu’ils atteignent l’âge de la retraite. Aujourd’hui sur le continent, la moyenne d'âge des habitants est de 19 ans, celle des présidents de 63. En Afrique, 8 dirigeants sont au pouvoir depuis plus de 20 ans. Souvent âgés, arcboutés sur leur trône, ils construisent les soubassements de successions violentes : Zimbabwe en 2017, Tchad et Mali en 2021, Guinée maintenant. Paul Biya et ses 87 ans, Denis Sassou Nguesso et ses 77 ans ou Ali Bongo, plus jeune (62 ans) mais à la santé défaillante depuis son AVC en 2018, portent dans leur gouvernance militarisée et fermée aux acteurs civils les germes de nouveaux coups d’Etat.

Quand en 2014, nous avons lancé la campagne (devenu mouvement depuis) Tournons La Page, tant d'interlocuteurs d'Europe et d'Afrique, ne jugeaient pas utile de se pencher sur le respect des constitutions, la qualité des processus électoraux ou la gouvernance démocratique. Pour certains, la société civile ne devait pas se brûler les ailes en s'intéressant à la chose publique et à la vie politique. Pour d'autres, des élections et des référendums se tenaient dans ces pays, le peuple était ainsi consulté, et malgré quelques soubresauts, il ne fallait pas s'ingérer dans la vie politique des pays africains. Timidité d'un côté, politique de l'autruche de l'autre. Force est de constater, sept après que la question de l’alternance pacifique est devenue incontournable.

Face à cette situation, point de fatalisme. Les mobilisations citoyennes fleurissent partout et les partenaires internationaux comprennent à leur dépens, comme au Sahel, que la simple réponse sécuritaire est une impasse. Il faut investir dans cette jeunesse qui fait bouger les lignes, non pas seulement sous l’angle fétiche du micro-entrepreunariat, mais surtout en lui donnant les moyens d’agir dans le champ social et politique : liberté d’association, de réunion, d’expression ou de manifestation, transparence électorale et respect du choix des urnes, etc. Soutenir ceux qui défendent et étendent l’espace civique est une nécessité absolue. Les derniers mois et certainement les prochains, nous le rappellent avec urgence.

Marc ONA ESSANGUI

Président de Tournons La Page

https://tournonslapage.org/fr

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