Laurent Eyraud-Chaume
comédien/conteur au sein de la compagnie Le pas de l'oiseau, rédacteur en chef d'Alp'ternatives
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Billet de blog 15 mai 2017

Commémoration…

Le passé est comme les morts, tout le monde tente de le faire parler. Il s’étiole pourtant, lentement, et devient une marionnette vaudou qu’on utilise pour conjurer les avanies du présent.

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La chronique des 4 jeudis #2 de Laurent Eyraud-Chaume (Alp'ternatives)

Le passé est comme les morts, tout le monde tente de le faire parler. Il s’étiole pourtant, lentement, et devient une marionnette vaudou qu’on utilise pour conjurer les avanies du présent.

J’aime l’Histoire. Ma mère m’avait abonné à une sorte de série en BD que je lisais dans mon lit : Jeanne d’Arc, Napoléon, l’Amérique, la Révolution… J’étais bouleversé par les exploits, touché par les histoires des grands hommes, mais aussi troublé par cette mise en abîme : nous sommes le produit de tout ceci. Mes soeurs se moquaient de moi passant des heures à relire ces BD et ce fut bien pire quand notre maman, poussé par son sens aigu de l’instruction et la venue d’un excellent VRP, nous abonna à “Tout l’Univers”. Je lisais chaque tome rouge avec application mais les pages “Histoire” étaient mes préférées. C’était un achat pour la famille mais bien vite, sans que personne ne proteste, cette encyclopédie pris résidence permanente dans ma chambre.

Je découvris bien après que le présent était chargé du passé. Mon engagement militant
est articulé à cette découverte permanente. Quand on raconte le passé, on comprend que le futur dépend de chacun de nos choix présents. Cela éclaire chaque choix d’une lueur nouvelle. J’ai donc quelques boussoles, pas mal de de principes et des dizaines de petites histoires qu’on se colporte à hauteur d’homme. J’ai eu la chance de rencontrer de belles personnes qui ont fait notre histoire. Je pense à mes mémés résistantes Alice Allouis et Paulette Pellenq. Je ne me résous pas à laisser filer le passé, pas celui des livres et des leçons apprises, celui de mon voisin, mon cousin, celui de notre camp, aussi, le récit populaire de ceux qui vivent debout. Pour toutes ces raisons, sans en fanfaronner outre mesure, je participe presque chaque année aux commémorations du 8 mai 1945.

J’habite un village qui se rêve petite ville (comme la grenouille et le boeuf…j’y reviendrai sans doute…). Notre communauté rurale est au coeur du temps présent. Les jeunes portent à peu près les mêmes habits qu’ailleurs. Les connexions internets sont efficaces et tout le monde a la télé. On commande sur internet, les couples divorcent et on cherche du boulot. Un bout de France, un bout de monde, un merveilleux poste d’observation.

Ma fille voulait faire du vélo, il y avait trop de vent. “Papa on va pouvoir aller à ta commémoration”. Le 8 mai est un rituel social assez bien huilé. C’est l’occasion de se montrer, de se rencontrer. Je me suis même surpris à regretter d’avoir mis ce jogging…L’harmonie municipale, fidèle au poste, dévoilait cette année pas moins de 6 trompettes dont 3 jeunes et un petit bonhomme dans un costume trop grand. Les portes drapeaux étaient là. Le camarade de la CGT arborait fièrement son drapeau rouge devant le premier monument hommage aux cheminots résistants et combattants. Plusieurs personnes âgées, que je ne connaissais pas, sont venus me saluer en m’appelant Laurent. J’ai parlé météo, du gel au potager et de ce vent à décorner les bœufs. Pendant le silence qui accompagne la gerbe, portée par monsieur le maire, j’ai répondu à plusieurs questions de ma fille, discrètement, à l’oreille. Nous sommes ensuite monté, en “procession”, au rond point (et oui il n’y en a qu’un…ou presque.). Les pompiers sont arrivés en retard dans leurs habits d’apparats. Comme chaque année, le club de foot était représenté par des joueurs et leurs entraîneurs dans leurs tenues bleues claires. Plusieurs personnes ont pesté contre cette voiture restée garé sur le parking. Des gens ont continué à rejoindre le groupe : des enfants, des instits, des militants, des élus, peu de gens venus là pour la première fois… des habitués surtout.

C’est un instant étrange, un rituel laïque. Le sens se perd sans doute dans les obligations protocolaires. Le maire a lu la lettre du secrétaire d’Etat. Nous avons observé une minute de silence. C’est un instant étrange. Il y a là des gens forts différents qui se recueillent. J’aurais envie de profiter de cet attroupement pour aller plus loin, dire l’urgence, parler des défis du présent… mais ce n’est pas le lieu ni le moment. Je pense aux jeunes que j’ai la joie de côtoyer dans mon métier. Ils ne comprendraient rien à tout ces gestes, toutes ces chorégraphies de drapeaux et de gerbes. Ils construisent depuis longtemps une nouvelle identité qui n’a pas vraiment de frontière mais qui n’est pas toujours solidaire. Ils verraient un drapeau mais ne comprendraient pas le sens…la résistance, la lutte…tout ceci est devenu folklorique…(Et nous aurons beau distribuer des drapeaux tricolores dans nos meetings (en nous disant que oui, nous aussi, nous sommes la France) il est déjà trop tard, nous sommes entrés depuis longtemps dans une mondialité qui se jouera des frontières et des langues. Ne cherchons pas à recoller des morceaux, ayons les yeux grands ouverts sur le monde qui vient, nous sommes la France et déjà tant d’autres chose…).

Nous aurions besoin de récits renouvelés, de paroles justes et sincères pour dire que nous ne sommes qu’un monde. La France est un quartier de ce monde et dans notre quartier nous avons eu cette histoire là. Et vous ? Que souhaitez-vous que vos enfants, vos petits-enfants commémorent ? Que diront-ils de nous ? Hommage à ceux qui restèrent debout ? Hommage aux lanceurs d’alertes ? Hommage aux porteurs d’hospitalités…aux activistes écologiste, aux partageurs de gâteaux, hommage aux désobéissants ? Que racontera la commémoration du futur ?

Après le chant des partisans, le beeper des pompiers a sonné. Ils sont partis en courant avec leurs casques brillants. La cérémonie s’est terminée. On a pris nos vélos, ma fille aussi a mis son casque. Il y avait beaucoup de vent mais à l’abri il faisait chaud. C’était le 8 mai 2017 et personne ne m’a parlé du résultat des élections.

à la semaine prochaine,

Laurent Eyraud-Chaume.

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