Arts et éducation populaire : des valeurs au projet !

Comment transformer dans les actes cette intention d’une émancipation partagée qui passe par les arts et le savoir ? Je tente de proposer des pistes de réponses dans le cadre de l'atelier "Arts vivants" du groupe Front de gauche "Culture", du 10 décembre.

Pour commencer...

Je tente ici à tâtons d’introduire notre débat du jour autour des arts et de l’éducation populaire. Je ne suis pas vraiment un spécialiste et je ne peux faire ici un exposé historique ou philosophique, d’autres s’en chargent fort bien et j’y reviendrai. Je parle à partir d’une expérience sensible et d’un positionnement militant. Étant convaincu que notre tâche politique consiste à construire de l’émancipation humaine, j'esquisserai des pistes programmatiques afin d’essayer de passer des idées aux actes.

Je suis fils d’agents EDF. J’ai découvert le théâtre, et mille autre choses, dans une colonie de vacances de la CCAS. Cela peut paraitre anecdotique ou strictement personnel. Pourtant, quand le communiste Marcel Paul oeuvre à la création du CCOS (qui deviendra ensuite la CCAS1), il pense peut­-être à des enfants comme moi, issus de familles populaires. Il pense leur offrir le meilleur de la créativité et du savoir humain. Il pense que l’éducation populaire est le socle d’une nouvelle république.

Je suis un enfant de la CCAS (mais pas seulement...) et je garde cette histoire comme un héritage. Quand j’ai commencé à faire métier du théâtre, le mot "éducation populaire" n’était pas très à la mode. Les choses ont changées dans le combat d’idées (et de mots) mais qu'en est-il dans la réalité ? J’ai découvert en marchant des murs symboliques et concrets entre la création artistique et ce qu’on a coutume d’appeller la "culture".

Renaissance d’un mot,
vitalité d’une idée

L’éducation populaire est le fruit d’une longue histoire, un histoire de luttes, une histoire d’utopies. Les bourses du travail, les comités d’entreprises, les MJC, les grandes fédérations, les stages de réalisation..., la France est traversée par une multitudes de tentatives qui racontent une visée.

À chaque étape de cette histoire, les arts, et singulièrement le théâtre, étaient présents et ont su mêler pratiques populaires et création. Entrant dans cette profession dans les années 90, j’ai constaté avec une colère vive le mur qui sépare le monde de la création et les associations dites socio­culturelles. Il y a et il y aura des exceptions pour confirmer cette règle. Une histoire et la vigueur d’une idée semblaient endormies, comme anesthésiées par la vague idéologique néo­libérale et son hégémonie.

J’ai découvert, comme des milliers de militants, la conférence gesticulée de Franck Lepage “Inculture”. Elle est un formidable outil de connaissance de cette histoire et de la rupture très concrète entre un art au coeur de la société et un art “élitaire pour tous”, une rupture ministérielle mais aussi une rupture au coeur d’une famille. Le tranchant de cette approche, dans sa capacité de “blasphème” contre les “institutions culturelles” a le mérite infini d’avoir fait bouger des lignes. Aujourd’hui, poussée par cette conférence (et celles qui ont suivi), la revue Cassandre, l’Offre civile de réflexion (OCR)2et une multitude d’initiatives, l’éducation populaire est devenue comme un passage obligé dans les discussions professionnelles et politiques,

La connaissance de cette histoire nous aide à comprendre les fêlures d’aujourd’hui. Les méandres récents autour de l’installation/spectacle Exhibit B sont d’ailleurs le symbole d’une rupture profonde au coeur de la société entre des institutions qui portent l’excellence artistique et la démocratisation de celle­-ci, et les classes populaires. La seule défense de la liberté de création ne peut clore ce débat3.

J’ai tendance à utiliser la métaphore de Kirikou pour signifier le rôle des arts et de l’éducation populaire. Le petit Kirikou enlève une épine dans le dos de la sorcière qui devient une princesse. C’est sa douleur qui la tournait vers le mal. Nous devons enlever des épines dans le dos de la France. Pour celà, nous ne devons pas voir l’éducation populaire comme une éducation du peuple, ni même comme une éducation par le peuple, mais, comme le dit fort bien Franck Lepage, comme une éducation qui emploie des méthodes populaires. Envisager notre travail de création à cette lumière ne nous fait pas tomber dans le populisme mais aller vers une création partagée où les citoyens ont un accès à la poésie et au savoir, où les artistes sont au coeur des débats de ce siècle.

 

 La grande difficulté actuelle est de passer du constat aux propositions dans un moment où l’espoir est une flamme faible posée au fond d’un couloir. L’urgence est immense car, comme le dit Lucien Sève, il faut autant sauver cette planète que notre part d’humanité. L’acte de symbolisation, de poétisation, la découverte de couleurs, de beautés, la soif de controverse et de savoir... sont autant d’antidotes à l’avancée des peurs et de la guerre de tous contre chacun. Comment faire une politique de création avec des méthodes populaires ? Comment transformer dans les actes cette intention d’une émancipation partagée qui passe par les arts et le savoir ?

Un projet en actes

Il va sans dire que je ne pourrai à moi seul écrire un programme, encore moins un projet. Je pense néanmoins que notre atelier, s'il est informel, doit aussi être un espace pour débattre d’idées qui seront peut-être demain des propositions politiques. Celles qui suivent sont le fruit d’une activité de terrain et de multiples colères face aux choses simples que l’on pourrait mettre en oeuvre à court terme. Je ne cherche pas ici de consensus mais la stimulation d’un débat. Faire tomber le mur qui sépare “l’éducation populaire” de la “culture” sera un travail de conviction et de longue haleine. Il faudrait d’abord constater qu’il est déjà tombé et qu’il tombe ici et là chaque jour...

Le "déjà ­là" sur le terrain
et dans les “institutions”

Pour commencer, ne devrions-­nous pas valoriser, raconter dans leur complexité toutes les actions quotidiennes qui oeuvrent à une ré­appropriation populaire des imaginaires ? Les créations atypiques, les lieux qui bougent les lignes de leur programmation pour des créations avec les habitants, les comités d’entreprises qui font entrer la création dans le monde du travail : partout s’invente et se cherche cette articulation nouvelle. Il me semble pourtant décourageant qu’à part Cassandre (et à présentL’Insatiable4), la couverture médiatique de ces tentatives reste trop partielle, y compris dans la presse qui nous est “proche”. Je ne parle ici que du théâtre, le champ de la musique est à mon sens bien plus caricatural encore... avec un foisonnement immense et un écho minuscule.

De même, au coeur des collectivités locales, nos élus ne devraient­-ils pas être mieux identifiés pour valoriser et soutenir ces exemples, même fragiles et complexes ?

Faire tomber les murs !

Comment oeuvrer à faire tomber la frontière entre amateurs et professionnels ? Franck Lepage rappelle que Marx expliquait qu’une marchandise est construite de manière professionnelle. L’artiste amateur ne crée pas des produits. Il est à sa manière une issue à la marchandisation de la création. Comment assumer, pour les artistes professionnels, que la participation à toutes sortes d’actions avec les amateurs fait partie intégrante de leurs (nos) métiers ? Ne devrions-nous pas être porteurs d’une proposition permettant clairement de faire évoluer le régime de l’intermittence dans ce sens et de sortir de ce secret de polichinelle qui pousse les artistes à la frontière de la légalité dans les dispositifs actuels ? Pourquoi ne pas porter la nécessité pour tous les équipements culturels d’avoir un projet autour de la relation aux pratiques amateurs, pas seulement pour accueillir un spectacle de fin d’année, mais pour faire vivre l’expérience de la création partagée au plus grand nombre (amateurs comme professionnels) ?

De mémoire d'eux - Pierre Carrelet

De mémoire d'eux - Pierre Carrelet

 De même, on dénonce souvent l’hermétisme entre les ministères, ou entre les services d’une collectivité, comment faire entrer l’éducation populaire et l’art dans les dispositifs sociaux ou dans l’Éducation nationale ? Il y a bien entendu une véritable question budgétaire, une question de volonté politique. Il semble pourtant qu’il soit souvent question de volonté tout court. Il y a les artistes qui oeuvrent dans les classes, dans les MJC, les prisons et il y a les autres... On apprend rarement dans la formation d’un comédien que ces interventions sont une partie du métier, et pas seulement le moyen d'arrondir un salaire. Comment être incitatif et innovant pour faire de cette approche une dynamique transversale ?

Avec ou sans le pouvoir,
rassembler autour d’une volonté !

On ne peut pas transformer une systémie sans que les acteurs changent, on ne pourra changer d’en haut par une simple volonté ministérielle. Nous devons oeuvrer par un travail théorique et de terrain à reconstruire une “hégémonie”. Nous n’avons bien souvent pas de responsabilité forte mais nous devons, face à l’urgence, oeuvrer dès à présent. Comme en matière écologique où des dizaines de petits gestes sont devenus des actes politiques. La défense d’un art/éducation populaire se tisse d’actes concrets : la défense d’un cinéma d’arts et d’essais, le militantisme associatif, le boycott d’Amazon, la participation à une soirée slam... Les militants du Front de gauche font déjà et souvent ces actes... mais ont-­ils toujours l’impression claire et consciente de faire politique ? Nous devrions aider à redonner du sens à ce genre de pratique comme une résistance à la marchandisation de nos imaginaires.

De même, quand nous avons la possibilité d’être aux responsabilités, notamment au sein d'exécutifs locaux, trouvons une cohérence autre que la seule défense d’un budget culturel ! Mettre en synergie une MJC et une scène nationale, refuser l’escalade folle des prix des contrats de la salle de concerts pour favoriser des premières parties locales, insister pour qu’une thématique autour de la guerre d’Algérie émerge dans une bibliothèque, faire se rencontrer un artiste et un comité d'entreprise... sont autant d’actes politiques qui différencient sans conteste la gauche d’une droite libérale et souvent populiste.

Vers des lieux
d’arts et d’éducation populaire

J’ai eu la chance de fonder et de diriger un projet atypique qui tentait à sa manière, en milieu rural, de faire tomber ces différents murs. Après l’élection présidentielle, en juin 2012, j’ai écrit le texte qui suit en tentant d’articuler nos questions de militants politiques et nos questionnements artistiques. Il n’a pas trop vieilli. Je pense toujours que nous devrions aller vers ce type de propositions clairement identifiables. Elles ont l’immense avantage d’être une visée et un combat qui donnent dès aujourd’hui une place à chacun, main dans la main, le citoyen et l’artiste.

Pour des maisons d’arts et d'éducation populaire !

15 juin 2012

Nous devrions tirer deux conclusions de cette phase électorale :
- le recul historique de la compréhension des enjeux politiques et de la conscience de notre force citoyenne. Ce recul s’accompagne d’une montée conjointe de l’abstention, de comportements consuméristes et d’un vote néo­fasciste.
- d’autre part monte le sentiment qu’une mobilisation construite autour de l’intelligence peut s’ancrer dans toutes les classes sociales et ouvrir ainsi la porte vers une nouvelle conception du moment électoral.

De nombreux verrous devront sauter pour passer de la délégation à l’émancipation citoyenne. L’un d’entre eux est l’inconscience collective de notre commune humanité. En d’autres termes, nous souffrons de ne pas connaitre nos chaînes et surtout les plaisirs de les voir disparaitre. Cet enjeu devient central pour passer à une nouvelle étape d’une démocratie sociale. Nous devons donc oeuvrer à multiplier les espaces où non seulement la compréhension citoyenne des dominations puisse grandir mais aussi où des expériences en actes du plaisir de construire en commun aient réellement lieu.

Le champ des arts et de l’éducation populaire sont pour moi le meilleur levier pour passer à l’acte. Je pense que nous pourrions par exemple aider à l’invention de maisons, de lieux qui puissent porter cette double volonté de faire circuler un savoir vivant sur notre société, nos entreprises, notre planète mais où l’on puisse être en prise avec la création et la pratique artistique. Ces lieux existent déjà pour certains. Ils doivent mêler proximité et qualité, bénévolat et professionnalisme, le meilleur de la tradition militante et culturelle. Ces espaces sont en quelque sorte le chaînon manquant de la décentralisation culturelle. Ils pourraient permettre une présence permanente d’artistes sur des territoires, la multiplication de moments de confrontation populaire avec le temps de la création, un nouvel ancrage des artistes au coeur du monde. Ils seraient aussi les lieux proches et à taille humaine qui manquent souvent pour donner sens, au quotidien, aux actions du secteur dit “socio­culturel”. Ils pourraient également devenir des lieux relais entre ces 3 missions trop longtemps scindées que sont la culture, l’école et l’éducation populaire.

La force de ce projet concret doit reposer sur une mobilisation locale qui puisse unir les militants associatifs, culturels mais aussi syndicaux et politiques. Sa force repose aussi dans son aspect réalisable : pas besoin de budgets pharaoniques, il faut mettre des énergies en commun (collectivités, artistes, ministères...). Les militants d’une gauche de gauche devraient porter sans honte à l’échelle locale la fondation de telles maisons. Elles poseraient à leur manière des questions centrales au coeur de la vie citoyenne : comment partager la connaissance et l’accès à la vie artistique ? Où trouver les budgets pour leurs réalisations ? Pourquoi diviser les temps et lieux de la vie associative, syndicale, artistique et politique ? Et enfin, pourquoi être humain si ce n’est pour le plaisir de la rencontre autour d’un moment de débat, de fête ou d’émotion poétique ? Peut­-être une bonne méthode pour faire reculer la peur du voisin et avancer l’idée que la réalité puisse être transformée ?


Défense et illustration de
la marchandisation de l'imaginaire

Jacques Séguéla, "fils de pub", comme il s'intitule, qui se dit homme de gauche et vote Sarkozy en 2012, se lance dans la défense de l'imaginaire, à propos de la suppression de l’affichage publicitaire à Grenoble : « Je ne comprends pas qu’un maire digne de ce nom prive les commerçants de ce stimulus indispensable. C’est criminel. Méfions­-nous des castrateurs d’imaginaire ! C’est le début de toute dictature. » Propos relayés... par le député PS de l'Isère (micheldestot.fr, 23/11/2014).

Voir Cerises n° 236 et 237.

Laurent Eyraud-Chaume, 12 décembre 2014

1. Sur le Conseil central des oeuvres sociales, créé en 1947, un an après la nationalisation des industries de l'énergie et la naissance d'EDF et GDF, voir http://www.ccas.fr/index2.php/dossier/article/?dor_ref=131&are_ref=5235. Sur les attaques qui mènent à sa suppression, puis les luttes qui aboutiront à la création de la CCAS, voir une vidéo ici : http://institutionnel.ccas.fr/?p=1
2. Sur l'OCR et l'éducation populaire, voir : http://www.mille-et-une-vagues.org/ocr/?Lettre-de-l-OCR-No-1.
3. pour poursuivre la réflexion et ce débat voir les articles regroupés dans la rubrique "Culture" du sitewww.communistesunitaires.net.
4. Voir sur le Net : linsatiable.org. Et pour les deux ouvrages en illustration : Une somme ! Toujours disponible sur le site de Cassandre (http://www.horschamp.org). Présentation dans Cerises, n°218, 07/12/2012. Une expérience locale d'éducation populaire. Présentation dans Cerises, n°218, 16/05/2014.

Dossier de Cerises N° 238

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