M. François Hollande, ne recevez pas le président djiboutien Ismaïl Omar Guelleh

Le 23 février 2017, François Hollande recevra le président djiboutien Ismaïl Omar Guelleh à l'Elysée. Arrivé au pouvoir il y a 17 ans par un coup d'Etat, le président djiboutien a été réélu avec plus de 86 % des voix au premier tour de l'élection présidentielle, dans un silence assourdissant de la communauté internationale.

Le 24 février 2017,

 

Monsieur le Président de la République,

Au lendemain de votre élection en mai 2012, des millions de citoyens, de Djibouti à Libreville, en passant par Paris, Kinshasa, Brazzaville, Yaoundé ou N’Djaména, vous ont entendu dire que la Françafrique appartenait désormais au passé. Disant cela, vous avez créé un immense espoir dans les anciennes colonies françaises où depuis 50 ans, la population est l’otage de la domination mortifère de quelques familles qui se maintiennent au pouvoir avec le soutien déterminant des élites politiques et économiques françaises. Cinq ans plus tard, nous sommes des millions, Africains et Européens, à constater que rien n’a changé. Ainsi, au début de ce mois de février, vous avez à nouveau renoncer à honorer vos propres engagements, en usant de votre influence au sein des instances européennes pour éviter des sanctions ciblées contre le président gabonais Ali Bongo et son entourage, alors qu’une large majorité des députés européens se sont accordés pour mettre fin à la crise politique issue du coup de force électoral d’août et septembre 2016.

Ce mardi 28 février 2017, c’est le président djiboutien Ismaël Omar Guelleh que vous allez recevoir à l’Elysée. Au pouvoir depuis près de 20 ans, sans être élu démocratiquement, comme son oncle avant lui, il viendra une nouvelle fois demander l’aide financière et la protection militaire de la France. Il monnayera certainement un soutien de la France au prétexte éculé d’une coopération dans la lutte contre le terrorisme, la piraterie et l’islamisme radical. Vous accepterez certainement parce que les intérêts stratégiques de la France sont protégés par la présence d’un pouvoir stable et allié à Djibouti. Ce triomphe de la Realpolitik au détriment des droits humains ne peut plus faire office de politique africaine. Monsieur le Président, c’est en substance ce que, dans les rues de Paris, les Djiboutiens et leurs amis viendront vous dire, le samedi 25 février.

Nous souhaitons vous rappeler quelques faits qui ont sonné comme des reniements pour les Djiboutiens engagés en faveur de la démocratie.

Tout d’abord l’insistance avec laquelle vos représentants ont négocié avec l’opposition pour la convaincre de participer aux élections législatives de février 2013 et comment, dès le lendemain du scrutin, alors qu’un rapport très précis de l’Union Européenne confirmait la victoire de l’opposition, vous vous êtes empressé de couvrir la fraude organisée par le chef de l’Etat.

En dépit de cette trahison portée par la voix du représentant officiel de la France à Djibouti à la télévision nationale (unique média autorisé au pays), l’opposition et certains membres de la société civile ont continué de parler avec vous. Sous les conseils insistants de vos émissaires et après plus de deux ans de lutte pacifique sévèrement réprimée, une partie de l’opposition a accepté, sans grande lucidité de rejoindre le Parlement. Mais une fois les députés entrés au Parlement, le gouvernement a refusé d’appliquer les termes de l’accord qui avait été conclu. En réponse, vous vous êtes contenté de multiplier les appels au calme et à l’exercice de la démocratie…

Que dire de votre silence complice, lors de l’élection présidentielle de 2016, qui a reconduit le président Guelleh dès le premier tour avec 86,28 % des voix ? Que dire enfin, de l’absence de réaction lorsque les défenseurs des droits humains sont régulièrement harcelés et arrêtés.

Nous, Africains et Européens, pensons que vos intérêts ne sont ni supérieurs, ni différents des  nôtres. Nous croyons que les intérêts de la France et de l’Europe passent par une véritable démocratie à Djibouti, seul régime capable d’assurer une paix et un développement durables de la région.

Malgré les espoirs déçus, et dans un esprit constructif, nous rendrons publique notre analyse de la situation sociale, économique et politique en République de Djibouti. Jamais elle n’a été aussi grave et nous vous dirons ce que vos représentants et autres conseillers du renseignement ou des services de défense refusent manifestement de voir et/ou de vous dire.

Enfin, nous adressant autant à l’homme d’Etat qu’à l’homme de combats et de conviction que vous êtes, nous vous demandons deux choses avant la fin de votre mandat: de la considération et de l’audace. La considération pour prendre contact avec la société civile djiboutienne ainsi qu’avec les organisations européennes défendant l’alternance démocratique. L’audace pour faire ce que vous n’avez encore jamais fait jusqu’ici : soutenir les forces politiques, sociales et citoyennes en lutte pour la libération de leur pays. Cette demande d’audace et de considération dépasse le cadre djiboutien mais vaut pour de nombreuses sociétés africaines qui espèrent que la page des dictatures se tourne et permette d’écrire celle de systèmes politiques libres et inclusifs.

 

Ali DEBERKALE, Mouvement Djibouti 2016

Mahamoud DJAMA, Association Djiboutienne pour les Droits Humains et le Développement

Saredo BACHIR, Charko Saïd DARAR et Mouhyadine Yacin MOHAMED, MJO Djibouti et MJO Europe

Ahmed Muuse Wacays, Igal Aboubaker et Mahamed Robleh, DDEx

Laurent DUARTE, Tournons La Page

Dimitri VERDONCK, ACP asbl

Eric Amouzougah, Synergie Togo

 

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